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Adaptation pour Internet : CAROLINE PAULHUS

LE COMMERCE DES ENFANTS
Émission du 28 février 2003

journaliste : Jean-François Lépine
réalisateur :
Georges Amar

Delhi, la capitale de l'Inde, est la plus grande démocratie du monde. Pourtant, on n'a qu'à faire quelques pas dans la rue pour découvrir un scandale qui serait intolérable en Occident. À elle seule, Delhi compte des centaines de milliers d'enfants exploités par des oncles, des cousins, ou des intermédiaires mafieux qui les ont amenés de provinces éloignées. Ils vivent en semi-esclavage, la plupart du temps condamnés à rembourser le prix qu'on a payé à leur parents pour les acheter. Plus de 1200 agences font le commerce de ces enfants dans la seule ville de Delhi. Ils sont loués comme domestiques, comme ouvriers dans des usines insalubres et d'autres se retrouvent dans des bordels sinistres. Des organisations humanitaires mènent des opérations pour les libérer de la misère, mais les résultats n'empêchent pas le trafic des enfants de progresser.

 

Un matin à la gare de Delhi. Ici, c'est la porte d'entrée du trafic d'enfants en Inde. Ils arrivent par dizaine chaque jour. Parmi eux, trois jeunes de la même famille. La plus vieille a 11 ans, la deuxième 7 ans et le plus jeune a à peine 5 ans (photo ci-contre). Ils font des spectacles dans les trains et rapportent les quelques sous qu'ils amassent à leur frère aîné qui habitent en banlieue. Si la police les trouve, on les arrête immédiatement. Ils vivent constamment avec le danger, la peur de se faire prendre, de se faire voler peu qu'ils ont et de se faire abuser.

Ces trois enfants, comme plusieurs autres, viennent des campagnes pauvres. Les organismes qui cherchent à enrailler cet exode tentent de convaincre les parents de ne pas laisser leurs enfants partir. Peine perdue. « On ne cesse de leur dire que l'Inde n'est pas le paradis, que leur vie sera plus difficile, qu'ils seront exploités, ça ne sert à rien, ils partent quand même », explique un des représentants.

Le SACCS est une coalition d'organisme qui lutte contre l'esclavage des enfants en Inde. Son fondateur, un ex-ingénieur qui a tout abandonné pour se consacrer à cette cause, est désormais une référence internationale en ce qui concerne le travail des enfants. « Faire travailler aujourd'hui un grand nombre d'enfants, c'est créer pour plus tard, quand ils seront adultes, un grand nombre d'illettrés, assure Kailash Satyarthi, président fondateur de South Asian Coalition on Child Servitude. On a en Inde (…) 65 millions de chômeurs adultes. Qui sont-ils ? Pour la plupart ce sont ces enfants, qui devenus adultes, ont été mis à la porte parce qu'ils étaient moins dociles. »

L'Inde compte aujourd'hui 34 % d'illettrés, hommes, femmes et enfants confondus. Malheureusement, l'UNESCO prévoit qu'en 2015, l'Inde en comptera 35 %, ce qui veut dire qu'il y aura alors 10 millions d'enfants illettrés.

Quelques tristes exemples

À la porte du bidonville de Delhi, on découvre un petit café de fortune devant une maison en construction. Comme dans tous ces commerces, c'est un enfant qui y travaille (photo à gauche). Il a 10 ans et il prépare les repas, fait le thé et assure les livraisons. Il vit ici avec une dame qui prétend être sa grand-mère. Elle affirme qu'ils vivent dans ce refuge depuis deux ans et qu'il n'est jamais allé à l'école.

Ailleurs, dans une zone industrielle, une petite cantine située est ouverte de 6 h le matin jusqu'à 20 h. Comme toujours, ce sont des enfants comme celui-ci qui font les plus longues heures et les travaux les plus déprimants : lavage de la vaisselle dans des eaux fétides, livraison dans le quartier, etc. Tout cela dans la crainte constante d'être battu selon l'humeur du propriétaire. (photo à droite)

L'enfant ici à gauche, est une sorte de célébrité en Inde. Esclave domestique dans la résidence d'un haut fonctionnaire du gouvernement indien, il était battu constamment. Un jour, il a réussi à s'échapper et à retrouver sa famille. Un des bénévoles du SACCS l'a amené à l'hôpital et l'organisation a intenté un procès exemplaire au fonctionnaire. Toute cette histoire a mené par la suite à l'adoption d'une première loi interdisant aux employés du gouvernement d'engager des enfants. Aujourd'hui, l'enfant a 8 ans, et il a retrouvé la santé.

L'histoire de ce dernier n'est pas unique. Dans le Prayas Observation Center, un autre centre d'hébergement comme ceux du SACCS, 150 enfants y ont trouvé refuge. Comme ce dernier à droite, qui peut à peine bouger en raison des mauvais traitements qu'il a subi. Il était esclave domestique dans une famille aisée qui le maltraitait. « À force de lui pincer les oreilles, la famille les a déformées. Il a été aussi blessé à la paume de sa main et comme il ne pouvait plus travailler avec ses mains, on l'a obligé à frotter le plancher avec son poignet et maintenant, on peut voir une nette déformation de son poignet », explique un des bénévoles du centre. C'est son propre frère qui l'a vendu pour une somme de 2000 roupies, l'équivalent de 50 dollars canadiens. « Aujourd'hui encore il ne peut pas rester assis trop longtemps, toutes les dix minutes il doit changer de position », rajoute l'intervenant.

Esclave domestique, puis esclave sexuel

Mais pour un cas dénoncé et amené en cours, des milliers d'autres restent impunis et c'est dans le secteur des aides domestiques que les abus sont les plus criants. À Delhi seulement, il y a plus de 1200 agences de placement d'enfants domestiques dont les activités échappent à la loi. Le plus souvent, après avoir été domestiques dans différentes maisons, la plupart du temps abusés aussi sexuellement, les enfants se retrouvent dans un bordel de la ville.

Le « redlight » de Delhi, un des quartiers les plus dangereux. C'est ici que les petites aides domestiques se retrouvent quand elles sont vendues comme prostituées. De la rue, on peut apercevoir leur visage à travers les ouvertures grillagées. On dit qu'une fille sur trois est mineure. L'organisation STOP lutte contre l'esclavage sexuel des mineures. Au début, la police ne collaborait pas beaucoup, elle était elle-même complice des tenanciers de bordels. Mais avec le temps, les autorités ont décidé de collaborer et aujourd'hui, elles font un très bon travail. Les filles libérées par l'organisme et la police, sont envoyés dans des centres d'hébergement temporaire et retournées chez elles quand STOP est en mesure de retrouver les familles.

Le travail des organismes comme STOP, aussi courageux soit-il, n'empêche pas le trafic des enfants de progresser, malheureusement. Il y a de plus en plus de régions pauvres où la main d'œuvre est disponible et facilement accessible, comme le Népal.

Le Népal, un réservoir d'enfants esclaves

Katmandou est la plaque tournante du trafic des enfants au Népal. C'est par ici qu'ils transitent avant d'être vendus en Inde. À peine un enfant d'âge scolaire sur trois fréquente l'école. La moitié des enfants de 10 à 14 ans ont un travail à temps plein. Traditionnellement, on les retrouvait dans les industries du tapis, le principal produit d'exportation du pays mais des groupes comme RUGMARK ont forcé un changement. Créé par des importateurs de tapis européens, RUGMARK inspecte les usines pour s'assurer que les tapis exportés ne sont pas fabriqués par des enfants. Attirés par les possibilités d'exportations, beaucoup de propriétaires d'usine se seraient ainsi conformés aux normes de RUGMARK.

Les enfants ont peut-être déserté les usines de tapis, mais ils sont allés travailler ailleurs. C'est ainsi qu'on retrouver beaucoup d'enfant dans l'industrie de la brique, une production artisanale saisonnière qu'on voit partout au Népal. Des villages entiers se déplacent des régions pauvres des montagnes pour venir profiter de cette manne. Des enfants de tous âges passent ainsi plusieurs mois par ans à travailler du levée au couchée du soleil, pour aider leur famille à gagner l'équivalent de 3 ou 4 dollars par jour. Le gouvernement a beau faire des campagnes contre le travail des enfants, le phénomène ne fait que s'accentuer parce que le Népal est de plus en plus pauvre et que les familles sont prêtes à tout pour gagner quelques sous. Même RUGMARK voit maintenant son avenir menacé. Avec la mondialisation et la concurrence qui pousse les prix à la baisse, la conscience des importateurs n'est plus ce qu'elle était. « La globalisation comporte quand même un aspect positif. Elle nous a fait prendre conscience du travail des enfants », avance le fondateur du SAXE.

Il y a environ 30 millions d'habitants au Népal. Pour eux, l'Inde avec son milliard de population, c'est un peu comme le rêve américain. C'est là que beaucoup espèrent faire fortune. Même si la majorité de ceux qui en reviennent n'ont que des cauchemars à raconter.


POUR VISIONNER
LE REPORTAGE

Première partie
Deuxième partie
Trosième partie
Quatrième partie
Générique

images : GEORGES LAZSUK
son : GEORGES LAZSUK
montage : JACQUES DURAND

 

POUR EN SAVOIR PLUS

South Asian Coalition on Child Servitude

Unicef

Rugmark
(organisme qui s'assure que les tapis exportés du Népal ne sont pas fabriqués par des enfants)

Stop child labour
(Coalition de plusieurs organismes visant à faire cesser le travail des enfants à travers le monde.)

Concern for Children and Environment Nepal

Organisation internationale du Travail

L'émission Zone Libre est diffusée sur les ondes de Radio-Canada le vendredi à 21 h et présentée en rediffusion sur les ondes de RDI le samedi à 23 h, le dimanche à 20 h ainsi que le lundi à 1 h.

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