Série littéraire : le sang

Lawrence Hill répond au questionnaire Laferrière

Le romancier Lawrence Hill Le romancier Lawrence Hill  Photo :  Nigel Dickson

L'écrivain Lawrence Hill, qui a remporté le Combat des livres 2013 avec son roman Aminata, a accepté de se prêter au jeu du questionnaire Laferrière, version revue et corrigée du célèbre questionnaire de Proust.

Cet automne, Lawrence Hill participe aux Massey lectures de CBC et publie Blood, the stuff of life (House of Anansi) qui a été notre inspiration pour notre série littéraire thématique sur le sang, élaborée en partenariat avec le Conseil des arts du Canada.

1. Si vous étiez la petite Alice choisiriez-vous de rester dans le monde magique de l'autre côté du miroir ou de revenir dans la réalité pour raconter votre histoire?
J'aime l'idée d'aller vivre des expériences fabuleuses dans des endroits exotiques et de revenir ensuite à la maison pour pouvoir émerveiller mon entourage avec des histoires que j'ai vues ou inventées. Alors, oui, je rentrerais à la maison après avoir quitté le pays des merveilles, et une fois revenu sur Terre, je remplirais fiévreusement mes carnets de notes.

2. S'il y avait le feu chez vous, quel objet précieux emporteriez-vous?
Je redoute de perdre les premières ébauches des livres que je suis en train d'écrire. Donc, je me remplirais les bras de mes dernières ébauches avant de me jeter en dehors des flammes, cela, bien entendu, en supposant que ma famille soit déjà saine et sauve à l'extérieur.

3. De quoi avez-vous encore peur?
Redescendre d'un arbre qui se révèle plus haut que prévu. Il peut sembler facile de monter dans l'arbre, mais plus on monte, plus il devient terrifiant de regarder en bas.

4. Souhaiteriez-vous avoir eu une enfance malheureuse si c'est la seule condition pour écrire une œuvre?
Il est facile d'idéaliser une enfance malheureuse. On peut être malheureux au point d'avoir énormément de mal à en sortir et cela peut avoir pour effet de détruire l'esprit d'une jeune personne, plutôt que d'alimenter son génie créatif. Cependant, le degré acceptable de désagrément social et d'ambiguïté que j'ai connu (dans mon cas, le fait de devoir composer avec mon identité raciale à l'enfance) m'a amené à écrire pour trouver un sens à l'univers et ma place dans celui-ci. Je suis donc reconnaissant que mon enfance ait été suffisamment tordue pour constituer une épreuve raisonnable dans mon cheminement d'écrivain, mais n'ait pas été malheureuse au point de limiter mes possibilités.

5. Vous réveillez-vous la nuit pour lire ou pour écrire?
Oui, si je ne peux pas dormir, je suis mieux de sortir du lit et de lire ou d'écrire. Si je suis épuisé, la lecture de textes non romanesques et ennuyeux m'aide à me rendormir. Remarquez que c'est plutôt rare dans la vie qu'on puisse trouver des bienfaits à la littérature ennuyeuse!

6. Ressentez-vous de l'angoisse ou de l'excitation quand vous commencez à écrire?
Je suis angoissé lorsque je n'ai pas encore commencé à écrire et enthousiaste une fois que le processus est commencé. Je deviens à nouveau angoissé lorsque je réalise, après 50 pages, à quel point la tâche sera difficile.

7. L'obscurité vous apaise-t-elle ou vous fait-elle peur?
Si vous êtes en compagnie de quelqu'un que vous aimez, l'obscurité peut être une douce couverture. Mais si vous êtes seul, et immobilisé dans un lieu physique, cela peut être terrifiant.

8. Avez-vous de la réticence à jeter le moindre papier imprimé ou faites-vous constamment le ménage dans vos tiroirs?                                                             J'aimerais pouvoir dire que je fais régulièrement le ménage de mes tiroirs, mais je ne le fais qu'à l'occasion. Mais j'ai l'intention de corriger ce défaut de caractère dès demain!

9. Vous voyez-vous en chat ou en chien?
Chaque fois que je visite des pays où il y a des toits splendides, comme en Andalousie, dans le sud de l'Espagne, j'aimerais être un chat pour pouvoir me déplacer avec aisance de toit en toit. Les chats semblent plus mobiles que les chiens et, en tant qu'écrivain, la mobilité est une chose précieuse pour moi. Je présume que je pourrais continuer à écrire des romans même si j'étais un chat, n'est-ce pas?

10. L'amour éteint-il la flamme créatrice chez vous ou l'allume-t-il?
Je suis plus productif quand je suis amoureux.

11. Vous rappelez-vous de vos rêves ou sont-ils trop flous?
Ça dépend des périodes. Il y a des périodes où je ne n'en suis pas conscient, et ensuite je traverse des phases de conscience aiguë, caractérisées par deux rêves récurrents. Il y a un de ces rêves récurrents que j'aimerais bien pouvoir transposer dans un roman un jour.

12. Votre couleur préférée?
Le vert.

13. Votre saison préférée?
L'automne. Je préfère le temps où l'on doit porter une veste légère. Comme je fais de la course et du cyclisme, je préfère le temps frais qui permet de faire de l'exercice à l'extérieur. Je trouve que l'automne est teinté d'une certaine tristesse parce qu'il représente une fin. Est-ce que je serai encore de ce monde lorsque la vie jaillira de la terre à nouveau?

14. Aimez-vous la contrainte?
Oui, il semble que j'aie besoin de cela pour me mettre à l'ouvrage.

15. Votre but est-il de vivre pour écrire ou d'écrire pour vivre?
Je ne peux pas écrire sans vivre, et je ne peux pas vivre (pleinement) sans écrire.

16. Le livre que vous aimeriez avoir écrit?
En fait, je pense surtout aux livres non publiés que je n'ai pas encore fini d'écrire.

17. Êtes-vous paranoïaque ou complètement zen?
J'aimerais être une personne calme au sein de mon entourage, mais je ne suis pas sûr que ce soit toujours le cas. J'espère que je ne suis pas paranoïaque et que je ne suis pas perçu comme tel. Il est difficile d'imaginer un esprit paranoïaque qui s'abandonne complètement à l'écriture d'une œuvre de fiction. Je ne suis pas tellement attiré par les narrateurs peu crédibles et il y a de fortes chances qu'un écrivain paranoïaque laisse des traces de son désordre intérieur dans chaque page qu'il écrit.

18. Un après-midi rêvé pour vous?
Écrire, courir dans un long sentier bordé d'arbres, boire un excellent café au lait dans une chaise confortable avec un bon journal et un bon livre à portée de la main, et vivre un amour fou. Est-ce qu'il y a de la place pour tout ça dans un après-midi?

19. Êtes-vous soleil ou lune?
J'aimerais être un oiseau pour pouvoir voyager entre les deux, mais pas trop près du soleil, parce qu'on sait ce qui est arrivé à Icare.

20. Entendez-vous des voix?
J'aime savoir que je suis en pleine possession de mon cerveau et que je suis capable de l'orienter dans différentes directions, au gré de ma volonté. Certains de mes proches ont souffert de maladie mentale. Je prends donc très au sérieux la notion « d'entendre des voix » et je me compte chanceux que les seules voix que j'entends sont la mienne ou celles de personnes réelles qui parlent, mis à part les dialogues imaginaires et les points de vue des personnages que je crée sur une page.


Fils d'un Noir et d'une Blanche ayant quitté les États-Unis pour venir s'établir au Canada le lendemain même de leur mariage, Lawrence Hill a grandi au cours des années 1960 dans une banlieue de Toronto. Le travail de ses parents, qui militaient dans des organismes de défense des droits de l'homme, l'a profondément influencé. L'identité et l'appartenance sont en effet des thèmes qu'on retrouve dans la plupart de ses écrits. Parfaitement bilingue, il a obtenu un baccalauréat en sciences économiques de l'Université Laval, à Québec. Il a vécu et travaillé en Espagne et en France avant de fréquenter la Johns Hopkins University à Baltimore, où il a obtenu une maîtrise en création littéraire. La University of Toronto et la Wilfrid Laurier University lui ont décerné des doctorats honorifiques. Il a travaillé en Afrique de l'Ouest pour le Carrefour international, avant de devenir journaliste pour le Winnipeg Free Press et pour le quotidien The Globe and Mail.

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