La route du Sud : Le Nouveau-Brunswick anglo

Montage photo La route du Sud
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Un demi-siècle après l'avènement du bilinguisme officiel au Nouveau-Brunswick, les tensions persistent entre anglophones et francophones.
Les deux peuples cohabitent, mais souvent dans l'incompréhension.

Notre journaliste Antoine Trépanier est allé à la rencontre de la majorité anglophone pour comprendre ses inquiétudes, ses frustrations et ses aspirations par rapport au bilinguisme officiel, mais également face
au biculturalisme.
Un texte d’Antoine Trépanier
Publié le 15 janvier 2016
Temps de lecture : 15 min
Au bout du fil, un entrepreneur de la région de Hillsborough, dans le comté d’Albert. La voix tremblotante, cet anglophone unilingue fait tout pour écourter la conversation. Le bilinguisme, il ne veut pas en parler.

« C’est tabou », tranche-t-il. Comme des dizaines d’anglophones rencontrés au cours des derniers mois, ce dernier refuse d’accorder une entrevue formelle, par peur de représailles.

L’artisan, qui a une clientèle surtout francophone, explique avoir confectionné des produits aux couleurs du drapeau acadien.

Fier de son coup, il les place en évidence devant son commerce. Mauvaise idée, finalement. Il soutient qu’une dizaine d’anglophones se sont arrêtés pour lui signifier tout le mal qu’ils pensaient de son initiative.

« This is wrong, sir », lui ont-ils dit. Des gens dans la trentaine ou la quarantaine, qui n’acceptent pas la présence de francophones au Nouveau-Brunswick.

« Je leur réponds que la majorité de mes clients sont Acadiens et que je respecte les anglophones et les francophones », raconte l’homme en question.
Carte du sud de la provinde du Nouveau-Brunswick
 
Le fin fond du comté d'Albert
LE FIN FOND DU
COMTÉ D’ALBERT
 
 
La Riverside Consolidated School se trouve dans un coin reculé de la vallée à Riverside-Albert. Le vieux bâtiment centenaire accueille une cinquantaine d’écoliers.

Trois dames discutent à l’entrée de l’école pratiquement vide. La question du bilinguisme est mise sur le tapis. L’une d’entre elles serre les lèvres.

« Je ne veux pas en parler », lâche-t-elle. Elle affirme n’avoir rien contre les francophones. Rien contre le bilinguisme non plus.

Or, le gouvernement est trop sévère, finit-elle par dire, si bien que les anglophones sont désavantagés par rapport aux francophones. Elle affirme que le bilinguisme a forcé les employeurs à dénicher des employés bilingues, même dans le comté d’Albert, où plus de 90 % de la population ne parle et ne comprend que l’anglais.

Et c’est sans aborder la question des coûts de la dualité linguistique, poursuit-elle, qui permettent aux deux communautés de gérer leurs systèmes de santé et d’éducation.

« C’est trop cher, c’en est rendu ridicule. On dit que le Nouveau-Brunswick est en faillite, mais on dédouble les services », lance une des trois femmes.

Les deux autres acquiescent. Elles refusent de parler ouvertement. Elles craignent que des voisins, des amis ou des membres de leur famille leur en veuillent. Comme plusieurs autres anglophones rencontrés dans le cadre de ce reportage, elles craignent d’être perçues comme étant racistes.

« La question linguistique enflamme [les propos de] certaines personnes. Il y en a quelques-uns qui prennent vraiment ça à coeur », affirme l’une d’entre elles.

 
 
 
Nouveau-Brunswick
 
 
Lindsey Butland
Nom :
Profession :

Ville :
Lindsey Butland
Propriétaire du dépanneur
Crooked Creek Convenience
Riverside-Albert (comté d’Albert)
« Je pense que c’est un avantage si tu as quelqu’un dans ton entreprise ou ton organisation qui peut parler le français. Je pense que c’est très bien. Est-ce que ça devrait être obligatoire? Je ne pense pas. Je n’ai jamais eu de problème à communiquer avec des francophones et, l’important, c’est qu’il y ait un service. Je ne crois pas que le Nouveau-Brunswick a plus de visiteurs francophones à cause du bilinguisme officiel. Le français ici est vraiment différent du français au Québec, par exemple, ou d’ailleurs. »
 
 
Un vieux fonds anti-bilinguisme, diraient certains militants acadiens. Une majorité silencieuse, diraient d’autres.

En 1991, les électeurs du comté d’Albert ont envoyé Beverly M. Brine à l’Assemblée législative du Nouveau-Brunswick. Mme Brine était candidate pour le Confederation of Regions (CoR), un parti anti-bilinguisme qui est devenu l’opposition officielle à Fredericton la même année.

La députée avait notamment suggéré durant ses années en politique que le gouvernement provincial cesse de faire la promotion du terme « Acadie » dans ses publicités touristiques.

Le CoR a en quelque sorte disparu de la mémoire des résidents rencontrés. Mais nul n’est besoin de leur parler longtemps pour que les vieilles rancoeurs contre le bilinguisme ressortent.

Aujourd’hui, l’Alliance des gens du Nouveau-Brunswick, un parti créé en 2010, a des airs coristes par moments, mais ne recueille que 2 % des intentions de vote. Même dans le comté d’Albert, le parti est marginal.

 
 
 
Hillsborough
 
 
Ken Sanford
Nom :
Profession :
Ville :
Ken Sanford
livreur
Riverview (comté d’Albert)
« Je pense que pour avoir de meilleurs emplois, à meilleur salaire, une personne doit être bilingue. Mais, il y a des emplois ici que les gens normaux peuvent avoir sans être bilingues. Je suis pour et contre le bilinguisme officiel. Je pense que c’est important que les employés de première ligne puissent s’exprimer dans les deux langues, mais dans certains emplois, c’est trop poussé. »
 
 
La majorité des gens rencontrés diront que le bilinguisme est une bonne chose. Que les guerres linguistiques sont terminées et qu’on n’en parle plus dans les chaumières. Mais, du même souffle, certains auront un petit commentaire sur la difficulté d’apprendre le français. Ou encore, ils diront que les francophones ont plus de facilité à apprendre l’anglais.

En entrevue, la commissaire aux langues officielles du Nouveau-Brunswick, Katherine d’Entremont, affirme sans détour que « tout le monde a la chance d’apprendre [une deuxième langue] s’ils le veulent ».

Mais, veulent-ils vraiment apprendre le français?

« Je ne suis pas bilingue et vraiment, je ne voudrais pas l’être parce que même à l’école, j’avais de la difficulté à apprendre le français. Ce n’est pas que je suis contre, c’est juste que ça ne rentre pas et, en plus, ce n’est pas vraiment nécessaire de l’être ici », affirme Ken Sanford.

Il soutient que le bilinguisme limite les bons emplois à seulement ceux qui sont bilingues.
 
 
 
« Nous n’avons pas vraiment de problèmes avec les francophones, parce qu’il n’y en a pas beaucoup ici. »

- Leslie David Steele, résident de Hillsborough depuis 1953

 
 
Leslie David Steele
Nom :
Profession :
Ville :
Leslie David Steele
retraité, il a travaillé pour une banque
Hillsborough (comté d’Albert)
« Le bilinguisme, c’est bien lorsque tu es bilingue. Il y a plusieurs emplois qui te sont accessibles. Mais bien des gens ne le sont pas et ne peuvent avoir accès à de l’avancement, des promotions, parce qu’ils ne sont pas bilingues. C’est un désavantage d’être un anglophone quand il est question d’emplois et de promotions. »
 
 
Andrew Donald esquisse un sourire. « Bien sûr que le bilinguisme aide », lâche cet anglophone de Riverview.

Anglophone, bilingue et surtout, francophile, Andrew Donald n’avait que cinq ans, en 1972, quand ses parents l’ont inscrit à l’immersion française précoce. Il a été inscrit au programme jusqu’à la douzième année.

« Mes parents étaient passionnés par le fait que ma soeur et moi puissions avoir la possibilité de participer à l’immersion précoce. Ils voyaient que ça donnait des opportunités d’un point de vue économique, avec les emplois, et sur le plan culturel aussi », raconte-t-il.

Aujourd’hui, il est parfaitement bilingue et son constat sur l’état du bilinguisme au Nouveau-Brunswick est partagé.

« C’est comme à Berlin avec le mur. C’est le temps de détruire le mur et d’arrêter d’avoir un dialogue "us” and "them” et d’aider les personnes qui ne voient pas les avantages [à] découvrir les possibilités de la langue et la culture francophone et comment ça peut enrichir leur vie », conclut-il.
 
 
 
Alma
 
 
Andrew Donald
Nom :
Profession :
Ville :
Andrew Donald
formateur
Riverview (comté d’Albert)
« Pour moi ça représente une façon, un portail vers tout un autre monde. Ç’a toujours été clair que ma vie allait être beaucoup plus large et que j’allais avoir des possibilités que je n’aurais pas pu connaître si je ne parlais pas français, étant quelqu’un qui parle dans les deux langues. Il y a tout à gagner et rien à perdre avec cette option-là. Ça ouvre les perspectives. »
Le berceau des Loyalistes
LE BERCEAU
DES LOYALISTES
 
 
L’Université St. Stephen’s est située tout au haut d’une colline à St. Stephen. L’établissement à vocation spirituelle, parfois religieuse, mais surtout communautaire, est isolé du monde qui l’entoure.

Presque tous les étudiants habitent sur le campus. Certains étudient sur place et d’autres à l’étranger. La vieille bâtisse qui abrite l’Université depuis 1975 est entretenue par la communauté universitaire, donc une centaine de personnes.

Le directeur de l’admission, Jeremy Baham, décrit un « clash », un mur d’incompréhension entre l’Université et la communauté de 2500 habitants.

Les valeurs d’ouverture et d’acceptation de la communauté universitaire frappent ce mur lorsqu’elles atteignent le boulevard Milltown, au centre-ville.

Il règne encore aujourd’hui à St. Stephen et dans le comté de Charlotte une crainte de l’autre, du nouveau, du changement, soutient M. Baham.

Ce dernier marque une longue pause lorsqu’on lui demande si l’enjeu du bilinguisme fait partie de cette crainte.

« Je ne pourrais pas dire. Il y a un excellent programme d’immersion française à l’école, ici, par exemple, qui est très populaire chez les parents de la région. J’ai vu des anglophones se fâcher contre des Coréens qui parlaient difficilement l’anglais, mais rien contre les francophones. En fait, je n’ai jamais vraiment vu de francophones ici, pour être honnête », finit-il par dire.
 
 
 
St. Stephen
 
 
 
Jeremy Baham
Nom :
Profession :
Ville :
Jeremy Baham
directeur de l’admission, Université St. Stephen’s
St. Stephen (comté de Charlotte)
« Je suis originaire de la Grande-Bretagne et nous avons déménagé au Nouveau-Brunswick parce que c’est une province bilingue et que nos enfants avaient la chance d’apprendre le français en immersion. C’est une richesse incroyable, même pour une communauté à forte majorité anglophone. »
 
 
Le comté de Charlotte est la région la plus anglophone du Nouveau-Brunswick. 95,7 % des résidents ont l’anglais comme langue maternelle et seulement 2,4 %, le français. C’est là que les loyalistes ont débarqué au tournant des années 1700 avant d’essaimer dans tous les coins de la province.

C’est aussi dans cette région, à l’île Sainte-Croix, qu’a eu lieu la première tentative d’établissement d’une colonie française. Pierre Dugua de Mons y a mis les pieds en 1604 et a ainsi ouvert la voie à l’Acadie et à la Nouvelle-France.

Cependant, tant à St. Stephen qu’à Saint Andrews, il règne un esprit britannique et anglo-saxon. Les Robichaud et les Dupuis sont beaucoup plus rares que les Weston, les Smith, les Grant et les Clarke.
 
 
 
 
 
 
Jeffrey Holmes
Nom :
Profession :
Ville :
Jeffrey Holmes
propriétaire de HMS Transportation
Saint Andrews (comté de Charlotte)
« Dans l’ensemble, on comprend la dualité et le bilinguisme officiel. Mais parfois, il y a des choses agaçantes qui vont survenir. Par exemple, les enfants francophones et anglophones qui ne peuvent voyager ensemble dans les mêmes autobus. Le citoyen moyen ne comprend pas pourquoi. Mais le bilinguisme, dans l’ensemble, nous en parlons rarement. C’est comme ça. Ma génération n’était pas encouragée à être bilingue, contrairement aux générations suivantes. Si les gens veulent de bons emplois, faire des voyages, avoir une vie meilleure, ils doivent l’être [bilingues]. »
 
 
Au cours des dernières années, le tourisme a forcé les gens de la région à se sensibiliser au fait français. Selon le président de la chambre de commerce de Saint Andrews, Jeffrey Holmes, environ 30 % des visiteurs dans la région sont francophones.

« L’été, nous avons plus de jeunes bilingues qui travaillent dans la région. Les commerçants offrent autant que possible le service dans les deux langues », explique-t-il.

Le ministre responsable des langues officielles du Nouveau-Brunswick, Donald Arseneault, reconnaît que « l’un des défis qu’ils ont dans les communautés du sud de la province, c’est qu’ils n’ont pas l’opportunité de pratiquer la langue française ».

Les jeunes apprennent la langue de Molière à l’école, mais dès le moment où ils franchissent la porte de la classe, ils sont exposés à un univers unilingue anglophone.

« Les gens ne parlent pas vraiment français. Je parle un peu, j’ai été à l’immersion française et plusieurs jeunes qui sont passés par là peuvent s’exprimer en français et comprendre l’importance de la langue. À Saint Andrews, on comprend plus aussi parce qu’il y a tellement de touristes [francophones] », poursuit l’artiste et entrepreneur Matt Watkins.
 
 
 
Saint Andrews
 
 
Matt Watkins
Nom :
Profession :
Ville :
Matt Watkins
artiste et propriétaire d’une boutique
Saint Andrews (comté de Charlotte)
« Avec la nouvelle génération, je pense qu’il n’y a plus la même animosité à l’égard du bilinguisme et des francophones. Nous avons grandi en apprenant la langue de l’autre. Je pense que c’est super important d’apprendre une nouvelle langue, surtout ici, au Nouveau-Brunswick. »
 
 
Durant la saison estivale, M. Watkins accueille des dizaines de clients tous les jours dans sa boutique, puis à compter du mois d’octobre, ces derniers se font tellement rares qu’il sursaute lorsqu’il y en a un qui entre.

C’est la vie dans le Sud, nous dit-on. L’été, c’est vivant, l’hiver, c’est mort.

Les défis sont nombreux dans la région. Les gens du coin aiment bien établir un parallèle entre Grand-Sault, dans le Nord, et leur région. St. Stephen a vu le gouvernement Gallant lui enlever son palais de justice dans son dernier budget. Grand Manan et Sussex sont dans la même situation. Les affaires judiciaires de la région ont toutes été centralisées à Saint-Jean, où un nouveau palais de justice a ouvert ses portes en 2013.

« La perception que plusieurs personnes ont, c’est que le Nord a tout et le Sud n’a rien. On se sent délaissés, c’est certain », soutient M. Baham.

Et c’est de ça que les gens parlent le plus, dans le Sud-Ouest. Le bilinguisme? Très peu. Ça fait partie de l’identité de la province, affirme le maire de Saint Andrews, Stan Choptiany.
 
 
 
Saint-Jean, N.-B.
 
 
Les « extrémistes »
LES
« EXTRÉMISTES »
 
 
Au tournant de la décennie 2000, des députés francophones du Nouveau-Brunswick étaient accueillis à l’Assemblée législative par au moins un manifestant de la Anglo Society of New Brunswick, qui dénonçait bruyamment le bilinguisme officiel avec un porte-voix.

Encore aujourd’hui, le ministre responsable des langues officielles, Donald Arseneault, dit recevoir des dizaines, voire des centaines de lettres de gens qu’il qualifie d’« extrémistes ». Des personnes qui sont contre le bilinguisme et la dualité linguistique.

Nous avons tenté de nous entretenir avec un représentant de la Anglo Society. Après des communications échelonnées sur plusieurs jours, le vice-président de l’organisation, Ronald Bubar, a accepté de nous rencontrer chez lui, à Fredericton.

Or, la veille de l’entrevue, tard en soirée, M. Bubar a annulé cet entretien puisque le comité directeur de la Society, dit-il, aurait voté contre la tenue d’une telle entrevue. Quatre membres sur cinq s’y seraient opposés. Seul M. Bubar voulait que l’association commente.

« Le comité estime que la population est au courant de notre position depuis 15 ou 20 ans », s’est-il borné à expliquer.

-« Est-ce que l'Anglo Society, comme la société en général, a évolué durant cette période? » lui avons-nous demandé.

-« Notre message est demeuré le même. »

L’Anglo Society est de moins en moins visible depuis quelques années. L’organisation refuse d’ailleurs de révéler le nombre de ses membres.

Mais elle a engendré d’autres groupes. La Citizen Action Team en est un exemple. Son groupe fermé sur Facebook compte un peu plus de 600 membres.

 
 
 
Donald Arseneault
Ministre responsable des
langues officielles

 
 
 
Katherine d’Entremont
Nom :
Profession :

Ville :
Katherine d’Entremont
commissaire aux langues officielles
du Nouveau-Brunswick
Fredericton
« Le Nouveau-Brunswick est une province officiellement bilingue. Ce que ça veut dire, c’est que les citoyens ont le droit d’obtenir des services des institutions gouvernementales dans la langue officielle de leur choix. C’est un bilinguisme institutionnel et je sais que ça n’est pas toujours bien compris. Il y a des gens qui pensent qu’il faut absolument être bilingue au Nouveau-Brunswick. Bien non! Ça serait l’fun que les gens qui veulent apprendre la deuxième langue puissent le faire. »
 
 
« Il y a quand même certaines tensions linguistiques des deux côtés. C’est sûr qu’il y a un certain groupe, mais ce n’est pas la majorité. La majorité des gens anglophones apprécie le bilinguisme, ils voient les bienfaits du bilinguisme et veulent en apprendre davantage. Ça, on le voit, on l’entend et nos recherches le démontrent », explique Donald Arseneault, ministre de l’Énergie et des Mines du Nouveau-Brunswick, mais également responsable de l’épineux dossier des langues officielles.

Bien que des études montrent que le bilinguisme a un impact positif réel sur le plan économique, son coût est constamment cité lorsqu’il est question d’assainir les finances publiques. La question linguistique devient une immense cible tricolore.

En janvier dernier, le gouvernement provincial annonçait en grande pompe une révision stratégique des programmes pour trouver des économies à faire dans l’appareil gouvernemental.

En tout, la province est à la recherche d’économies qui pourraient s’élever à 600 millions de dollars.

Une grande consultation a été menée. Tout a été considéré. « Tout est sur la table », pour reprendre la petite phrase maintes fois répétée. Tout, sauf les langues officielles.

Mais lorsque le public a su que le ministre de l’Éducation comptait agir pour mettre fin à la cohabitation dans des autobus scolaires d’une poignée d’élèves francophones avec des élèves anglophones, dans le comté de Kent, les termes « gaspillage », « racisme » et même « ségrégation » n’ont pas tardé à fuser.

Puis, les incidents du genre se sont multipliés.

« C’est sûr que lorsqu’on vit des moments difficiles en termes économiques, ça soulève toujours des émotions avec certains et on semble toujours pointer du doigt le fait d’être une province officiellement bilingue. On utilise toujours ça comme une raison pour expliquer nos défis et c’est dommage », concède le ministre Arseneault.
 
 
 
Katherine d’Entremont
Commissaire aux langues officielles
du Nouveau-Brunswick
 
 
Le bilinguisme version Nouveau-Brunswick
LE BILINGUISME VERSION
NOUVEAU-BRUNSWICK
 
 
La commissaire aux langues officielles Katherine d’Entremont le dit sans broncher : « À peu près le quart de nos rapports d’enquête concerne des manques de services en anglais. Ce n’est peut-être pas compris. Mais c’est la réalité, ce n’est pas seulement les francophones qui ne réussissent pas à avoir leur service dans leur langue. »

Non, le Commissariat aux langues officielles n’est pas un chien de garde réservé aux francophones, bien que ce sont eux qui ont le plus de difficulté à recevoir des services dans leur langue.

Au Nouveau-Brunswick, selon certains, le bilinguisme est mal compris, mal enseigné et vieillit mal.

« Nous vivons deux solitudes au Nouveau-Brunswick. Parfois, ça pourrait nous jouer de vilains tours », lâche Robert Pichette. M. Pichette est l’architecte de la première Loi sur les langues officielles de l’histoire du pays. C’était au Nouveau-Brunswick, en 1969, quelques mois avant que la loi fédérale ne soit adoptée.

Le premier ministre provincial de l’époque, Louis J. Robichaud, lui avait commandé une loi pour permettre à tous les Néo-Brunswickois d’être servis dans la langue de leur choix. À l’époque, M. Pichette était le chef de cabinet du premier ministre et, surtout, son plus fidèle allié. Avec deux collègues, il a écrit ce qui est devenu une loi historique.

C’était moins de deux ans avant l’élection générale de 1970. M. Robichaud misait gros, lui qui voulait boucler son projet de société « Chances égales pour tous » avant de se présenter devant les électeurs. La loi a été adoptée à l’unanimité, après à peine quelques jours de débats à l’Assemblée législative.

En 2002, pour la « nouvelle loi » sur les langues officielles du gouvernement Lord, c’est l’unanimité aussi. Puis en 2013, lors d’une nouvelle mouture de cette loi… l’unanimité encore!

Or, cette belle unanimité des parlementaires autour de la question des langues officielles semble n’être que de façade. Quarante-sept ans après la première loi, Robert Pichette croit parfois vivre un cauchemar.

« On le constate aujourd’hui, où il y a tellement une incompréhension du pourquoi de la Loi sur les langues officielles », dit M. Pichette.

Qui est responsable? « Le gouvernement », tranche la commissaire. « Nous tous », rétorque le ministre Arseneault.

Ce « nous tous », c’est le gouvernement, tout un chacun, les associations culturelles, les groupes de pression, la commissaire et aussi, Dialogue Nouveau-Brunswick, rajoute le ministre.

Dialogue Nouveau-Brunswick, c’est cette organisation qui reçoit 270 000 $ annuellement du gouvernement provincial pour « promouvoir et célébrer la compréhension, le respect, l'appréciation et l'inclusion entre les cultures francophones et anglophones du Nouveau-Brunswick ».

Au cours des derniers mois, des journalistes ont tenté en vain d’obtenir des entrevues avec l’un ou l’autre des coprésidents.

Dans le bureau du ministre Arseneault, on murmure que le ministre était furieux de voir l’organisation maintenir le silence radio pendant les tensions.

En entrevue, un directeur de Dialogue Nouveau-Brunswick et maire de Saint Andrews, Stan Choptiany, affirme que l’organisation fait toujours la promotion du respect des deux communautés linguistiques sur le terrain, auprès de la jeunesse néo-brunswickoise.

Lorsqu’on lui demande pourquoi l’organisation qu’il copréside ne s’est pas fait entendre au cours des derniers mois, lorsque la crise linguistique atteignait un sommet, il nous dirige vers l’autre coprésidente, puis se ravise en disant que son groupe a tenté de montrer les bienfaits d’une culture bilingue, notamment sur le plan économique.

« Vous savez, une province, c’est comme une famille. Entre frères et soeurs, on ne s’entend pas toujours, mais il faut débattre intelligemment dans le respect. C’est la même chose avec la question linguistique au Nouveau-Brunswick », dit-il.
 
 
 
« Ce n’est pas une loi qui doit rendre tout le monde bilingue. Ç’a mal été expliqué. C’est encore mal expliqué. »

Robert Pichette
Architecte de la première Loi sur les langues officielles de l’histoire du Canada
 
 
 
 
LE BILINGUISME EN 16 DATES