Prix de la nouvelle

L'abattoir, une nouvelle inédite d'Annie-Claude Thériault

L'auteure Annie-Claude Thériault L'auteure Annie-Claude Thériault  Photo :  Fabrice Gaëtan

L'abattoir raconte une étrange histoire d'abattoir, de filiation et de double, qui sent le cochon qu'on égorge.

Cette nouvelle inédite d'Annie-Claude Thériault est l'un des cinq textes finalistes du Prix de la nouvelle Radio-Canada 2015.

Née à Ottawa en 1978 de parents acadiens, Annie-Claude Thériault a grandi à Gatineau. Elle a publié en 2012 un premier roman, Quelque chose comme une odeur de printemps (Éditions David). Aujourd'hui, elle partage son temps entre l'écriture et l'enseignement de la philosophie au Collège Montmorency à Laval.

Prix de la nouvelle Radio-Canada

Les opinions exprimées par les auteurs ne reflètent pas nécessairement celles de Radio-Canada. Certains lecteurs pourraient s'offenser du contenu des textes. Veuillez prendre note que certains textes s'adressent à un public averti.

L'abattoir

Il pesait une forte odeur de fer et d'urine dans le 19e, à l'abattoir de la Villette. Le couinement d'un porc se faisait entendre dans presque tout Paris. À la halle aux bœufs, des centaines d'autres attendaient eux aussi l'égorgement. On y tuait et vendait du bétail : des porcs, des vaches, des veaux, mais aussi d'énormes bœufs et des taureaux. Il se brassait, à la Villette, beaucoup de tripes, de rognons et de cervelets.

Les plus habiles pouvaient, d'un coup de couteau bien affilé, traverser directement la jugulaire et faire immédiatement mourir l'animal. Même sans l'avoir d'abord assommé. Les autres étaient forcés de s'y reprendre parfois à trois ou quatre reprises. Ils devaient, de surcroît, immobiliser une bête agonisante qui dans certains cas se débattait avec toute la puissance de ses quelques centaines de kilos.

En plein cœur des différentes halles, dans la cour du marché, la fontaine aux Lions de Nubie abreuvait les troupeaux. Il sortait une écume beige et nauséabonde de la bouche des lions de bronze. Sans doute était-ce le surplus de bave de tout ce bétail qui moussait. On pouvait mourir piétiné à essayer de s'en approcher, quand les plus gros du cheptel décidaient qu'il était venu l'heure de boire.

Pour survivre, à la Villette, il fallait être plus qu'une bête, mais un peu moins qu'un homme.

Les yeux de Rose avaient toujours eu quelque chose d'étrange. La couleur, oui, mais surtout l'empreinte d'une rafale. Des yeux de vent. Des yeux de mer. Des yeux de sel.

Enfant, elle était tombée dans un puits. Elle allait chercher quelques œufs au poulailler et sur le chemin du retour, elle avait aperçu son père derrière elle. Le père de Rose suivait très souvent ses filles à l'arrière de la maison. Elle avait voulu fuir rapidement, sans un bruit, en feignant de ne pas l'avoir vu. Mais elle était tombée dans le puits qui était tout juste devant elle. Le son sec des pas de son père s'était arrêté. Elle avait retenu son souffle le plus longtemps possible, s'imaginant dormir silencieusement, en apnée, immobile. Le père de Rose avait finalement rebroussé chemin et était retourné tranquillement à la maison : lui aussi avait fait mine de ne pas savoir que sa fille était au fond du trou.

Rose était restée dans le puits toute la nuit. On l'avait retrouvée transie dans sa minuscule crinoline rouge. C'est le chien des voisins qui l'avait repérée. Il n'avait cessé d'aboyer tant qu'on n'était pas venu sortir la petite de là. Il ne l'avait jamais quittée depuis. Pendant un an, Rose n'avait plus guère parlé : pas un mot, pas un son. Elle marchait le plus silencieusement possible, se faufilant entre ses frères et sœurs, courbant le dos comme pour passer en dessous des regards. Il y avait sans doute de cela, aussi, dans les yeux de Rose : l'effroi qui y était resté fixé.

Mais surtout, il y avait, dans son regard, le souvenir brumeux du soir où sa sœur jumelle avait été vendue. Un cirque s'était arrêté à Newcastle. Rose se souvient d'une carriole, d'une grande et grosse dame à la voix rauque. Au retour, son père l'avait traînée au sol parce qu'elle avait refusé d'avancer : il aurait préféré pouvoir vendre la paire. En allant au cirque, il avait pensé que des jumelles pourraient valoir bien plus cher qu'une seule fille. Mais Rose était plus chétive que sa sœur, et la femme à barbe ne voulait pas de deux brunettes.

Cette nuit-là, Rose avait tellement pleuré qu'à l'aube, quand elle s'aperçut que son père avait lui aussi disparu, elle rit aux éclats.

De cette époque, Rose n'a gardé que des reflets, des images floues. Comme si son enfance pouvait se résumer à de vagues photos collées, plastifiées dans un album. Le visage de leur père, lui, était cependant resté intact. Clair. Indélébile. Une image perçant l'éclairage. Une image perçant le temps. Un visage toujours aussi terrifiant : un regard canin, un front trop long, une mâchoire en angle avec une énorme mandibule qui donne l'impression d'un menton qui va éclater ; d'un menton qui va déchirer la peau.

***

L'homme à un bras était arrivé à la Villette depuis quelques années déjà. Même s'il était rachitique, il avait rapidement fait sa réputation en castrant, de son seul bras, un énorme taureau enragé juste en face de la halle aux moutons. Il s'était d'abord fait remarquer parce qu'il dégonflait les vaches malades. Il insérait son bras directement dans l'anus des bêtes et, à l'aide d'une petite aiguille, allait percer ce qu'il appelait « le sac ». Les vaches retrouvaient immédiatement leur poids normal et pouvaient à nouveau être traites.

Il avait appris le dégonflage avec les chèvres et les moutons malades. Quand il était débarqué en France, avec la caravane, on lui avait tout de suite fait savoir qu'il pourrait faire fortune à la Villette. Là où les animaux doivent faire bonne figure pour pouvoir mourir en rôti, en filet ou en tartare.

L'homme à un bras ne se limitait pas aux animaux. Sa richesse, il la devait à la vente d'enfants. Il vendait les enfants avec la même légèreté qu'un boucher vend son boudin. À la Villette, il était aussi facile de vendre un jeune garçon qu'un bœuf. Les fermiers cherchaient souvent de bons travailleurs. Le marché du jeune garçon était une mine d'or pour le rachitique. Avant de les vendre, il les initiait au cirque : ils étaient acrobates et savaient dormir dans les foins. Si bien que même prépubères, les jeunes mâles avaient le biceps adolescent et la cuisse mûre : peu de gras; de bons tendons; une chair ferme.

Pour les filles, c'était une autre clientèle. Elles valaient plus cher la pièce, mais il fallait savoir consciencieusement repérer les acheteurs. On cherchait, chez les femelles, autant l'élancement et la grâce que les courbes bien charnues. Ce commerce était plus lucratif, mais aussi plus dangereux : il nécessitait du flair. L'univers féminin était impardonnable, beaucoup plus violent et grandement mieux organisé. Le rachitique savait qu'on pouvait mourir décapité si on se fourvoyait en approchant des femmes ne faisant pas le commerce. Il fallait être doublement prudent : avoir un groin sensible aux hormones.

Cette fois-ci, cependant, il n'y avait pas eu vente. Le manchot n'avait même pas osé poser son regard sur l'enfant : il craignait d'apercevoir un veau ou un agneau. À tout le moins quelque chose entre l'humain et la bête : un membre absent, des moignons, une tête de vache et des yeux de chien.

L'enfant de sa fille était aussi le sien.

Marguerite n'avait pas eu la chance de sa sœur jumelle. Vendue au cirque en même temps que son père s'y enrôlait, elle avait dû continuer à le subir presque tous les jours. Elle participait aux spectacles, oui, et se pavanait au bordel, certes, mais aucun autre homme ne pouvait la toucher. Quand le rachitique avait vu que sa fille allait accoucher, il l'avait transporté clandestinement à l'abattoir, puis l'avait caché à la halle aux veaux. Le bébé avait crié, ou plutôt grouiné, pensait-il. Il l'avait immédiatement enroulé dans un coton de jute puis l'avait laissé avec les animaux, dans l'enclos, en s'assurant de ne même pas lui apercevoir la cime de la tête ou le bout d'une patte. Il avait ensuite ramené sa fille, livide, au cirque.

***

C'était tout juste avant la guerre, vers la fin de l'été 1939. Depuis peu, on avait installé un champ de tir pour les pratiques à l'est du Nouveau-Brunswick, derrière Tracadie. Reculant ainsi les quelques maisons qui y étaient construites et créant un nouveau hameau qui fût nommé Lavillette City. Rose n'aimait pas les détonations que l'on entendait dorénavant sans cesse : cela faisait vibrer le sol et depuis, le pain ne levait plus.

Ce matin-là, il y avait beaucoup de bruit derrière chez elle. Une foire s'était installée aux abords du champ. Des Français, semblait-il. Rose portait son tablier fleuri et cuisinait des tartes aux bleuets, lorsqu'elle aperçut une étrange silhouette près de la maison voisine. Elle échappa sa tarte. L'assiette éclata au sol. Éclaboussant de bleu jusqu'aux rebords de la fournaise verte. Une mâchoire en angle; un profil rachitique; un regard de husky. Le vieillard était exactement le portrait de son père : un bras en moins.

Rose enfila immédiatement ses bottes sans même enlever son tablier. Elle se dirigea machinalement vers la grange où l'homme venait d'entrer. Elle n'entendit pas le voisin lui crier : « madame Rose, j'ai trouvé un homme pour dégonfler ma vache! » Elle n'entendait rien. Impulsivement, brutalement, elle mit le feu au bâtiment. Non sans d'abord avoir doucement fait sortir les cochons. En quelques minutes, le bois et le foin avaient attisé un vif brasier qui illuminait de rouge le ciel bas de Lavillette City.

***

Au même moment, à l'abattoir de la Villette, le lancinant couinement d'un porc résonnait dans presque tout Paris.


Véritable tremplin pour les écrivains canadiens, le Prix de la nouvelle Radio-Canada est ouvert à tous, amateurs ou professionnels. Il récompense chaque année les meilleures nouvelles originales et inédites soumises au concours. Le gagnant reçoit 6000 $ offerts par le Conseil des arts du Canada, une résidence d'écriture au Centre Banff, en Alberta, et son texte est publié dans le magazine enRoute d'Air Canada et sur ICI.Radio-Canada.ca/litterature. Les finalistes reçoivent chacun 1000 $ offerts par le Conseil des arts du Canada, et leur texte est publié sur ICI.Radio-Canada.ca/litterature.

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