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Adaptation pour Internet : CAROLINE PAULHUS

L'IRAK DÉVOILÉ
Émission du 15 novembre 2002

journaliste : JEAN-FRANÇOIS LÉPINE
réalisateur :
KRISTINA VON HLATKY

On le décrit comme un être terrifiant. Les États-Unis veulent lui faire la guerre. Depuis qu'il a pris le pouvoir en Irak en 1979, Saddam Hussein a entraîné son pays dans deux conflits majeurs qui ont ruiné son économie. Malgré toute la misère qu'elle subit à cause de lui, la population irakienne vient de lui renouveler son appui. Qui est donc cet homme qui se prend pour Saladin et rêve de reconquérir Jérusalem? Et qui sont ces Irakiens, qui lui renouvellent leur confiance? Bienvenue au cœur de l'Irak de Saddam Hussein, un pays où la dictature impose sa loi, sa terreur et un culte de la personnalité omniprésent.

Rien à cacher ?

En réponse aux accusations des Américains et des Britanniques, le gouvernement irakien organise à l'occasion des campagnes médiatiques. Ainsi, ils ont invité dernièrement les médias de plusieurs pays à visiter un des sites identifiés par les États-Unis comme un centre de fabrication d'armes de destruction massive, l'usine d'Al Furat. Le brigadier Samir Ibrahim, le directeur du complexe, a raconté que toute recherche dans le domaine du nucléaire avait été interrompue à cet endroit en 1981, que les inspecteurs de l'ONU étaient passés au cours des années 90 et qu'ils n'avaient rien trouvé. Alors comment expliquer l'équipement antiaérien tout autour de l'usine ? « Une mesure de protection commune en Irak », a répondu le directeur. Les journalistes sont restés sceptiques. La visite s'est poursuivie mais, en une heure, il leur a été difficile d'évaluer efficacement les activités de l'usine.

La ruine économique

Après huit ans de guerre contre l'Iran durant les années 80, la guerre du Golfe en 1991 et l'embargo international, l'économie de l'Irak recommence à peine à fonctionner. Autrefois un pays prospère grâce à ses réserves fabuleuses de pétrole, l'Irak se classe maintenant au 125e rang mondial. En 1990, le dinar irakien valait 3,25 dollars américains. Aujourd'hui, 12 ans plus tard, il vaut 6000 fois moins.

Ce sont les ouvriers de la construction qui sont les mieux payés avec 2000 dinars par jour. Rien pour se permettre de rêver : à Bagdad, 2000 dinars, c'est le prix d'un poulet au marché. Dans les régions du pays, en dehors de la capitale, la situation est beaucoup plus dramatique. Les organisations d'aide internationale parlent de problèmes majeurs d'approvisionnement en eau et en électricité. Un enfant sur trois, en Irak, souffre de malnutrition.

Une vie contrôlée

L'équipe de Zone libre a voulu rencontrer une famille irakienne pour en apprendre davantage sur la vie quotidienne d'une famille moyenne. Un projet plutôt simple à réaliser, mais qui a nécessité des jours de négociations avec les autorités puisqu'en Irak, personne n'a le droit de parler aux médias étrangers sans permission officielle.

Une fois la demande accordée, notre équipe s'est rendue dans une maison bien choisie par les autorités. Une famille modeste dont le père, Abu Wassen, est chauffeur de taxi, musulman issu de la minorité sunnite, comme le président Saddam Hussein. La mère vit à la maison où elle a élevé ses cinq filles. Deux d'entre elles, les aînées, vont à l'université. En Irak, l'éducation est gratuite à tous les niveaux. Mais c'est particulièrement la cadette de 9 ans qui a été mise en avant. Sa mère voulait attirer l'attention de notre équipe sur son visage légèrement déformé depuis la naissance. Elle leur a expliqué que se sont les bombes à l'uranium appauvri, utilisées par les Américains contre l'Irak, qui avaient causé ce problème. Pourtant, l'enfant ne souffre pas de cancer, un symptôme habituellement associé à l'uranium appauvri. Elle semblait en pleine forme et elle a même dit à notre équipe qu'elle était première de sa classe. La mère a tenu à rajouter que, dans leur entourage, plusieurs personnes sont mortes de cancer, à cause des bombes. C'est le discours officiel du gouvernement irakien.

Révolution religieuse

« Pendant cet embargo, on se réfugie en Allah. Nous prions Allah pour qu'il lève cet embargo », déclare une des cinq filles d'Abu Wassen. Son épouse ajoute : « Si Dieu le veut, [la guerre] n'arrivera jamais. Nous prions jour et nuit pour que cela n'arrive pas. Laissez-nous tranquilles. » Ce qui arrive à la famille d'Abu Wassen, c'est une nouvelle révolution qui transforme l'Irak : une révolution religieuse.

En arrivant au pouvoir, Saddam Hussein avait voulu faire de la société irakienne une société laïque, moderne. Grâce aux revenus de la nationalisation du pétrole, il a développé l'éducation gratuite. Mais les difficultés de l'embargo et les abus de son régime de terreur ont poussé de plus en plus d'Irakiens à se réfugier dans la foi. Pour plaire aux imams, le gouvernement doit maintenant bâtir des mosquées. Bagdad, autrefois la ville la plus moderne du monde arabe, s'appelle aujourd'hui « la ville aux mille mosquées ». En fait, Saddam Hussein exploite lui-même cet engouement pour la religion en profitant des prières pour propager les thèmes chers au président, comme celui de la guerre contre les Américains.

Même dans les esplanades des mosquées chiites, la branche majoritaire de l'islam en Irak, plutôt opposée au régime sunnite de Saddam Hussein, ses portraits sont incrustés sur les murs. Pourtant, l'islam interdit les représentations humaines dans les mosquées.

Un peu d'histoire…

L'Irak était pendant des siècles une province de l'empire ottoman. Après la Première Guerre Mondiale, les Britanniques prennent le contrôle de la région. Le roi Fayçal, un souverain arabe, obtiendra l'indépendance de l'Irak en échange de concessions données aux Britanniques, et plus tard aux Américains, sur les immenses réserves pétrolières du pays.

L'époque moderne de l'Irak commence en 1958 avec le renversement de la dynastie des Fayçal par des militaires. Mais l'accession au pouvoir de Saddam Hussein ne se fera qu'en 1968, dix ans plus tard, lors d'un coup d'État sanglant du parti Baas dont il est le chef de la sécurité. C'est le début d'un régime brutal qui ne tolère aucune opposition. En 1978, après dix ans de règne du parti Baas, Saddam Hussein pousse son cousin, Ahmed Hassan Al-Bakr, qui dirige le gouvernement, à lui céder son poste. Il devient président et il souligne l'événement par une réunion macabre dont les images tournées à l'époque sont saisissantes même si elles ont souffert du temps. Saddam Hussein convoque au palais présidentiel les hauts dirigeants du parti et les prévient qu'il a eu vent d'un complot contre lui. Puis, on appelle les noms de ceux qu'on soupçonne. Un à un, des dizaines d'entre eux sont emmenés de force par des policiers en civil. Un seul osera protester. La plupart mourront sous la torture ou tout simplement fusillés. Saddam Hussein utilisera les images de cette sinistre assemblée pour terroriser les Irakiens. Dans les mois qui suivront, il s'attaquera de la même façon à l'armée, la seule force capable de lui porter ombrage. Saddam a purgé les officiers. On estime qu'un tiers du corps officier a été éliminé en Irak.

Le régime n'est pas un régime militaire. Pourtant, Saddam Hussein va beaucoup utiliser l'armée sous son règne. Après son accession au pouvoir, il s'engage dans une guerre de huit ans contre l'Iran. Une guerre sanglante, qui a fait près d'un million de morts irakiens, et où il a expérimenté ses armes chimiques de destruction massive. Par la suite, il utilisera ces armes contre sa propre population.

En 1990, Saddam Hussein décide d'envahir le Koweït. Une agression qui mènera à la guerre du Golfe et à l'imposition de l'embargo. Aujourd'hui, il cumule les fonctions de président du pays, premier ministre et chef du parti Baas. Avec la complicité de sa famille immédiate, il contrôle aussi la police, les médias, les syndicats et l'éducation nationale.

(extrait du reportage)

Saddam Hussein : un autre dieu

Saddam Hussein se voit lui-même comme un guerrier à la tête d'un empire. Il se fait appeler émir ou prince et, sous ses ordres, des armées d'artistes ont parsemé le paysage de statues monumentales, plus grosses les unes que les autres. Le gouvernement subventionne des centaines d'ateliers où on exécute des œuvres à la gloire du dictateur. L'ironie de cette folie des grandeurs, c'est que le gouvernement irakien ne permet même pas aux caméramans et aux photographes de prendre des images de ces statues. En fait, ce ne sont pas tant les statues que le gouvernement ne veut pas montrer que les édifices publics qui les entourent. Il règne une telle peur du régime en place que personne n'ose dévoiler la moindre parcelle de ce pouvoir.

100 % pour Saddam Hussein

« Je donne mon âme, mon sang à Saddam ! », scandent des enfants. « On va se battre contre l'ennemi, les assassins, contre Bush, les Américains et les sionistes ! », crient les adolescents alors que les médias sont tournés vers le pays pour suivre le référendum. Sur place, l'équipe de Zone libre est conduite vers un homme qui s'apprête à voter. Il reçoit un bulletin de vote que les scrutateurs ont déjà rempli à l'avance et, devant notre équipe, pressés par les responsables du bureau de scrutin, il pose le geste devant la caméra. Et il le fera… deux fois ! D'autres votent pour toute leur famille avec plusieurs bulletins déjà remplis dans leurs mains. Certains vont même jusqu'à voter avec leur sang. Pendant tout ce cirque qui fait un pied de nez à la démocratie, les enfants continuent de crier : « Bush, Bush écoute-nous, regarde comme nous aimons Saddam Hussein ! » On connaît la suite, inévitable : Saddam Hussein a été reconduit à 100 % des voix avec un taux de participation de 100 % lors du référendum tenu le 15 octobre 2002.

Défendre l'Irak et la Palestine

Le lendemain du référendum, le gouvernement a donné congé à la population, mais on encourage les gens à fêter. Pourtant, le pays n'a pas de quoi se réjouir. L'Irak, qui a déjà vécu vingt années de confrontation, se prépare une nouvelle fois pour la guerre. Autour des villes, des installations de défense sont édifiées. Sur la route, des camions transportent des missiles.

Dans les universités où on forme ceux qui vont bâtir l'avenir du pays, l'avenir immédiat pour les étudiants, c'est surtout la perspective d'une nouvelle guerre avec les États-Unis, pour laquelle ils seront presque assurément mobilisés. « Nous sommes prêts à aller nous battre pour notre nation et pour la Palestine », déclare franchement un étudiant. La Palestine. Le thème est en effet cher à Saddam Hussein. Depuis des années, il jure de reconquérir Israël pour en redonner une partie aux Palestiniens.

La veille du départ de l'équipe de Zone libre, le gouvernement irakien a organisé une manifestation d'appui à sa cause. Des centaines de travailleurs étrangers provenant de pays amis de l'Irak avaient été mobilisés. La Jordanie, le Liban, le Soudan, l'Égypte. Une démonstration de solidarité arabe à la veille d'un conflit possible avec l'Occident. Pourtant, beaucoup de pays représentés par ces travailleurs pourraient très bien se ranger contre l'Irak dans ce conflit. Comme ces manifestants utilisés un peu malgré eux, l'ensemble de la population irakienne pourrait une fois de plus voir son destin décidé bien malgré elle.

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deuxième partie
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deuxième partie (suite)
troisième partie
troisième partie (suite)
quatrième partie
générique

images : PATRICE MASSENET
son : JEAN-DENIS DAOUST
montage : PIERRE DUCROCQ

Quelques repères

Superficie : 434 924 km2
Capitale : Bagdad
Population : 23,3 millions
Composition de la population : Arabes (80 %), Kurdes (15 %), Turkmènes, Assyriens, Perses, Turcs et autres (5 %)
Âge : 41 % de la population a moins de 14 ans; seulement 3 % a plus de 65 ans
Espérance de vie : 68 ans pour les femmes et 66 ans pour les hommes
Analphabétisme : 54 % pour les femmes et 34 % pour les hommes
Principale ressource : pétrole brut (échangé contre de la nourriture et des médicaments conformément à la résolution 706 de l'ONU; aussi l'objet de contrebande transitant par des pays limitrophes)
PIB par habitant : 3197 $ (1997)
Langues officielles : arabe, kurde et syriaque; autres langues utilisées : persan, sabéen et turkmène
Monnaie : dinar
Nature de l'État : république parlementaire; le pays compte 18 provinces; une partie du Kurdistan a un statut d'autonomie
Chef d'État : Saddam Hussein
Chef du gouvernement : Saddam Hussein (aussi maréchal, chef suprême des forces armées, secrétaire général du parti Baas et président du Conseil de commandement de la Révolution)
Nature du régime : autoritaire, dominé par le seul parti légal (Baas) et le clan des Takritis
Médias : le gouvernement et le parti Baas contrôlent les agences de presse, les journaux, la radio et la télévision
Forces armées : avec ses 430 000 hommes bien entraînés, 8000 véhicules blindés, 2200 tanks, 1200 canons d'artillerie, 300 avions de combat et 20 hélicoptères armés, l'Irak est l'une des puissances militaires les plus imposantes du golfe Persique
Produit intérieur brut : 59 900 millions de dollars américains

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Clés pour comprendre l'Irak

Guerre Iran-Irak : guerre qui a opposé les deux pays entre 1980 et 1988; déclenché par l'Irak, qui voulait rétablir la frontière d'avant 1975, le conflit a fait 700 000 morts de part et d'autre de la frontière; craignant l'extension de l'intégrisme chiite iranien, plusieurs pays avaient alors accordé leur soutien à l'Irak

Guerre du Golfe : amorcée par l'invasion du Koweït par l'Irak, en août 1990, la crise du golfe Persique a été suivie en janvier 1991 d'une campagne militaire internationale orchestrée par les États-Unis; à la suite de sa défaire militaire, l'Irak est devenu isolé sur les plans diplomatique et économique

Embargo : l'Irak est soumis depuis 1990 à un embargo de l'ONU initié par Washington; en vertu du programme Pétrole contre nourriture, le pays exporte du pétrole en échange de biens essentiels depuis 1996; l'efficacité des sanctions, dont la population fait les frais, est contestée internationalement

Non-respect des droits de la personne : le régime est autoritaire et persécute les opposants; les cas de disparition, d'exécution et de torture sont nombreux; l'opposition politique vit à l'étranger; en 1991, deux rébellions ont été écrasées dans le sang, sans que la communauté internationale n'intervienne

Désarmement : après la guerre du Golfe, l'ONU comptait imposer à l'Irak l'élimination de ses armes de destruction massive; les inspections sont suspendues depuis 1998; soupçonné de développer l'arme nucléaire, l'Irak a déjà utilisé des armes chimiques contre sa minorité kurde et contre des Iraniens

Zones d'exclusion aérienne : certains membres du Conseil de sécurité de l'ONU ont institué deux zones d'exclusion aérienne (en Irak, au nord du 36e parallèle et au sud du 33e parallèle); des avions américano-britanniques patrouillent régulièrement ces territoires pour empêcher les avions irakiens de les survoler

(tiré du dossier « Irak : dans la mire américaine »

 

POUR EN SAVOIR PLUS

Irak : dans la mire américaine
(dossier du site des nouvelles de Radio-Canada qui explique les divers enjeux du conflit entre les États-Unis et l'Irak)

Une guerre sans fin contre l'Irak
(dossier très étoffé du Monde diplomatique sur la question irakienne dans son ensemble)

Résolution 1441 du Conseil de sécurité de l'ONU
(document en format PDF, en anglais)

United Nations Special Commission
(ancienne commission de l'ONU chargée du désarmement de l'Irak; inclut des rapports et une chronologie des événements)

International Atomic Energy Agency
(inclut notamment une série de réponses aux questions fréquemment posées sur les inspections menées en Irak)

Weapons of Mass Destruction in the Middle East
(document du Center for Strategic and International Studies (CSIS), situé aux États-Unis, sur les tendances régionales, les forces nationales, les capacités de combat et les effets des armes au Moyen-Orient; mis à jour en juillet 2001)

Center for Nonproliferation Studies
(page d'un centre américain qui fournit des données sur les armes de destruction massive que possèderait l'Irak)

If We Fight Iraq : Iraq and its Weapons of Mass Destruction
(document du Center for Strategic and International Studies (CSIS), situé aux États-Unis)

Guerre chimique et biologique : toxicologie et mesures d'urgence
(bulletin d'information toxicologique du Centre de toxicologie du Québec; explique différents agents biologiques et chimiques)

 

L'émission Zone Libre est diffusée sur les ondes de Radio-Canada le vendredi à 21 h et présentée en rediffusion sur les ondes de RDI le samedi à 23 h, le dimanche à 20 h ainsi que le lundi à 1 h.