Prix de poésie

L'appétit des astres, de Marc-André Moutquin

L'auteur Marc-André Moutquin. L'auteur Marc-André Moutquin.  Photo :  Marie-Eve Cotton

L'appétit des astres, de Marc-André Moutquin, a remporté le Prix de poésie Radio-Canada 2014.

Né en Nouvelle-Zélande, Marc-André Moutquin est un infirmier praticien spécialisé, qui étudie également à temps partiel en maîtrise de création littéraire. Son premier roman, No code (Guy Saint-Jean éditeur), a été finaliste du prix Anne-Hébert.

Les opinions exprimées par les auteurs ne reflètent pas nécessairement celles de Radio-Canada. Certains lecteurs pourraient s'offenser du contenu des textes. Veuillez prendre note que certains textes s'adressent à un public averti.

L'appétit des astres.

À Mathieu Blais, poète, écrivain et ami.

I.
Alpha Ursae Minoris est l'étoile la plus brillante de la constellation de la Petite Ourse. Du fait de son alignement avec l'axe de rotation terrestre, elle occupe l'actuelle position d'étoile polaire dans notre firmament. Mais comme l'axe de rotation de la terre se modifie continuellement au cours du temps, Gamma Cephei, une étoile de la constellation de Cephée, prendra la place d'Alpha Ursae Minoris d'ici mille ans. Tous les corps sont ainsi appelés à être remplacés.

II.
Contrairement à Alpha Ursae Minoris qui est une étoile de classe géante, le Soleil appartient à la famille des naines jaunes. Celui-ci représente néanmoins la quasi totalité de la masse de notre système solaire. En astronomie et en astrologie, on le représente par un cercle contenant un point en son centre :

Symbole

 Ce symbole ressemble à un œil, un sein: un homme vu de haut prisonnier d'un monde sans issue.

III.
Chacun sait qu'il faut éviter de fixer le Soleil, sans quoi notre fond d'œil se trouverait frappé par
quatre milliwatts de lumière pure. Il est également connu qu'il ne faut jamais arrêter son regard sur le cercle d'or d'une éclipse solaire. Autrement, ce serait quarante milliwatts de lumière qui traverseraient nos pupilles soudainement dilatées et ce flux thermique suffirait à réduire nos rétines en cendres. Il existera toujours un corollaire direct entre l'ouverture des yeux et la gravité d'une blessure.

IV.
Une centrale nucléaire moyenne fournit 1 milliard de joules d'énergie par seconde. En comparaison, le Soleil en génère 400 millions de milliards de milliards sur une période équivalente. Pour assurer une telle production, l'astre principal de notre galaxie doit brûler 627 millions de tonnes d'hydrogène qui se transforment par la suite en 623 millions de tonnes d'hélium. Considérant sa masse actuelle et ces quatre tonnes définitivement perdues à chaque seconde, nous pouvons déduire que le Soleil s'éteindra d'ici cinq milliards d'années. Voilà en résumé l'implacable arithmétique de l'extinction.

V.
Lorsque le cœur de carbone d'Alpha Ursae Minoris n'aura presque plus d'énergie à brûler, il s'effondrera sur lui-même. Bien qu'agonisante, cette étoile devenue une naine blanche mettra néanmoins des milliards d'années à se refroidir. Pendant ce temps, sa surface continuera d'émettre une lueur lactescente. Plus tard, lorsque sa température se sera suffisamment abaissée, son rayonnement ne sera plus perceptible. La naine blanche se fera alors naine noire: un cadavre céleste n'émettant plus la moindre lumière. Le cœur meurt aussi longtemps après avoir tout brûlé.

VI.
Contrairement à Alpha Ursae Minoris, le cœur du Soleil ne s'effondrera pas sur lui-même à l'heure d'entamer ses dernières réserves d'énergie. Il commencera à se contracter tandis que ses couches superficielles formeront une enveloppe gazeuse qui se dilatera jusqu'à incendier les territoires glacés de Pluton. Ce qui réchauffe consume, il n'y a pas d'autres vérités.

VII.
Pour l'heure, le Soleil éclaire la face cachée de ce monde qu'aucun regard ne peut appréhender dans sa totalité. Assis devant l'âtre rougeoyant, j'observe le jeu des flammes tapisser de leurs mouvements les murs du salon. Une pluie d'escarbilles crible soudainement l'étendue du plancher. Dans chaque tison, j'entends battre l'embryon d'un incendie. Je n'éteins rien: le volcan n'est jamais aussi beau que lorsqu'il sue ses laves sur le village effrayé. Après tout, les étoiles ne se découvrent qu'à travers le crépuscule et la nuit.

VIII.
Le feu n'a pas pris sur le plancher. Avant de m'éteindre à mon tour, j'observe une dernière fois Alpha Ursae Minoris et les lumières avoisinantes de mille naines blanches sans doute mortes aujourd'hui. Je prends soudainement conscience de l'étendue du cimetière qui me surplombe. Mes paupières se ferment. La nuit s'enflamme.

Né en 1977 en Nouvelle-Zélande, Marc-André Moutquin a étudié les arts et les lettres avant de se tourner vers le domaine de la santé, sans pour autant délaisser l'exercice de l'écriture. En 2007, il a travaillé comme infirmier clinicien dans le nord québécois, au Nunavik. L'année suivante, son premier roman, No code (Guy Saint-Jean éditeur), a été finaliste du prix Anne-Hébert. Depuis, il exerce le métier de « super infirmier » et poursuit une maîtrise de création littéraire à temps partiel à l'Université du Québec à Montréal. Il travaille actuellement à la rédaction d'un quatrième roman et d'un second recueil de poésie.

Véritable tremplin pour les poètes canadiens, le Prix de poésie Radio-Canada est ouvert à tous, amateurs ou professionnels. Il récompense chaque année les meilleurs poèmes ou suites de poèmes inédits soumis au concours. Le gagnant reçoit 6000 $ offerts par le Conseil des arts du Canada, une résidence d'écriture au Centre Banff, en Alberta, et voit son texte publié dans le magazine enRoute d'Air Canada et sur ICI.Radio-Canada.ca/litterature. Les finalistes reçoivent chacun 1000 $ offerts par le Conseil des arts du Canada, et leur texte est publié sur ICI.Radio-Canada.ca/litterature

Les trois Prix littéraires Radio-Canada

Prix de la nouvelle Radio-Canada 
Période d'inscription : du 1er septembre au 1er novembre

Prix du récit Radio-Canada  
Période d'inscription : du 1er  janvier au 1er mars

Prix de poésie Radio-Canada 
Période d'inscription : du 1er avril au 1er juin