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Adaptation pour Internet : CAROLINE PAULHUS

DES ALIMENTS BIOLOGIQUES À L'ÉCHELLE DES MULTINATIONALES
Émission du 8 novembre 2002

journaliste : ESTHER NORMAND
réalisateur :
ROGER ARCHAMBAULT

On retrouve de plus en plus d'aliments biologiques dans l'assiette des Nord-Américains. Autrefois, le « bio » n'intéressait qu'une minorité de gens. On les appelait, par dérision, les « granolas ». Aujourd'hui, le consommateur moyen réclame aussi des produits biologiques et on peut s'en procurer de plus en plus dans les supermarchés. Un secteur de l'alimentation qui a fait prospérer des petites entreprises et qui attire maintenant les grandes multinationales, qui se lancent dans la production à grande échelle. Mais peut-on faire de l'agriculture biologique en quantité industrielle ? Un combat de David contre Goliath qui pourrait menacer la survie d'une foule de petits entrepreneurs et dénaturer une industrie artisanale. Mais a-t-on vraiment le choix devant une demande qui ne va qu'en augmentant?

Le terme « culture biologique » est attribué aux légumes et autres produits de base qui n'ont pas été créés à l'aide de pesticides, de stimulants chimiques, et qui ne possèdent pas d'agents de conservation. Il y a quelques années, alors que la consommation se faisait aux dépens de la qualité, ceux qui s'entêtaient à n'accepter que du « bio » étaient perçus comme des marginaux. On les appelait les « granolas ». Aujourd'hui, après la publication d'études scientifiques sur les dangers des pesticides et autres agents chimiques, les consommateurs sont de plus en plus méfiants et demandent davantage de produits biologiques, sans nécessairement adhérer à la philosophie « ami de la nature ».

Avec cette augmentation phénoménale de la demande, les petits producteurs ont rapidement pris l'allure « d'usines à légumes ». C'est le cas de la Earthbound Farm, une compagnie qui a développé le concept de salades en sac, prêtes-à-manger. À leurs débuts, les propriétaires, Myra et Drew Goodman, exploitaient une terre de 100 acres. Ils doivent maintenant faire la gestion de 10 000 acres de légumes. Tout cela sans pesticides, sans engrais chimiques. Leur succès est tel que, pour continuer à répondre à la demande, la compagnie déménage son usine, pendant l'hiver, en Arizona, à la frontière mexicaine.

Et c'est là que le bât blesse pour plusieurs environnementalistes. Selon eux, il est contradictoire de prétendre faire de la culture biologique par respect pour l'environnement tout en dépensant des tonnes de diesel pour amener un sac de carottes du Mexique au Québec. Un argument qui n'importune pas les propriétaires de la Earthbound Farm. « À la fin de l'automne, en hiver et au début du printemps, lorsque [les consommateurs] ont le choix entre pas de légumes du tout ou des légumes de la Californie, beaucoup sont contents de manger nos produits. Même si ce n'est pas idéal, qu'il faut le temps de les transporter et utiliser de l'essence, au moins les gens peuvent se nourrir plus sainement », soutient Myra Goodman.

La culture de légumes biologiques à grande échelle est aussi venue défaire une vieille image des fermiers heureux mais pas très fortunés. Allan Stephens, président de Nature's Path, la principale compagnie de céréales biologiques en Amérique du Nord, est un bon exemple de cette nouvelle génération d'agriculteurs. « Les gens pensaient que j'étais un hippie, et puis, ils ont commencé à me considérer comme un hippie capitaliste lorsque nous avons lancé Life Stream. […] Il y avait des gens qui pensaient qu'il ne fallait faire des affaires que pour le bien des gens, pas pour faire des profits. Moi, je fais des affaires pour le bien des gens et pour l'environnement. Et si, en plus, on peut faire des profits, tant mieux ! »

Les profits… Voyant l'intérêt grandissant des consommateurs, et bien sûr flairant la bonne affaire, les multinationales comme Kraft, Heinz, Fritoley, Nestle ont commencé à considérer très sérieusement la culture biologique. Ainsi, Heinz a lancé son ketchup biologique, d'abord en Europe, puis au Canada en mai 2002, et finalement aux États-Unis le mois suivant. Mais attention, tout ce que ce ketchup a de biologique, ce sont ses tomates ! « C'est un peu paradoxal que des produits transformés, très transformés, portent le label biologique », fait remarquer Hélène Delisle, professeur en nutrition à l'Université de Montréal. Les aliments transformés n'ont pas vraiment de valeur nutritive. Ils ont beau être produit à partir d'aliments biologiques, une fois transformés, ils ne sont pas nécessairement sains. Un « Kraft Dinner » bio peut-être ? On trouve déjà des barres de chocolat et des bretzels blancs biologiques. « Si on veut se nourrir vraiment sainement, appuie Myra Goodman, le biologique ne suffit pas. »

Là-dessus, les consommateurs ne sont pas si naïfs. Les compagnies comme Kraft ou General Mills savent très bien que les consommateurs ne les croiront pas si elles déposent une étiquette « bio » sur leurs aliments. Quoi faire alors pour s'accaparer néanmoins des bénéfices de ce marché ? Plusieurs multinationales ont commencé à acheter des compagnies biologiques et ont continué à distribuer les aliments avec le nom de ces dernières. C'est le cas de Cascadian Farm, qui offre depuis ses débuts, en 1971, des plats surgelés. « Si on achète les produits Cascadian Farm, on ne retrouvera pas de sigle General Mills sur ce produit, même si ce produit vient à la base de General Mills. […] [Les multinationales] sentent qu'elles ne sont peut-être pas tout à fait les bienvenues dans le monde du bio », avance Antoine Gendreau-Turmel, un environnementaliste du Centre d'agriculture biologique du Québec.

Le nouvel eldorado des multinationales alimentaires les amène à payer des fortunes pour acheter des compagnies. Elles prennent ainsi de plus en plus de place sur le marché, ce qui est en train d'étouffer les petits fermiers. De plus en plus de producteurs bios réalisent qu'ils doivent s'unir pour affronter l'invasion des grandes compagnies dans un domaine qui était autrefois leur chasse gardée.

À Montréal, il est impossible de parler d'aliments biologiques sans parler d'Équiterre. L'organisme met en contact des producteurs et des partenaires qui vont cueillir, en ville, leur panier à un point de chute. Les partenaires paient un montant au début de la saison et le producteur s'engage à fournir des fruits et légumes frais à chaque semaine. Ceci offre un revenu garanti pour le producteur et permet d'assurer la survie des petites fermes biologiques. Le projet Équiterre fonctionne d'ailleurs tellement bien, qu'on n'arrive pas à trouver assez de fermes certifiées « biologiques » pour répondre à la demande.

L'industrialisation de l'agriculture biologique va provoquer encore bien des grincements de dents et même des affrontements idéologiques. Mais une chose est indéniable : plus il y a aura de joueurs dans ce domaine, petits ou grands, plus il y aura d'acres de terres cultivées en harmonie avec la nature. La preuve que le bio est vraiment meilleur pour la santé des gens n'est peut être pas encore établie, mais nous avons la certitude que cela est meilleur pour les animaux et pour l'environnement.

 

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images : MICHEL KINKEAD ET PIERRE MAINVILLE
son : JOE CANCILLA ET DANIEL LAPOINTE
montage : JACQUES DURAND


Normes et standards en alimentation biologique

Un aliment biologique n'est pas forcément synonyme de santé. Mais il est nécessairement le résultat d'un mode de production particulier. Aux États-Unis, des standards nationaux pour encadrer la culture et la transformation des produits biologiques ont été mis en place. Ceux qui répondent à ces normes peuvent obtenir la certification de différentes agences accréditées par le département de l'Agriculture, le USDA.

Au Canada, ce n'est pas le gouvernement qui offre le même genre d'accréditation, mais plutôt le Canadian Organic Advisory Board. Pour obtenir leur certification, les producteurs doivent répondre au National Standard of Canada for Organic Agriculture qui exige, entre autres, que les aliments soient produits sans l'aide d'engrais synthétique, sans pesticide, sans régulateur de croissance et, pour le bétail, sans antibiotique. La production biologique est évaluée à chaque année par un inspecteur indépendant et si la culture répond aux normes, l'étiquette d'accréditation peut être rajoutée au produit.

Eliot Coleman, le « pape » de l'alimentation biologique, reste sur ses gardes en ce qui a trait à ces accréditations. « On voudrait croire que les normes de qualité de ces produits ont été établies pour le bénéfice des consommateurs, qu'on va leur garantir que ces aliments sont d'une qualité supérieure, mais ce n'est pas le cas. Ces normes vont servir à faciliter le commerce international. Grâce à la normalisation de la définition de ce terme, du Chili à l'Argentine, à la Norvège et à la Suède, tout le monde pourra se lancer dans le commerce du biologique. Pour [les multinationales], c'est juste une autre option de marketing.»

 

POUR EN SAVOIR PLUS

Acteurs importants dans le domaine de l'alimentation biologique

Centre d'agriculture biologique du Québec
(Site officiel. L'onglet « Bio br@nché» offre de nombreux autres liens pertinents)

Centre d'agriculture biologique du Canada

Union paysanne
(Site de l'organisme québécoise)

Conseil d'accréditation du Québec
(Accréditation et surveillance de l'appellation biologique)

National Organic Standards
(Programme américain pour la certification des aliments biologiques)

Eliot Coleman
(Page destinée à cet auteur, connu pour être la plus importante référence dans le domaine de l'alimentation biologique. Ses livres ont influencé deux générations de fermiers aux États-Unis.)

Équiterre
(Site officiel de l'association québécoise)

Autres références pertinentes

Organic Trade Services
(Portail Internet sur l'alimentation biologique. En anglais, avec quelques pages en français.)

Organic Consumers Association
(Site d'une association sans but lucratif américaine qui défend l'alimentation biologique)

 

L'émission Zone Libre est diffusée sur les ondes de Radio-Canada le vendredi à 21 h et présentée en rediffusion sur les ondes de RDI le samedi à 23 h, le dimanche à 20 h ainsi que le lundi à 1 h.