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REPORTAGE  —  1er décembre 2003

 
Asthme et allergies : le prix de l'hygiène

Depuis environ 30 ans, l'asthme, les allergies et les maladies auto-immunes, comme le diabète juvénile, la sclérose en plaques et l'arthrite, sont en augmentation dans les pays riches. Une hypothèse commence à se démarquer pour expliquer ce phénomène : notre environnement immédiat trop propre et trop aseptisé, nuirait au développement du système immunitaire. Les conséquences? Les cellules responsables de la lutte contre les infections s'emballent sans raison. Elles s'attaquent à des corps étrangers inoffensifs, comme le pollen ou certains aliments ou encore au corps lui-même dans le cas des maladies auto-immunes.

Journaliste : Isabelle Montpetit
Réalisatrice : Francine Charron
 

L'asthme et la ferme
Le broncho-dilatateur, cette petite pompe des asthmatiques, peut nous sembler un objet banal. Mais pour un asthmatique, elle est un lien à la vie, une véritable bouée de sauvetage. Le jet d'aérosol dilate ses bronches et lui permet de mieux respirer. Philippe souffre d'asthme depuis l'âge de six mois, une maladie qui a marqué son enfance et son adolescence. Il a connu plusieurs séjours prolongés à l'hôpital et on lui a imposé des restrictions de toutes sortes. Il lui a fallu éviter, entre autres, les animaux et la poussière. En plus, le moindre rhume sucitait de l'inquiétude.

Dans les pays riches, le nombre de cas d'asthme a doublé depuis une trentaine d'années. Au Canada, cette maladie frappe maintenant un enfant sur huit. Chaque année, 500 personnes en meurent. Et pourtant, les traitements sont de plus en plus efficaces. Qu'est-ce qui explique donc cette augmentation fulgurante? L'asthme a des bases génétiques, mais on y associe aussi des facteurs comme le tabagisme ou la pollution de l'air, intérieure et extérieure. Par ailleurs, depuis quelques années, les indices pointent vers une nouvelle piste. Notre environnement immédiat serait trop propre et trop aseptisé. Cette nouvelle hypothèse mer en cause l'excès d'hygiène.

À la ferme Pion de Saint-Hilaire, près de Montréal, Sabrina, 15 mois, et ses deux grandes sœurs, jouent dans l'étable. Elles ont l'habitude de cotoyer microbes, poussière et poils d'animaux, un milieu que bien des asthmatiques doivent fuir. Ces fillettes sont-elles à risque en ce qui a trait à l'asthme?

" On a découvert que les enfants élevés sur une ferme ont moins d'asthme et beaucoup moins d'allergies ", a noté Dr Pierre Ernst, épidémiologiste à l'Université McGill.

Au cours des années 90, le Dr Pierre Ernst a entrepris une vaste étude auprès de 1200 adolescents vivant dans des régions rurales. La moitié d'entre eux habitait à la ferme, les autres habitaient dans des villages. "Il semble qu'être élevé sur une ferme et exposé à toutes sortes de choses, protège contre le développement de l'allergie et donc contre le développement de l'asthme, parce que l'allergie est le facteur de risque majeur pour l'asthme ", précise l'épidémiologiste.

L'hygiène et les allergies
Les indices ne viennent pas uniquement du Québec. Ailleurs dans le monde, d'autres études épidémiologiques suggèrent que l'exposition à certains microbes protège contre l'asthme et les allergies.

- En 1989, une première étude émet l'hypothèse de l'excès d'hygiène. Au Royaume-Uni, il y a moins d'asthme et d'allergies chez les enfants qui ont des frères ou des sœurs aînés. On soupçonne l' des microbes rapportés à la maison par les frères et sœurs.
- En 2002, en Suisse, en Allemagne et en Autriche, on a analysé la poussière des lits de jeunes enfants qui vivent à la campagne. Constat : l'abondance de certaines bactéries coïncide avec un moins grand nombre de cas d'asthme chez les enfants.
- En 2003, à Détroit, aux États-Unis, on a remarqué que les bébés qui ont reçu des antibiotiques avant l'âge de six mois, sont deux fois plus susceptibles de souffrir d'asthme que les autres.

" Il y a un lien entre le fait de vivre dans un milieu trop propre, de ne pas avoir d'infections en bas âge en raison d'une trop grande prise d'antibiotiques, et le développement des allergies. Ça, c'est clair! ", explique le Dr Ernst.

Ce qui n'est pas clair, c'est le mécanisme par lequel un environnement trop propre peut conduire aux allergies. Mais certaines pistes se dessinent. Les allergies résultent d'un dérèglement du système immunitaire. L'organisme se défend contre des corps étrangers sans réel danger : le pollen ou la poussière, par exemple. Ce problème semble lié à un déséquilibre de la flore intestinale.

Tout se passe pendant les premiers mois de la vie. Dans le ventre de sa mère, le corps du bébé est stérile, sans aucun microbe. Dès sa naissance, il entre en contact avec les microbes du milieu ambiant, de la nourriture et de la peau de sa mère. Ces microbes colonisent son tube digestif et s'installent dans son intestin. C'est ce qui constitue la flore intestinale : des centaines de milliards de bactéries, des bonnes et des mauvaises, qui vivent en équilibre. En présence de ces microbes, le système immunitaire apprend à distinguer ce qui est dangereux de ce qui ne l'est pas. Lorsqu'on empêche la colonisation de l'intestin, le système immunitaire reste atrophié. Il devient alors impossible de se défendre contre les infections et on devient vulnérable aux allergies.


Les maladies auto-immunes
Une expérience étonnante l'a démontré. Des chercheurs ont choisi six souris, toutes génétiquement identiques, toutes prédisposées au diabète. Trois d'entre elles ont été placées dans une cage aseptisée où l'air était filtré, l'eau et la nourriture stérilisées. Les trois autres souris ont été mises dans une cage ordinaire, sans soins particuliers. Tous les mois, des chercheurs ont testé l'urine de chacune de ces souris afin connaître leur état de santé. En bout de course, dans la deuxième cage, la cage ordinaire et sale, toutes les souris ont affiché un résultat normal dénotant une bonne santé alors que dans la cage aseptisée, deux souris sur trois ont développé le diabète. Cette expérience a été reprise et chaque fois, les chercheurs ont obtenu les mêmes résultats.

Quel est l'effet de la cage sale? Comment les bactéries qui colonisent le tube digestif des souris éduqueront-elles le système immunitaire?

Ce sont les questions auxquelles se sont consacrés Marika Sarfati et Guy Delespesse, un couple de médecins-chercheurs. Dre Sarfati est spécialiste du système immunitaire et Dr Delespesse, quant à lui, est spécialiste des allergies. Tous deux s'intéressent particulièrement à une cellule très rare, la cellule dendritique, la sentinelle du système immunitaire. Sa fonction : patrouiller sans relêche la peau et les muqueuses, y compris celles de l'intestin. " On l'appelle "la professionnelle" parce qu'elle est capable d'aller chercher un paquet d'informations à l'extérieur du corps et de ramener ces informations au niveau de l'organe lymphoïque, là où se trouve le lymphocyte T. Elle est capable d'aller éduquer le lymphocyte T et de lui dire ce qu'elle a reconnu comme type d'antigène et sous quelle forme elle l'a reconnu. Elle lui dit en fait s'il y a un danger, ou non, s'il faut réagir ou non ", explique Dre Marika Sarfati, immunologiste au CHUM.

Une cellule dendritique avale un grain de pollen, par exemple, un corps qui lui est étranger. La cellule transmet alors aux lymphocytes T le message suivant : " Voici un corps étranger, un grain de pollen, mais il n'est pas dangereux. Pas de panique, vous pouvez arrêter la réponse immunitaire! ". Si le corps étranger avait été un virus ou une bactérie dangereuse, la cellule dendritique aurait ordonné aux lymphocytes T de recruter une armée de cellules pour vaincre cet ennemi. Par contre, il arrive que le message passe mal sans que l'on sache pour quelles raisons. Les lymphocytes T sortent alors l'artillerie lourde sans que cela soit nécessaire. Résultat : allergies, asthme ou maladies auto-immunes apparaissent.

Rééduquer le système immunitaire
Comment se fait le lien entre les bactéries de l'intestin, la cellule dendritique et la suppression d'une réaction à des allergènes? Les scientifiques n'ont pas encore de certitude, mais les hypothèses qu'ils avancent permettent d'imaginer des moyens d'empêcher le développement d'allergies et de maladies auto-immunes.

" Il faut essayer de comprendre où se trouve le déséquilibre et s'il y a un moyen de le corriger sans pour autant acheter des cochons et installer une ferme dans sa cuisine! Les études actuelles cherchent à analyser la flore intestinale et à déterminer quelles sont les espèces dans la flore intestinale qui ont un effet protecteur. On pourrait alors rééduquer notre système immunitaire ", précise Dr Guy Delespesse, allergologue au CHUM.

Des chercheurs finlandais ont ont tenté d'éduquer le système immunitaire. Ils ont administré des bactéries à des nouveau-nés que l'hérédité prédisposait aux allergies. Ils ont choisi des bactéries intestinales purifiées, des probiotiques, c'est-à-dire de bonnes bactéries qui ne provoquent pas d'infections. Ils ont alors découvert que la fréquence d'eczéma atopique, la forme la plus fréquente d'allergie chez le jeune enfant, était divisée par deux chez les nouveau-nés qui avaient été soumis à ce traitement. Non seulement, la fréquence diminuait, mais la sévérité de l'affection était réduite également.

Bien des questions scientifiques demeurent sans réponse. L'hypothèse de l'excès d'hygiène n'est encore qu'une hypothèse. On est bien loin de prescrire des bactéries aux nouveau-nés, mais cette hypothèse remet en cause le mode de vie des sociétés développées.

Que faire?
Depuis 100 ans, l'hygiène, en réduisant le nombre d'infections, a fait dégringoler le taux de mortalité infantile. Aujourd'hui, à la lumière de ces nouvelles connaissances, que devrait-on faire lorsqu'on est le parent d'un bébé ?

" Il y a un juste milieu à avoir. Le niveau d'hygiène, il faut le garder, mais dans des limites raisonnables. Aller aseptiser sans arrêt tous les endroits par où passe le nourrisson, non! Aller éliminer tous les animaux domestiques, ou empêcher son enfant d'aller à la ferme et de piétiner dans la boue, non! ", lance simplement Dre Marika Sarfati.

Le Dr Guy Delespesse n'est pas d'accord. " Moi je dirais, continuez à bien nettoyer votre maison, continuez à faire vacciner vos enfants, à les présenter au médecin quand il le faut, stérilisez tout ce qu'il faut comme vous avez toujours fait. Je crois qu'il n'y a pas grand-chose à changer. Je crois que c'est au niveau de la recherche scientifique que les progrès doivent être faits. "

Toutes ces connaissances arrivent un peu tard pour Philippe, asthmatique depuis l'âge de six mois. Il est maintenant âgé de 23 ans et n'a pas fait de crise depuis cinq ans. Mais le spectre de l'asthme plane toujours. Un jour, par contre, les bébés à risque pourraient recevoir des bactéries pour éviter l'asthme, un traitement qui aurait peut-être transformé la vie de Philippe.

 

Pour en savoir plus :

Le test de 30 secondes sur l'asthme
Site L'Asthme au Canada

Asthme
Site sur l'asthme, Association pulmonaire canadienne

Bilan d'une maladie auto-immune
Document sur les maladies auto-immunes

Comment les cellules dendritiques "préparent" les antigènes?
Texte vulgarisé portant sur le rôle de la cellule dendritique

Asthme bronchique : l'importance de la famille et de l'environnement
Document scientifique en français sur les causes possibles de l'asthme (version PDF)

Rapport du groupe de travail " Alimentation infantile et modification de la flore intestinale "
Document produit par l'Agence française de sécurité sanitaire des aliments (version PDF)

 

 

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