Aller au contenu principal

Puits non conformes, la pointe de l'iceberg?

Fuites d'hydrocarbures, boue orangée, détection de gaz, équipements abandonnés sur place; une vingtaine de puits d'hydrocarbures sont considérés comme « non conformes » par Québec, qui vient de mettre en ligne plus de 200 rapports d'inspections réalisées l'automne dernier. Par contre, des dizaines d'autres puits, pourtant jugés « conformes » par les inspecteurs, sont introuvables, ce qui laisse planer un doute quant à leur véritable conformité.

Un texte de Michel-Félix Tremblay

Cet automne, deux inspecteurs du ministère de l'Énergie et des Ressources naturelles (MERN) se sont rendus dans le secteur de Haldimand, à Gaspé, pour tenter de trouver le puits C037, foré à la fin du 19e siècle.

Malgré deux visites et l'utilisation d'un détecteur magnétique, jamais ils n'ont pu repérer le puits. Pourtant, dans leur rapport, les inspecteurs l'ont classé dans la catégorie « conforme », même s'ils ne l'ont jamais vu. C'est aussi le cas de dizaines d'autres puits introuvables entre Gaspé et la Montérégie.

Le C037 est donc un dossier classé. Aucune autre inspection n'est prévue, du moins rien ne l'indique dans les documents. Un non-sens, juge le biophysicien Marc Brullemans, qui est aussi administrateur du Regroupement vigilance hydrocarbures Québec.

Le chercheur de puits abandonnés Marc Brullemans  Photo : Radio-Canada

Il dit avoir comptabilisé le temps passé par les inspecteurs sur chacun des puits. « En moyenne, c'est deux heures par site », conclut-il. Ce n'est pas suffisant, selon lui.

On se contente d'une analyse sommaire et on clôt le dossier.

Marc Brullemans, Regroupement vigilance hydrocarbures Québec

Marc Brullemans estime que 80 % des puits jugés conformes par Québec n'ont pu être localisés. Pourquoi alors fermer les dossiers au lieu de poursuivre les recherches, se demande-t-il?

Faudrait tout au moins une localisation plus précise et s'assurer qu'il n'y ait pas de contamination d'aucun ordre.

Marc Brullemans, Regroupement vigilance hydrocarbures Québec

Par exemple, 18 puits sur les 19 étudiés en 2017 dans les MRC de Rimouski-Neigette, de La Mitis et de La Matapédia sont considérés comme conformes par le Ministère. En y regardant de plus près, cependant, on constate qu'un seul de ces puits conformes a été repéré par les inspecteurs.

Dans 3 cas, ceux-ci ont demandé de faire d'autres recherches, mais dans 12 autres cas, ils ont clos le dossier sans avoir trouvé le puits.

Plusieurs de ces puits introuvables sont pourtant récents, ayant été forés après 2010.

Une opération de relations publiques?

Le président du groupe Environnement Vert Plus, Pascal Bergeron, s'interroge sur les critères qui mènent les inspecteurs à juger un puits comme étant conforme.

Il cite comme exemple le puits C032, dans le secteur de Haldimand, à Gaspé. Ce puits est considéré comme conforme dans les rapports du Ministère, même s'il n'a jamais été trouvé et que de l'irisation (ces traces colorées laissées par le pétrole à la surface de l'eau) a été observée sur le ruisseau Dean, tout juste à côté.

Quand les puits sont conformes, ils apparaissent en vert sur la carte du site web du Ministère, alors on a l'impression que le Ministère a fait 200 inspections et que tout est beau finalement.

Pascal Bergeron, Environnement Vert Plus

Le ministère de l'Énergie et des Ressources naturelles a décliné notre demande d'entrevue soumise il y a une semaine. Par écrit, le directeur des communications, Nicolas Bégin, a tout de même mentionné que « 750 puits seront visités ou revisités en 2018 ».

Fuites d'hydrocarbures dans des cours d'eau

Environ 10 % des puits inspectés en 2017 ont été jugés « non conformes » par le MERN. Les inspecteurs ont trouvé des hydrocarbures et, dans certains cas, constaté la présence de gaz sur les sites. Certains forages sont anciens et datent des années 1890, tandis que d'autres sont récents et ont été faits il y a à peine 10 ans.

La majorité des puits non conformes se trouvent en Gaspésie, mais on en compte aussi quelques-uns dans les basses-terres du Saint-Laurent. Selon le Ministère, « il n'y a pas de danger immédiat pour les biens et les personnes ».

Ce sont les points indiqués sur cette carte interactive. Pour voir les renseignements sur ces puits et sur leur état, il suffit de cliquer sur les cercles orangés.

D'après les données du Ministère, plus de 950 puits pétroliers ou gaziers ont été forés au Québec depuis 1860. Actuellement, environ 200 rapports issus d'inspections réalisées l'an dernier ont été rendus publics par le gouvernement. Par contre, les rapports effectués avant 2017 ne sont pas en ligne.

Sur le site web du MERN, on peut lire qu'entre 2010 et 2016 inclusivement, 913 inspections ont été réalisées. La moitié de ces visites ont été faites en 2014 et 2015 sur l'île d'Anticosti.

Les cinq puits les plus problématiques

Radio-Canada a compilé l'information publiée sur le web par le MERN au cours des dernières semaines. Voici certains des puits les plus problématiques, selon notre analyse.

1 : P.O.T. 16 : Des hydrocarbures dans le bassin versant de la rivière York

Ce puits foré en 1894 est abandonné depuis des décennies. Il est situé au nord de la route 198, à une vingtaine de kilomètres du centre-ville de Gaspé. Le constat des inspecteurs est accablant. Ils ont noté que des hydrocarbures fuient dans le ruisseau Bean, une situation qui perdure peut-être depuis plus de 100 ans.

Le ruisseau en question est un affluent de la rivière York, réputée pour la pêche au saumon et qui coule en plein centre de Gaspé.

« Ce puits est problématique », affirment les inspecteurs.

2 : P.O.T. 2 : Du gaz à quelques mètres des maisons

Ce puits est bien connu des résidents de Gaspé. Foré en 1890, lui aussi est abandonné depuis un siècle même s'il est situé à quelques mètres d'un secteur résidentiel, près des rues Forest et de la Toundra. Les inspecteurs ont rapporté avoir détecté du gaz à la surface ainsi que des indices de contamination aux hydrocarbures autour du site.

3 : C123 : Le promoteur a laissé son matériel sur place à Val-Brillant

Contrairement aux deux précédents, ce puits situé à l'ouest de Val-Brillant, dans La Matapédia, est relativement récent. Il a été foré en 2000 par Prospection 2000. La compagnie a abandonné son équipement sur place. Elle a eu maille à partir avec l'Autorité des marchés financiers. Le rapport d'inspection précise que la présence de composés organiques volatils (COV) a été constatée à proximité du puits.

4 : B141 : Écoulement toutes les 10 secondes à Bécancour

Foré à la fin des années 1940, ce puits situé au sud de Bécancour, au Centre-du-Québec, fuit probablement depuis des années. Dans le rapport de l'inspection réalisée cet automne, on peut lire « qu'un peu de liquide s'écoule du tubage toutes les 10 secondes ». Un ruisseau est adjacent au site. De plus, une concentration en méthane de 89 % a été mesurée au-dessus du tubage.

5 : P.O.T. 5 : À quelques mètres de la route 198 à Gaspé

Situé en bordure de la route 198 à Gaspé et à proximité de la rivière York, ce puits foré en 1891 est facilement accessible. On y trouve encore des câbles d'acier et des plaques de métal. Des composés organiques volatils ont été mesurés par les inspecteurs. Le tubage est bien visible, mais la tête du puits, censée empêcher les émanations, n'est plus là.

Deux puits récents, dont le permis de forage appartient à Gastem, sont non conformes

À Saint-Janvier-de-Joly, à l'ouest de Lévis, Intragaz Exploration S.E.C. et Gastem se sont associées dans les années 2000 pour vérifier le potentiel gazier du secteur. Intragaz s'intéressait surtout au gisement une fois vide qui aurait pu servir d'espace de stockage.

Intragaz possède les permis d'exploration, mais c'est Gastem qui est titulaire des permis de forage. Deux de ces puits sont considérés comme non conformes par le MERN. L'un se trouve à un kilomètre du village. Le second, à environ 2,5 km.

Par contre, selon d'autres documents du Ministère, seul un de ces puits aurait été foré.

En décembre dernier, les inspecteurs du Ministère ont tout de même noté la présence de composés organiques volatils dans les sols autour des deux sites. Ils ont demandé « une vérification supplémentaire pour les gaz ».

Ces puits sont considérés comme « fermés définitivement » par le Ministère.

Des forages partout

On trouve des puits, dont certains très anciens, en des lieux plutôt insolites.

Voici un classement des puits les plus singuliers. Notez que même s'ils n'ont jamais été trouvés, ils sont classés dans la catégorie des puits « conformes » par les autorités.

1 : Le sous-sol de la cafétéria de l'École nationale de police, à Nicolet

Le puits date de 1885. L'école ayant subi plusieurs modifications, il est probable que le puits soit à présent sous la structure du bâtiment. Les coordonnées GPS dont dispose le Ministère le situent dans le sous-sol de la cafétéria, mais il n'a pas été trouvé. Le Séminaire de Nicolet, qui abrite maintenant l'École nationale de police du Québec, a été construit en 1827.

Il y aurait un puits plus que centenaire dans le sous-sol de l'École nationale de police du Québec, à Nicolet. Photo : ministère de l'Énergie et des Ressources naturelles

2 : Sous l'asphalte près de l'aéroport de Saint-Hubert

Situé sous la rue Bishop, à un jet de pierre de l'aéroport de Saint-Hubert, ce puits datant de 1934 est probablement caché sous le bitume. Les inspecteurs ont été incapables de le trouver, mais il a quand même été classé conforme et le dossier est clos.

3 : Sous une maison de Brossard

Que diriez-vous d’avoir un puits d'hydrocarbures à quelques centimètres de votre maison? C’est vraisemblablement ce qui se passe pour des résidents de Brossard, sur la Rive-Sud, près de Montréal. Le propriétaire du terrain n’avait jamais entendu parler de ce puits avant la visite des inspecteurs. Il n’a jamais remarqué d’indices non plus.

Ce puits a été foré en 1971, alors que la banlieue montréalaise était bien moins étendue qu’aujourd’hui.

Selon le rapport d’inspection, le puits pourrait se trouver sous la maison ou près du solage, mais il n’a pas été repéré. Le dossier est clos.

4 : Dans la cour arrière d'un bungalow de L'Assomption

Un autre propriétaire qui a dû croire à un canular, mais selon des documents du ministère de l’Énergie et des Ressources naturelles, un puits se trouverait quelque part sous ce balcon.

5 : Entre deux chemins de fer à Farnham

En plein centre de cette petite ville, dans une cour de triage, se trouve un puits dont on ignore la date de forage.

Les rapports complets sont accessibles sur le web, dans le système d'information géoscientifique pétrolier et gazier du ministère de l'Énergie et des Ressources naturelles.

Publicité
​Publicité