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Adaptation pour Internet : CAROLINE PAULHUS

LES ORPHELINS D'HUBERDEAU
Émission du 21 février 2003

journaliste : GENEVIÈVE ROSSIER
réalisateur :
JOHANNE BONNEAU

On a beaucoup parlé, l'an dernier, des accusations de pédophilie contre le clergé catholique aux États-Unis. Des accusations qui ont même mené à la démission du cardinal de Boston. Depuis quelques années, plusieurs hommes, ici, au Québec, cherchent à se faire entendre. Ils disent eux aussi avoir été victimes d'abus sexuels, mais dans une institution québécoise, à une époque où le clergé imposait pourtant une discipline morale stricte. Cinquante ans plus tard, notre équipe a fait enquête sur cette institution, et le résultat de leur recherche est troublant, tout comme le silence du clergé, qui refuse de commenter ces accusations.

 

Le petit village d'Huberdeau, perché dans les Hautes-Laurentides… L'ancien orphelinat a toujours été au cœur de la vie du village. Aujourd'hui, le gouvernement y tient un centre d'accueil pour jeunes délinquants. À l'époque, les frères de la Miséricorde y logeaient des centaines d'orphelins. Dès l'âge de 8 ans, ils quittaient les crèches de Montréal, en train, pour monter à Huberdeau. Là, la communauté venue de Belgique en 1923, les accueillaient. Sous le régime de Duplessis, des milliers d'enfants nés hors mariage étaient confiés aux communautés religieuses.


LES ALLÉGATIONS

« Une nuit, un frère est venu me chercher dans mon lit. Il m'a amené dans sa chambre, au premier étage de l'édifice, et là il m'a sodomisé. Le matin, quand je me suis levé, il y avait du sang sur les draps. Le supérieur m'a amené à l'hôpital de Saint-Jérôme. Ils m'ont soigné et ils ont bien remarqué qu'il y avait eu pénétration. Ils m'ont gardé jusqu'au lendemain matin. »
(Un homme qui ne veut pas dévoiler son identité)

« L'après-midi, soit le dimanche ou le samedi, des fois, j'étais en train de jouer et il faisait sonner ses clés. La majorité de mes camarades savaient que quand il agitait ses clés, j'étais appelé pour aller faire le ménage dans sa chambre. Là, je montais en haut jusqu'au dortoir Saint-Vincent et 30, 45 secondes plus tard, il était rendu dans la chambre avec moi. Ce qui se passait dans la chambre, c'est des histoires que je n'aime pas raconter. Ça a été les pires moments. »
(Martin L'Écuyer)

« Je [devais me lever] et j'allais voir au tableau. J'avais le nez collé sur le tableau pour voir ce qui était écrit. Le frère arrivait en arrière de moi et me [fracassait] la tête sur l'ardoise, le tableau. Là, je tombais par terre et je perdais connaissance. » (Alban Monette)

« Ils jouaient avec le pénis. Ils se mettaient ça dans la bouche et, des fois, ils prenaient leur pénis et ils essayaient… ils mettaient ça dans [notre] bouche. » (Claude Dionne)


LES DOUTES

D'autres témoignages ne s'accordent pas à la version des orphelins.

Il y a quand même eu de bons moments dans la vie des orphelins : les excursions, l'été, organisées par des animateurs. Notre équipe a réussi à retrouver un de ces animateurs, très apprécié des jeunes. « Moi, j'ai vu des jeunes qui n'étaient pas brimés, ils n'étaient pas assaillis par la discipline. D'ailleurs, ils parlaient aux religieux facilement. Ils leur jouaient même des tours parfois. […] Sur les 400 jeunes qui se trouvaient là, il me semble qu'il en aurait eu au moins un [qui m'aurait parlé des abus]. »
(Claude Lalonde, moniteur à Huberdeau en 1951 et 1952)

« Je n'ai été témoin de rien. Je n'ai rien eu à signaler quand j'y ai travaillé, pendant neuf semaines, en 1951. »

« Mon père s'occupait pas mal de bénévolat, et il y avait des pièces de théâtre qui étaient montrées. Même à l'intérieur de la maison, il y avait aussi des spectacles de gymnastique. Il y avait des choses formidables faites par les élèves. »

« Ce qui a animé l'orphelinat dans ce temps-là, c'était l'entraide. J'oublie la religion, c'était l'entraide. C'était héroïque, pour la communauté, avec le petit nombre de frères qui étaient disponibles, de s'occuper de 300 à 400 enfants. »
(trois résidents du village d'Huberdeau)

« J'ai connu tous les frères. Je n'ai pas eu de problème. Ils se promenaient sur nos terres et nous, on avait le droit de circuler partout. [C'était des gens corrects.] »
(Jacques Trudel, résident du village d'Huberdeau, voisin de l'orphelinat)


LA LOI DU SILENCE

Si les allégations des orphelins sont vraies, comment ces abus aussi répandus ont bien pu rester secrets ?

« La conspiration du silence, selon moi, c'était voulu, parce que lorsqu'un enfant déclarait certaines choses au niveau sexuel, il n'était pas cru. C'était impossible que les religieux abusent d'un enfant. C'était contre la religion et on ne croyait jamais les enfants. »
( Martin L'Écuyer)

Au début des années 90, les orphelins d'Huberdeau associent leur cause à celle des orphelins de Duplessis, ceux qui ont été internés illégalement dans des hôpitaux psychiatriques. Ensemble, ils essaient sans succès d'intenter un recours collectif. Longtemps, leur dossier traîne. En 1999, Lucien Bouchard, alors premier ministre, s'excuse au nom du gouvernement et, en l'an 2000, son successeur Bernard Landry crée un fonds d'indemnisation de 37 millions de dollars. Le hic, c'est que l'indemnisation n'est offerte qu'aux orphelins qui ont été internés dans des institutions psychiatriques. Huberdeau, orphelinat agricole, est donc exclu.

Les gens d'Huberdeau sont en colère. Certains se tournent vers un autre groupe : le Mouvement Action Justice, dirigé par Yves Manseau, qui leur conseille de relancer les plaintes au criminel. L'organisme a organisé plusieurs manifestations et a réussi à attirer l'attention sur Huberdeau, mais jusqu'ici aucune plainte n'a encore été déposée parce qu'il est impossible de trouver des preuves. Les orphelins ont donc les mains vides devant la justice.

En janvier dernier, les ex-pensionnaires d'Huberdeau sont réunis à Montréal. Leurs visages portaient les traces de vies difficiles. La majorité d'entre eux sont pauvres, ils ont eu de la difficulté à trouver un travail et à fonder une famille. Ils ont vu leurs camarades d'enfance devenir alcooliques, suicidaires ou se retrouver en prison. Leur enfance à Huberdeau a eu des effets irréversibles.

Cela coûterait au plus 3 ou 4 millions de dollars pour indemniser les gens d'Huberdeau comme l'ont été les orphelins de Duplessis, qui ont reçu environ 25 000 dollars chacun. Mais qui devrait payer la note, le gouvernement du Québec ou les frères de la Miséricorde ?


À LA RECHERCHE DE LA PAIX

Dans le temps, les frères venaient chercher un peu de paix et de sérénité parmi leurs statues sur la montagne d'Huberdeau. Aujourd'hui, Martin L'Écuyer cherche aussi la paix. L'argent et les excuses aideraient, mais surtout, il voudrait qu'on reconnaisse que son histoire et celles des autres victimes d'Huberdeau sont vraies. « Qu'ils l'avouent, je pense que ce serait un gros soulagement, et j'aurais la satisfaction de dire qu'au moins, on me croit aujourd'hui. Ça me donnerait confiance. Raconter des histoires et que les gens me croient. »


POUR VISIONNER
LE REPORTAGE

images : PIERRE MAINVILLE
son : JOE CANCILLA
montage : ANNABELLE LEHOUILLIER

L'Église et la justice suggèrent aux orphelins de pardonner et d'oublier

L'Église
Devant le silence des frères de la Miséricorde, notre équipe s'est tournée vers l'autorité morale de l'Église au Québec, le cardinal Turcotte. Il a refusé d'accorder une entrevue formelle, disant ne pas connaître le dossier d'Huberdeau. Mais lors de la visite du pape l'été dernier, il a été obligé de réagir sur le vif à une manifestation des orphelins. « L'Église est composée de pécheurs mais il y a aussi le pardon, a-t-il dit. Le pardon pour les erreurs qui ont été faites. Les erreurs qui recommenceront, c'est le propre des humains de faire des erreurs. » En parlant des stigmates que ces abus ont pu causer, le cardinal ajoute : « Il faut essayer de vivre avec cela. Un peu comme quelqu'un qui a une infirmité et qui essaie de vivre avec. On porte la difficulté de la vie humaine. Les vies humaines parfaites dans lesquelles il ne s'est rien déroulé, je n'en connais pas  ». À la question d'un journaliste : « Vous leur dites d'endurer leurs douleurs ? », le cardinal Turcotte répond : « D'une certaine façon. Essayez d'assumer votre passé, de regarder vers l'avenir et de voir ce qui peut être fait ».

La justice
Les orphelins ont tenté de poursuivre la congrégation. Ils ont d'abord comparu devant Estelle Gravel, la procureure, pour qu'elle décide s'ils pouvaient ou non porter des accusations. La procureure leur a demandé de raconter les faits, mais aux dires des orphelins, elle n'avait pas l'air de les croire. « [On nous disait] : "ils sont morts, ils sont vieux, il faut pardonner". » Estelle Gravel n'a pas accepté de donner d'entrevue à notre équipe, mais elle dit avoir douté de la fiabilité des témoins. Plusieurs, à son avis, ont rajouté des agressions sexuelles à la dernière minute dans l'espoir d'avoir de l'argent. Elle ne pensait pas pouvoir obtenir de condamnation, et a choisi de ne pas porter d'accusations.

POUR EN SAVOIR PLUS

Mouvement Action Justice
(organisme qui tente de défendre les orphelins d'Huberdeau)

Programme national de réconciliation avec les orphelins et les orphelines de Duplessis (pdf)
(auquel les orphelins d'Huberdeau n'ont pas droit)

Comité des orphelins et orphelines
institutionnalisés de Duplessis

(organisme qui tente de défendre les orphelins d'Huberdeau)

Survivors Network of those Abused by Priests (site en anglais)
(Le SNAP est un regroupement qui défend les droits des victimes d'abus sexuel de la part des prêtres et qui les aide à sortir de l'isolement.)

L'émission Zone Libre est diffusée sur les ondes de Radio-Canada le vendredi à 21 h et présentée en rediffusion sur les ondes de RDI le samedi à 23 h, le dimanche à 20 h ainsi que le lundi à 1 h.

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