Le conflit des droits de scolarité en 17 tableaux


Ryan Remiorz/ PC

La ministre de l'Éducation du Québec, Line Beauchamp, et le ministre des Finances,
Raymond Bachand (archives) / Jacques Boissinot / PC /

L'échec de la rencontre des partenaires en éducation, le 6 décembre 2010, sème le germe du conflit étudiant à venir. Syndicats et étudiants claquent la porte devant l'insistance de Québec à recourir, entre autres, à une hausse des frais de scolarité pour améliorer le financement des universités.

Tandis que des dizaines de milliers de personnes manifestent devant le parlement, le ministre des Finances déplore devant ses interlocuteurs restants, milieux d'affaires, collégiaux, universitaires, l'attitude de ses détracteurs qu'il qualifie de « pas dans ma cour ».

Raymond Bachand affirme qu'entre 1968 et 2010, la part du financement des universités assumé par les étudiants est passée de 36 % à 13 % et que le débat qu'il souhaite engager est un débat de justice sociale. À cet effet, il met de l'avant l'avantage salarial dont jouissent les diplômés universitaires à leur arrivée sur le marché du travail.

L'année qui suit sera ponctuée de journées de grèves éparses des associations étudiantes, avant que ne lève la vague de fond de la contestation, en février 2012.

Syndicats et étudiants claquent la porte

Des étudiants manifestent à Québec après le dépôt du budget provincial, qui a officialisé la hausse
des droits de scolarité. /Jacques Boissinot / CP

Le 17 mars 2011, le gouvernement confirme que les étudiants québécois vont payer plus cher pour avoir accès aux universités. Québec augmente les droits de scolarité de 325 $ par année, à partir de l'automne 2012, pendant cinq ans. Les droits annuels de scolarité des étudiants passeront de 2168 $ à 3793 $, en 2017.

Le gouvernement veut que les étudiants paient leur
« juste part » des coûts du système d'éducation postsecondaire.

Le jour du dépôt du budget, des centaines de personnes manifestent devant l'Assemblée nationale, répondant à l'appel de l'Alliance sociale, qui regroupe sept syndicats et deux fédérations d'étudiants, faible écho à une autre manifestation, plus imposante, tenue à Montréal quelques jours plus tôt.

Budget - les faits saillants - Éducation
Manifestations à Montréal
L'Alliance sociale s'oppose à la vision budgétaire du ministre des Finances

Des milliers d'étudiants ont manifesté contre la hausse des frais de scolarité, à Montréal, le 10 novembre 2011.
/ Paul Chiasson / PC

Des milliers d'étudiants défilent le 10 novembre 2011 dans le centre-ville de Montréal pour protester contre la hausse des droits de scolarité.

Quelques jours plus tôt, ils avaient reçu l'appui de la Coalition opposée à la tarification et à la privatisation des services publics, forte de 130 groupes sociaux.

Les étudiants du Cégep de Sherbrooke déclenchent également une grève de deux jours pour protester contre la décision de Québec. De son côté, le premier ministre Jean Charest réitère en Chambre sa volonté de hausser les droits.

Les étudiants se font entendre à Montréal
Charest garde le cap

Des étudiants en arts de l'UQAM attendent en file devant Le National, rue Ste-Catherine, à Montréal pour voter à l'assemblée générale de déclenchement de grève. / Jean-Ann Bouchard /

La possibilité d'une grève générale illimitée, qui plane sur les campus du Québec depuis janvier, devient réalité. À partir de la mi-février, les votes de grève se multiplient : le mouvement de débrayage est commencé.

Constitué au départ de quelques milliers d'étudiants en grève, le mouvement de contestation regroupera à la mi-mars quelque 316 000 étudiants collégiaux et universitaires en débrayage, un nombre record qui coïncide avec la grande manifestation du 22 mars.

La grève touche alors la quasi-totalité des campus universitaires et cégépiens du Québec. Ce chiffre redescendra par la suite. On comptait, début mai, quelque 170 000 étudiants en grève.

Droits de scolarité : des étudiants de l'UQAM et de l'Université Laval en grève

La manifestation du 22 mars 2012, à Montréal . / Ryan Remiorz / PC /

Des dizaines de milliers de personnes, dont des étudiants, des travailleurs et des familles, manifestent dans le calme et dans une atmosphère plutôt bon enfant le 22 mars 2012, au centre-ville de Montréal, pour exprimer haut et fort leur opposition à la hausse des droits de scolarité.

La manifestation est menée par les trois grands regroupements d'associations étudiantes - la Fédération étudiante universitaire du Québec (FEUQ), la Fédération étudiante collégiale du Québec (FECQ) et la Coalition large de l'Association pour une solidarité syndicale étudiante (CLASSE).

Certains organisateurs ont estimé la foule à 200 000 personnes et parlent de la plus grande manifestation de l'histoire du mouvement étudiant au Québec.

Le gouvernement reste néanmoins inflexible sur sa décision d'augmenter les droits de scolarité.

Forte mobilisation, calme et bonne humeur pour la manifestation

Les étudiants à vélo pour faire entendre leur cause. / Radio-Canada /

Au fil des semaines, partout au Québec, les milliers d'étudiants en grève rivalisent d'inventivité pour faire passer leur message.

Manifestations à vélo, costumées, en sous-vêtements se succèdent. Viennent s'ajouter des démonstrations plus artistiques, comme un lipdub rouge ou des séances de yoga en pleine rue.

Des perturbations de nature « économique » sont aussi organisées, comme le blocage des ponts et du port de Montréal, qui ne manqueront pas d'attirer l'attention.

Manifestation à vélo
Un pont bloqué et une grève qui continue
Blocage du port de Montréal et autres événements au Québec
Lipdub rouge
Manifestation costumée - La Grande Mascarade
Les étudiants se dénudent pour la cause

Les manifestations ont tourné en émeutes le 4 mai, à Victoriaville. / Jacques Boissinot / PCF /

Une première manifestation tourne à l'affrontement le 7 mars 2012, devant les bureaux de Loto-Québec, au centre-ville de Montréal. Un manifestant est gravement blessé à l'oeil.

L'événement suscite un concert de réprobation, tant d'étudiants que de politiciens et de personnalités publiques. D'autres heurts auront néanmoins lieu. Quelques jours plus tard, la violence éclate lors de la marche contre la brutalité policière.

Puis, mi-avril, alors que se tient le Salon Plan Nord, au Palais des congrès de Montréal, des affrontements opposent policiers et manifestants aux portes du palais.

Finalement, la manifestation organisée à Victoriaville en marge du conseil général du Parti libéral du Québec, début mai, tourne à l'émeute. Deux manifestants subissent un traumatisme crânien et l'un d'eux perd l'usage d'un oeil. Certains remettent en question les méthodes d'intervention des policiers dans ces situations.

Une manifestation étudiante tourne à l'affrontement devant les bureaux de Loto-Québec Manifestation contre la brutalité policière
Salon du Plan Nord: émeutes
Manifestants en colère à Victoriaville
Émeute de Victoriaville : QS réclame une enquête indépendante

Des manifestants masqués / Graham Hughes / PC /

Depuis le début de la grève générale étudiante, les manifestants déguisés, certains simplement masqués, sont nombreux, mais avec la casse qui survient, le port du masque devient controversé.

Le Conseil municipal de Montréal discute à la mi-avril 2012 de la possibilité d'en interdire le port lors de manifestations.

Finalement, début mai, le maire Gérald Tremblay annonce qu'il exigera la divulgation de l'itinéraire des manifestations et interdira les masques lors des rassemblements, disant vouloir doter les policiers de nouveaux outils pour lutter contre les casseurs qui s'immiscent dans les manifestations étudiantes.

Les amendes seront de 500 $ à 1000 $ pour une première infraction.

Au même moment, Ottawa annonce son appui à un projet de loi privé qui donnera à la police le pouvoir d'arrêter toute personne se cachant le visage durant une manifestation ou un attroupement illégal. Il prévoit l'imposition de peines de prison pouvant atteindre cinq ans ou des amendes maximales de 5000 $.

L'interdiction du masque lors de manifestations dénoncée
Le maire Tremblay veut serrer la vis aux manifestants
Ottawa veut sévir contre les manifestants masqués

Arrivée de l'étudiant Laurent Proulx à son cours à l'Université Laval, le 3 avril 2012. / Radio-Canada /

« J'invite tous les étudiants à se faire entendre pour que leurs droits soient établis. » Laurent Proulx

Le 3 avril, un étudiant en anthropologie de l'Université Laval obtient en cour supérieure une injonction interlocutoire provisoire pour assister à ses cours. Son initiative inspire de nombreux étudiants : pas moins d'une vingtaine d'injonctions seront accordées dans les semaines qui suivent.

Les cégeps et universités visées peinent cependant à les faire appliquer, et plusieurs reprises de cours ordonnées par les tribunaux sont annulées sous l'action des manifestants.

Devant cette remise en question de l'autorité des tribunaux, le juge en chef de la Cour supérieure du Québec, François Rolland, fait une sortie publique et exhorte le procureur général Jean-Marc Fournier à intervenir pour faire respecter les « droits des étudiants qui souhaitent terminer leur année scolaire, sans qu'ils aient à s'adresser individuellement aux tribunaux ».

Université Laval : un étudiant se voit accorder le droit de suivre son cours
Les étudiants accueillent froidement l'offre de Québec

Gabriel Nadeau-Dubois, porte-parole de la Coalition large de l'Association pour une solidarité syndicale étudiante (CLASSE), Martine Desjardins, présidente de la Fédération étudiante universitaire du Québec (FEUQ) et Léo Bureau-Blouin, président de la Fédération étudiante collégiale du Québec (FECQ), à Québec.

Pour dénouer l'impasse, une rencontre extraordinaire a lieu à Québec, dans la nuit du 4 au 5 mai, alors qu'à Victoriaville une manifestation en marge du conseil général du PLQ tourne à l'émeute.

Au plus grand soulagement des parties, une entente est conclue. Les parties s'entendent pour mettre sur pied un conseil provisoire, idée déjà évoquée par Québec, avec mandat de dégager dans les universités des économies au profit des étudiants. L'entente maintient cependant la hausse des droits de scolarité sur sept ans.

L'encre n'a pas le temps de sécher que déjà les étudiants et le gouvernement s'opposent sur l'interprétation à lui donner. Dans les jours qui suivent, les associations étudiantes encore en grève la rejettent massivement.

Le PQ promet d'annuler la hausse, s'il est élu, et propose plutôt l'indexation des droits de scolarité au coût de la vie. La CAQ, qui dénonce un manque de leadership du gouvernement dans cette crise, appuie la hausse.

Le PQ propose une hausse des droits de scolarité indexée au coût de la vie
Les dépenses des universités seront scrutées
La FEUQ et la FECQ demandent à Québec de clarifier l'entente
Les étudiants votent à leur tour sur l'entente de principe

Le premier ministre du Québec, Jean Charest, parle à la ministre de l'Éducation, Line Beauchamp (archives)
/ Radio-Canada /

Le 23 avril, Québec appelle à une trêve des actions de perturbation et engage des pourparlers. Ils prendront fin 48 h plus tard avec sa décision d'en exclure la CLASSE, jugeant qu'elle n'a pas respecté la trêve. Solidaires, la FEUQ et la FECQ quittent la table.

Dès lors, les discussions se déroulent par l'intermédiaire des médias. Québec rend publique, le 27 avril, une offre proposant d'étaler la hausse des droits de scolarité sur sept ans, portant le tout à 1778 $, plutôt que 1625 $ sur cinq ans. Il ajoute 39 millions $ en bourses et bonifie les prêts. Il remet aussi de l'avant son offre du 4 avril de modifier l'impact du revenu familial sur le calcul des prêts (et y ajoute les bourses) afin de favoriser les enfants de la classe moyenne et d'instaurer le remboursement proportionnel au revenu.

Les étudiants qualifient l'offre d'« insulte ». La FEUQ et la FEUQ suggèrent plutôt le gel « à coût nul » des droits de scolarité, la CLASSE, le retour progressif à la gratuité scolaire.

La grève continue, avec une vigueur égale : les sessions sont plus que jamais menacées.

La discussion entre Québec et les étudiants est ouverte
Négociations suspendues : les étudiants solidaires
Québec propose d'étaler la hausse sur sept ans
Les étudiants accueillent froidement l'offre de Québec
La CLASSE rejette à l'unanimité l'offre du gouvernement

Manifestation nocture de dimanche, à Montréal, le 30 avril 2012 / Graham Hughes / PC /

Les étudiants investissent la nuit. Depuis le 24 avril, des centaines, souvent des milliers, d'étudiants et de sympathisants se retrouvent le soir, place Émilie-Gamelin à Montréal, avant de se lancer dans le grand labyrinthe du centre-ville, déroutant parfois les forces de l'ordre

L'enthousiasme est tenace, la violence est rare : le soir du 27, en réaction à une offre de Québec jugée décevante, la manifestation donne lieu à quelques débordements et à 35 arrestations.

Les étudiants cherchent, de façon générale, à maintenir une atmosphère de fête. Le soir du 30 avril, le « Gros Carnaval sombre » et la marche « lumino-silencieuse » attire entre 8000 et 10 000 personnes, selon le SPVM.

Une manifestation tourne à la casse au centre-ville de Montréal
Manifestation généralement pacifique contre l'offre de Jean Charest
Grève étudiante : 7e manifestation nocturne à Montréal

La ministre de l'Éducation Line Beauchamp, accompagnée de Jean Charest, annonce sa démission le
14 mai. / Radio-canada /

Après 14 semaines de conflit étudiant et de vaines négociations, la ministre de l'Éducation Line Beauchamp annonce le 14 mai, à la surprise générale, qu'elle démissionne de ses fonctions de ministre et de députée.

« Je démissionne parce que j'estime que je ne fais plus partie de la solution », a lancé celle qui était aussi vice-première ministre du Québec.

Le jour même de sa démission, en matinée, Mme Beauchamp avait eu une conférence téléphonique avec les leaders des associations étudiantes (FEUQ, FECQ, CLASSE et TaCEQ).
« (Celle-ci) m'a amenée à constater que personnellement, j'avais perdu confiance dans leur volonté de régler le conflit et que nous ne partagions pas les mêmes valeurs du respect de la démocratie et des élus de l'Assemblée nationale », avait-elle dit.

Line Beauchamp a été immédiatement remplacée par Michelle Courchesne, qui a déjà été ministre de l'Éducation de 2007 à 2010.

Line Beauchamp démissionne, Michelle Courchesne lui succède

Dominic Champagne lors de la conférence de presse d'appui aux étudiants.
/ Radio-canada /

Les artistes s'y sont mis par centaines pour appuyer le mouvement étudiant et ses revendications. L'Union des artistes, formée de 11 000 membres, a demandé un moratoire sur la hausse des droits de scolarité.

Les Paul Piché et Dan Bigras entonnaient un hymne à la gratuité lors de la grande manifestation étudiante du 22 mars. Une vingtaine d'artistes ont chanté pour accompagner le mouvement. Plusieurs centres d'artistes et organismes culturels ont fermé leurs portes. Certains, comme Julien Poulin, Geneviève Rochette et Michel Rivard ont donné du temps pour la création d'une vidéo, réalisée par un étudiant en communications de l'UQAM.

Le 1er mai, fête des Travailleurs, ils étaient 200 à signer une lettre réclamant un moratoire sur la hausse des frais de scolarité et la tenue d'États généraux sur l'éducation supérieure. Et, 10 jours plus tard, quelque 500 autres ont entassé leur nom au bas d'une pétition pour réclamer de la ministre de la Culture, des Communications et de la Condition féminine Christine Saint-Pierre qu'elle dénonce la hausse des droits de scolarité.

200 artistes réclament un moratoire sur la hausse des droits de scolarit
« Le Plan Cortex », lettre ouverte de Claude Robinson publiée dans l'hebdomadaire Voir

/ Radio-canada /

Le 15 mai, au lendemain de son arrivée à la tête du ministère de l'Éducation, Michelle Courchesne tient deux rencontres : l'une avec les leaders étudiants, l'autre avec les dirigeants des universités et des cégeps.

À la sortie de cette rencontre, les étudiants font état de discussions cordiales avec la ministre, affirmant que les canaux de communication demeurent ouverts. Le lendemain matin, la ministre Courchesne déclare de son côté que les étudiants ont raffermi leurs positions et qu'il n'y a pas de place pour les compromis.

Le 17 mai, à quelques heures du dépôt d'un projet de loi spéciale, des représentants étudiants lancent un « ultime » appel à la négociation avec le gouvernement. Le projet de loi est tout de même déposé à l'Assemblée nationale le soir même. Suivra un long débat entre les parlementaires.

Le projet de loi, dénoncé de toute part, est finalement adopté le 18 mai, les libéraux obtenant l'appui de la Coalition avenir Québec. Le 25 mai, des associations étudiantes, syndicales, communautaires et environnementales du Québec déposent deux requêtes visant à contester la loi spéciale.

La loi spéciale est adoptée à Québec
La loi 78 contestée deux fois plutôt qu'une devant les tribunaux

Des dizaines de milliers de personnes – 250 000 selon les organisateurs – déferlent dans les rues de Montréal pour marquer le 100e jour de la grève et protester du même coup contre la loi 78, décriée de toutes parts. La manifestation, organisée par les fédérations étudiantes et les syndicats membres de l'Alliance sociale, demeure dans l'ensemble festive et pacifique.

La foule a défilé avec à sa tête la Coalition large de l'Association pour une solidarité syndicale étudiante (CLASSE). La quasi-totalité du cortège a suivi le regroupement lorsqu'il a dévié de l'itinéraire fourni aux policiers, enfreignant la loi spéciale. Prises à témoin de ce geste collectif de désobéissance pacifique, les forces de l'ordre n'ont pas jugé bon d'intervenir.

100e jour du conflit étudiant : une foule monstre dans les rues de Montréal
La manifestation du 22 mai en images

Quelques jours après l'adoption de la loi 78, des dizaines de milliers de Montréalais sortent de chez eux, casserole à la main, pour exprimer leur opposition. « Tapez dessus avec toute la rage que cette loi spéciale fait naître en vous! », a lancé sur Facebook le professeur François-Olivier Chené, à l'origine du phénomène. Cet appel ne tardera pas à être entendu aux quatre coins de la province.

Chaque soir, à 20 h, des gens de tous âges font du bruit avec cuillères et chaudrons dans une ambiance de fête. Si certains participent au tintamarre depuis leur balcon, ils sont nombreux à déambuler dans les rues avec leurs voisins, bravant la loi d'exception.

Des concerts de casseroles partout au Québec
Le vacarme de casseroles : des échos d'Amérique latine