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Adaptation pour Internet : CAROLINE PAULHUS

SAO PAULO : UN MONSTRE À LA CROISSANCE DÉMESURÉE
Émission du 9 mai 2003

journaliste : JEAN-FRANÇOIS LÉPINE
réalisateur : GEORGES AMAR

Le Brésil est la huitième économie du monde en importance. À elles seules, la mégapole de Sao Paulo et sa périphérie assurent près de la moitié de la production industrielle du pays. Sao Paulo, c'est le plus grand centre manufacturier de l'Amérique latine. C'est aussi la capitale financière, avec ses grandes avenues bordées de sièges sociaux. En raison de l'importance de l'activité économique qu'elle génère, Sao Paulo a attiré, au fil des ans, des millions de gens de partout au Brésil, et même du reste de l'Amérique latine, à la recherche d'un emploi et de prospérité. Tandis qu'à Montréal la population stagne, ici, le nombre des habitants s'accroît de 8 % chaque année. On prévoit qu'il y aura, d'ici dix ans, dans cette grande agglomération, plus d'habitants qu'au Canada.

Mais tous ceux qui viennent ici ne trouvent pas la prospérité, au contraire. À côté des quartiers riches, qui poussent un peu partout, se greffent des bidonvilles encore plus nombreux, où logent ceux qui ne trouvent rien, ceux qui vivent d'espoir. Il y a plus de 12 000 bidonvilles à Sao Paulo, où le taux de chômage frise les 40 % et où la criminalité est endémique.

 

Invasion de favelas

Il y a dix ans, il n'y avait rien ici. Aujourd'hui, c'est Jardin Elisa Maria, une « favela », un bidonville en voie d'urbanisation, comme on dit à Sao Paulo. Un quartier bâti à l'origine sur un terrain municipal squatté par des familles pauvres sans abri. Au début, la municipalité a tenté d'expulser les familles, de les renvoyer chez elles, mais les gens se sont incrustés, ils ont construit des maisons plus solides. Pendant des années, ils n'ont eu ni eau, ni égouts, ni électricité, mais graduellement, la ville a dû accepter de leur fournir des services. C'est ainsi que les favelas se construisent et deviennent, pratiquement du jour au lendemain, un nouvel état de fait pour la municipalité. Quand les premières familles s'installent, elles partagent le terrain occupé en lopins, qu'elles redivisent par la suite pour vendre des parcelles à d'autres arrivants. C'est ainsi que la population d'une favela, une fois implantée, peut doubler, et même tripler, en quelques années.

L'espace est tellement précieux à Sao Paulo, que même dans la pire favela, les places disponibles sont l'objet de spéculation. Une petite cabane minable se vend jusqu'à 1000 reals, soit l'équivalent de 400 dollars canadiens. Une fortune pour les familles pauvres du quartier.

Depuis deux ans, les plus démunis de Sao Paulo ont mis beaucoup d'espoir dans une femme, Martha Suplicy, la « prefeita » comme on le dit ici, la mairesse de la mégapole. Ancienne vedette de télévision, psychanalyste issue d'une grande famille de Sao Paulo, Martha, comme tout le monde l'appelle, est une des plus importantes personnalités du Parti des travailleurs qui dirige maintenant le Brésil. Pour se faire élire à la mairie il y a deux ans, elle a fait beaucoup de promesses et provoqué de grandes attentes.

Comment gérer un monstre pareil?

L'hôpital Das Clinicas de Sao Paulo est un établissement public de 1000 lits, le plus gros complexe hospitalier d'Amérique latine. Avec ses pavillons spécialisés, ses centres de recherche, Das Clinicas s'étend sur un terrain de un kilomètre carré, en plein centre-ville. La clinique externe, qui occupe un édifice à elle seule, reçoit plus de 10 000 patients par jour. Le problème, c'est que ces services ne sont accessibles que dans le centre de la ville. En périphérie, dans les quartiers pauvres et les bidonvilles, les services médicaux sont presque inexistants, parce que les médecins, mal payés, ne veulent pas y travailler.

Une ligne de métro transporte 1,3 millions de gens : Montréal au grand complet.

Le transport, c'est le deuxième problème le plus visible de Sao Paulo, après celui des favelas. Sur une population de 18 millions dans la ville seulement, on compte plus de 4 millions de voiture en circulation. Le transport par autobus est réglementé, mais les compagnies qui assurent le service sont privées, et très inefficaces. La croissance vertigineuse de la population aurait dû amener les autorités à investir massivement dans les transports publics, mais les bonnes décisions n'ont jamais été prises. Depuis quelque temps par contre, la préfecture et le gouvernement de l'État de Sao Paulo ont décidé de poser les gestes qu'il faut. Dans une vieille station de chemin de fer, on a entrepris des travaux visant à interconnecter les trains, le métro et certains réseaux d'autobus. Bombardier est un des partenaires du projet.

Pour contourner ces attentes interminables, même la mairesse fait parfois ce que les plus riches ont les moyens de faire : se transporter en hélicoptère. On dit que Sao Paulo est la ville au monde où on utilise le plus l'hélicoptère, après New York et Tokyo. Le bruit que cela cause devient de plus en plus insupportable.

Pour régler ses problèmes de croissance les plus urgents, la mégapole de Sao Paulo aurait besoin de plusieurs dizaines de milliards de dollars. Mais des années de mauvaise gestion ont gonflé la dette de la ville, et la situation économique du Brésil dans son ensemble ne permet plus aux administrations publiques d'accroître leur endettement. Pour financer ses projets, la mairesse, Martha Suplicy, a adopté un remède de cheval : un impôt foncier progressif, que les contribuables paient en fonction du prix de leur propriété : une façon de financer le développement de Sao Paulo par les plus riches. Une mesure plutôt impopulaire chez ces derniers.

Des riches dans leur tour d'ivoire

Aux antipodes des favelas, on retrouve des banlieues huppées comme Alphaville. Une vaste zone industrielle, et surtout résidentielle, avec ses tours d'habitation d'un luxe inouï et ses quartiers surprotégés comme de vraies forteresses. Pour les gens qui en ont les moyens, des banlieues fortifiées comme Alphaville sont une bouffée de sécurité et de liberté dans une ville ultra-violente, où on doit se méfier constamment des autres. Il y a en moyenne plus de 12 000 meurtres par année à Sao Paulo, dont un millier sont attribués à la police. En comparaison, on compte 600 meurtres par an à New York, et une cinquantaine à Montréal. La police est omniprésente, mais elle est impuissante, et surtout très corrompue.

Ceux qui ont les moyens vivent tout simplement à l'écart de la société normale, dans un mode surprotégé et très discret. C'est ce qui fait le succès de Daslu, une des boutiques de mode les plus luxueuses d'Amérique latine. Située en plein cœur de Sao Paulo, elle n'est pas visible de la rue, et on y accède en passant par des contrôles de sécurité sophistiqués. Les clientes arrivent avec leurs voitures blindées et sont accompagnées de gardes du corps, qui attendent à l'extérieur le temps du magasinage à l'intérieur. On ne vient ici que sur rendez-vous, et il y a des listes d'attente.

Humaniser la mégapole

Pour sécuriser et surtout tenter d'humaniser cette ville, toutes sortes d'initiatives commencent à prendre forme. C'est le cas ici, dans le quartier Villa Madalena. Il y a quelques années, c'était un ghetto très violent, contrôlé par des familles venues du Nordeste, une des régions les plus pauvres du Brésil. Graduellement, le quartier a été envahi par des artistes et des intellectuels qui essaient de la transformer. Gilberto Dimenstein, un journaliste d'un grand quotidien de Sao Paulo, a eu l'idée, lors d'un séjour à New York, d'utiliser l'esprit créatif des gangs de rue. Il a créé un organisme qui s'appelle Aprendiz pour impliquer les jeunes dans la promotion de leur quartier. Aujourd'hui, Aprendiz engage plus d'une centaine de jeunes qui font des murales à travers la ville. Le projet a tellement bien fonctionné que l'UNESCO l'a classé, cette année, projet éducatif par excellence.

Les autorités de Sao Paulo sont convaincues qu'en développant l'éducation et les infrastructures de loisir dans les quartiers défavorisés, on pourra réduire la criminalité et le chômage du même coup. C'est ainsi que la mairesse ouvrira des dizaines de télécentres comme celui-ci pour mettre des ordinateurs à la disposition des plus défavorisés. Pendant les deux premières années de son mandat à la mairie, Martha Suplicy devait se battre contre un gouvernement fédéral hostile pour mettre en place ses réformes. Mais aujourd'hui, les choses commencent à changer grâce à l'arrivée au pouvoir de Lula. Le président Da Silva, lui aussi du Parti des travailleurs, veut étendre à l'ensemble du pays l'esprit des réformes commencées à Sao Paulo.

Mais par-dessus tout, tous s'entendent pour dire que le moyen de sauver la ville passe par la création d'un sentiment d'appartenance. Les citoyens y vivent comme s'ils étaient des étrangers, avec détachement.

Il y a au moins une chose qui les unit. Quand tout va mal, quand l'avenir est sombre, il reste le soccer. Le sport national du Brésil, le seul endroit où riches et pauvres laissent tomber leurs différences pour bâtir ensemble ce qui fait leur fierté partout dans le monde.


POUR VISIONNER
LE REPORTAGE

Première partie
Deuxième partie
Troisième partie
Quatrième partie

images : PATRICE MASSENET
son : NICODEM DERESSE
montage : MICHEL MONDOR

 

POUR EN SAVOIR PLUS

Governo do Estado de Sao Paulo
Portail du gouvernement de la région de Sao Paulo (en anglais et portugais)

Republica Federativa do Brasil
Portail du gouvernement brésilien (en anglais et portugais)

Hospital das Clinicas da Faculdade de Medicina de Universidade de Sao Paulo
Le plus grand établissement public de la région (en portugais)

Boutique Daslu
Site qui présente la boutique. Assez spectaculaire...

A Folha de São Paulo
Principal quotidien de Sao Paulo

O Estado de São Paulo
Un important quotidien brésilien

 

L'émission Zone Libre est diffusée sur les ondes de Radio-Canada le vendredi à 21 h et présentée en rediffusion sur les ondes de RDI le samedi à 23 h, le dimanche à 20 h ainsi que le lundi à 1 h.

 

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