Huit anciens combattants décorés de la Légion d'honneur

À l'occasion du jour du Souvenir, Radio-Canada est allée à la rencontre de huit anciens combattants de la Deuxième Guerre mondiale qui ont reçu la médaille de la Légion d’honneur française. Ces huit militaires sont les derniers anciens combattants à avoir participé à la libération de la France à recevoir cette distinction .
 
Plus de 70 ans après la fin de ces hostilités, leurs souvenirs ne sont pas enfouis très loin, mais ils sont empreints d’une lourde charge émotive. Leur histoire est riche, mais il est difficile pour eux de la raconter.

Ces militaires se sont tous enrôlés volontairement, insouciants du danger qui les attendait. Ils ont développé l’instinct de survie, la résilience et la foi. S’ils ont survécu aux scénarios les plus dévastateurs, leurs récits rappellent qu’une partie de leur âme est restée aux champs d’honneur.

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Georges-Louis Turgeon
Choisir la guerre pour voir le monde

« J’avais 18 ans quand j’ai décidé de m’enrôler dans l’aviation. Je voulais voyager et voir le monde. »

C’est ainsi que l’aventure a commencé pour George-Louis Turgeon, natif de Québec, qui ne se doutait pas du tout dans quoi il s’embarquait.

Un texte de Brigitte MarcouxTwitterCourriel

Il s’est engagé volontairement dans la Royal Canadian Air Force en 1941 avec l’escadron 412, lui qui avait toujours rêvé de devenir pilote. Aux prises avec un sérieux problème de myopie, il deviendra finalement un homme de terrain à tout faire pour l’aviation. C’est lui qui aménagera les premières pistes d’atterrissage pour les avions de combat un peu partout en Europe.

« Le 6 juin 1944, j’étais à bord des premières barges à atteindre la côte de Normandie. C’était tout croche. Les Allemands nous attaquaient de partout. Une horrible scène. Les morts flottaient sur l’eau et il fallait se frayer un chemin sans se faire toucher par des balles. Les militaires pleuraient », se remémore avec émotion l’ancien combattant.

« Tout le long du voyage, je me souviens d’un grand colosse qui avait un peu trop d’aplomb à mon goût, se rappelle M. Turgeon. Arrivé en Normandie, lui qui avait démontré une assurance déstabilisante depuis le début, s’était réfugié sous un camion pour pleurer. »

« Pendant nos entraînements en Angleterre, on nous faisait lever en pleine nuit puis sauter dans nos embarcations, raconte-t-il. On ne savait jamais si c’était vrai ou s’il s’agissait d’un simple exercice. Mais ce jour-là de juin 1944, on le savait tous que c’était la vraie guerre. »

La plus grande fierté de M. Turgeon réside dans un événement qui s’est produit en Hollande en octobre 1944. Un Tempest, un chasseur-bombardier, est abattu dans un champ. M. Turgeon se précipite pour voir la carlingue et constate rapidement qu’elle est en feu. Lorsque les renforts arrivent, les hommes soulèvent l’aile de l’avion et M. Turgeon creuse dans la terre pour extirper le pilote inconscient. Son acte de bravoure sera récompensé plus tard par une médaille.

Georges-Louis Turgeon est rentré au bercail le 15 décembre 1945. Ses parents l’attendaient impatiemment. « Pour célébrer mon retour, ils m’ont sorti dans un restaurant luxueux. J’étais heureux, mais incapable d’avaler une seule bouchée. Les émotions étaient trop vives. Ça faisait cinq ans que j’étais parti. La guerre m’avait viré à l’envers », se rappelle M. Turgeon.

Âgé de 92 ans, le caporal Turgeon profite d’une retraite pleinement méritée dans la région de Magog. Ses quelques années passées à travailler dans des scieries lui auront permis de rencontrer son futur partenaire d’affaires et ainsi, devenir copropriétaire des charcuteries Taillefer.

Quand il repense à la guerre, il avoue candidement que la peur d’être blessé le hantait constamment. A-t-il eu peur de mourir? « Jamais. Je pense que l’adrénaline m’a sauvé, on devait toujours être en instinct de survie. »


 




Roland Moisan
La Deuxième Guerre mondiale : une école de vie

« J’ai toujours été plutôt discret sur mon expérience à la guerre. J’étais incapable d’en parler, je ne voulais pas que mes enfants aient de la peine en lien avec ce que j’ai vécu à la guerre. »

Quand on lui demande de raconter « sa » guerre, on sent d’ailleurs encore la pudeur qui le retient de livrer ses souvenirs. « La guerre a façonné l’homme que je suis devenu. Je suis parti comme un enfant et revenu étant un homme », relate avec émotion Roland Moisan, aujourd’hui âgé de 93 ans.

Un texte de Brigitte MarcouxTwitterCourriel

Une carrière militaire, le jeune Roland Moisan n’en rêvait pas particulièrement. Mais en 1941, une campagne publicitaire des forces armées le séduit et il rejoint sans hésitation les rangs des forces terrestres. À la fin de la même année, il entreprend la traversée par bateau jusqu’en Europe. Une traversée difficile qui a duré trois semaines.

« Les changements de direction étaient fréquents puisqu’il fallait éviter les sous-marins allemands. L’aventure ne faisait que commencer. Nous ignorions tous l’accueil qui nous attendait dans le port de Liverpool », dit-il en levant les yeux vers le ciel comme si ce jour était encore tout près dans ses souvenirs.

« En arrivant au port, les sirènes criaient, les bombes passaient au-dessus de nos têtes, raconte-t-il. J’ai eu vraiment peur, mais on s’en est tiré ! Je n’ai jamais regretté. C’est comme si on était immunisé, l’armée nous avait préparés. »

En juin 1944, après plusieurs mois d’entraînement, Roland Moisan participe sans le savoir à ce qui deviendra un fait marquant de l’histoire : le débarquement de Normandie, l’invasion tant attendue du nord-ouest de l’Europe.

« Nous avons réussi à débarquer les camions, les obus, le matériel, la nourriture et le carburant, se remémore M. Moisan. On s’est installé dans une petite ville à l’ouest de Caen. Nous étions face aux troupes allemandes et on était confronté à l’artillerie lourde. Nous nous sommes creusé des trous pour nous protéger. Le soir venu, les bombardements ont commencé et un soldat qui n’avait pas cru bon se creuser un refuge dans la terre s’est précipité sur moi pour se camoufler. On a passé la nuit là, tous les deux coincés, en attendant une accalmie. »

Ces années de guerre ponctuent la mémoire de M. Moisan de nombreux souvenirs. Des mauvais comme des bons. « Pendant notre progression vers l’Allemagne, j’ai bien failli y laisser ma peau. On transportait des jeunes prisonniers. Tout à coup, deux prisonniers m’ont saisi et m’ont baissé la tête. Ils voulaient éviter qu’elle soit tranchée par un fil de fer suspendu. Ma carabine est tombée, le jeune l’a ramassée et me l’a remise avec un sourire. Ce jour-là est resté gravé dans ma mémoire à jamais. J’ai vu la bonté intrinsèque des gens dans ce geste », raconte-t-il.

Il n’oubliera jamais non plus ce fameux jour du 8 mai 1945. « Ç’a été un moment de pur bonheur et c’était la fête partout. On se sentait flotter. »

Roland Moisan est rentré chez lui en décembre 1945. Il s’est marié et a fondé sa famille. « J’ai passé les 40 années suivantes à la laiterie Carnation. J’ai fait tous les jobs dans l’usine en plus de m’impliquer dans mon syndicat », dit fièrement celui qui habite maintenant Sherbrooke, en Estrie.

« C’est tout un honneur de recevoir la Légion d’honneur, mais en même temps, je considère que ce sont mes compatriotes tombés au combat qui méritent cette distinction. Moi, j’ai survécu », ajoute-t-il, bien humblement.

 




Rodrigue Berger
La guerre a fait de moi un fonceur!

Très jeune, Rodrigue Berger avait été désigné par la famille pour devenir curé. Son parcours s’est rapidement transformé. « Je n’avais pas le profil de l’emploi, j’aimais trop l’aventure. C’est pour ça que je me suis engagé dans l’armée à l’âge de 19 ans. »

Un texte de Brigitte MarcouxTwitterCourriel

Il a fait son service militaire à temps partiel à Montréal. Quand la guerre a été déclarée, il a été recruté sur une base permanente et s’est rendu en Ontario pour devenir officier.

« Je suis débarqué à Caen, 17 jours après le débarquement de Normandie. J’étais dans la deuxième vague. On partait un peu naïvement. Il fallait se montrer fort. J’avais 30 soldats à ma charge, il n’était pas question de montrer des signes de faiblesses », raconte-t-il.

Ses troupes ont élu domicile dans une ferme pour mener les combats. C’est à cet endroit que l’officier Berger a été blessé au fessier. « Quand j’ai reçu les deux balles, c’est un de mes hommes qui m’a pris dans ses bras pour me porter sur le brancard. Il s’agissait de brancards doubles. Pendant qu’on me transportait, le blessé sur la civière du haut a été atteint par un projectile et est mort », explique M. Berger.

Sa convalescence en Angleterre a été ardue. « Plusieurs mois après avoir été blessé, je ne pouvais plus marcher, j’étais allergique à la pénicilline, se souvient-il. L’équipe médicale m’a mis dans un carcan de plastique pour que l’infection se dissipe par sudation. »

Aujourd’hui âgé de 95 ans, Rodrigue Berger garde peu de souvenirs de cette époque. Volontairement, il a écarté ce pan de sa vie. Un long processus marqué de cauchemars et de tourments. « Il y a des moments de ta vie dont tu dois te libérer. J’ai voulu faire du ménage comme on dit. Je vous raconte ma guerre, mais pour moi, c’est comme si c’était l’histoire d’une autre personne. »

Pas surprenant alors que son moment le plus marquant soit la fin de cette guerre, le jour où l’armistice a été signé et officialisant la fin du conflit armé. « C’était l’allégresse! Un sentiment incroyable. Je me promenais en jeep à Delmenhorst en Basse-Saxe. Les Allemands se rendaient. Ils étaient fatigués de se battre eux aussi », se remémore M. Berger.

La remise de la médaille de la Légion d’honneur française est significative pour l’ex-officier.

« Ça démontre qu’après toutes ses années il y a encore de la place pour la gratitude. »

Rodrigue Berger a regagné le Québec en 1946. Il a travaillé quelques mois pour le Canadien National à Sayabec, dans le Bas-Saint-Laurent, avant de quitter cet emploi pour occuper de multiples fonctions, notamment dans le domaine des finances. Il est maintenant établi à Sherbrooke.

« L’armée m’a appris à rebondir, à m’adapter à différentes situations et à devenir flexible. La guerre a fait de moi un fonceur dans la vie », résume-t-il.

 




Pierre Dubuc
Une vie consacrée à l'armée

Pierre Dubuc est né pour faire partie de l’armée. Dès l’âge de 15 ans, il tente une première fois de s’engager dans les rangs des forces armées qui combattent en Europe.

Un texte de Mathieu GohierTwitterCourriel

Trop chétif et surtout trop jeune, il doit attendre jusqu’à ses 17 ans (il prétendait alors en avoir 19), le 9 mai 1942, pour enfin revêtir l’uniforme qu’il n’enlèvera qu’au moment de sa retraite, en 1970.

Né à Val-des-Bois, au nord de Gatineau, Pierre Dubuc souhaitait surtout servir sous les drapeaux pour libérer la France. Le choix du 4e régiment d’artillerie moyenne ne s’est d’ailleurs pas fait au hasard, puisqu’il s’agissait à l’époque d’un des rares régiments francophones.

« C’était un vrai bon régiment. Les officiers et les sous-officiers étaient parfaits, meilleurs que les autres unités. Un major de batterie, c’était comme un père de famille pour moi », relate-t-il, 73 ans plus tard.

Après sa formation à la base de Petawawa en Ontario, puis en Angleterre, son régiment débarque sur les côtes normandes, à Courseulles-sur-Mer, en juillet 1944, un mois après le débarquement de Normandie.

« On s’est établis dans un champ. Des civils sont venus nous voir pour nous dire que les Allemands avaient menacé de venir nous repousser à la mer. J’ai dit : "Jamais! On est ici pour rester!” C’est là que ça m’a frappé : j’ai vu l’importance de combattre », raconte le vétéran avec émotion.

Pierre Dubuc revient au Canada en novembre 1945, quelques mois après la fin de la guerre.

L’armée étant toute sa vie, il demeure en uniforme et devient magasinier pour la réserve de Papineau-Labelle, chez lui, à Val-des-Bois.

M. Dubuc est retourné à Caen, en 2009, pour les commémorations du 65e anniversaire du débarquement de Normandie.

Quarante-cinq ans après sa retraite de l’armée, le vétéran constate que la nature des guerres a changé.

« À l’époque, on combattait une nation qui voulait dominer le monde. Aujourd’hui, on voit plus de guerres de religion. Ça peut encore engendrer une guerre mondiale, c’est pour ça que ça prend une armée forte », observe Pierre Dubuc.

 




Jacques Nadeau
Survivre au raid de Dieppe et à trois ans de prison allemande

Le parcours militaire de Jacques Nadeau est hors du commun. C’est en voyant les actualités sur la guerre, projetées au cinéma avant les films, qu’il décide de s’enrôler en 1940 avec les Fusiliers du Mont-Royal. Deux ans plus tard, il sera fait prisonnier par les Allemands, un sort que bien peu ont pu raconter.

Un texte de Brigitte MarcouxTwitterCourriel

En 1942, le militaire a fait partie du raid sur Dieppe, l'un des chapitres les plus dévastateurs et les plus sanglants de l'histoire militaire du Canada. Parmi les premiers à débarquer sur les côtes françaises en cette journée d’août, Jacques Nadeau se souvient des balles qui frappaient l’eau. Un projectile a même touché son casque d’acier. Autour de lui, les corps de ses frères d’armes, morts ou blessés, s’amoncelaient.

C’est la défaite qui attendait les Alliés ce jour-là. Quand la reddition a été commandée, Jacques Nadeau a décidé de faire le mort pour sauver sa peau. « Mais les Allemands vérifiaient les corps. Quand un grand colosse est arrivé à mes côtés, il a mis son pied sous mon aisselle. Je suis très chatouilleux et donc j’ai eu une réaction. Il m’a dit : "Pour toi, la guerre est finie." Je me suis levé debout et je me suis rendu », a raconté le vétéran Nadeau dans le projet Mémoire.

Un long calvaire commençait alors : trois années de prisonnier de guerre dans des camps allemands, à travers la brutalité et des conditions d’hygiène défaillantes. Jacques Nadeau n’avait pas froid aux yeux et élaborait toujours des plans pour s’éclipser. Il tente à trois reprises de s’évader. Ses deux premières tentatives sont couronnées d’échec, mais la troisième, en janvier 1945, sera la bonne.

Jacques Nadeau rentre finalement au pays en 1946 et il unit sa vie à sa « marraine de guerre », Jacqueline, avec qui il correspondait pendant le conflit. Son union avec l’armée, elle, se poursuivra jusqu’en 1971 comme instructeur des mesures de prévention en cas d’attaque. Il retournera à Dieppe à 25 reprises, lors de pèlerinages. Chaque fois, il s’est fait un devoir d’aller au cimetière canadien des Vertus afin de rendre hommage à ses compatriotes tombés au combat.

Le vétéran y a même eu sa stèle pendant un certain temps. Lors de sa capture par les Allemands, Jacques Nadeau avait fourni un faux nom. Comme son identité n’avait pas été répertoriée dans la liste des prisonniers à la fin de la guerre, on l’a considéré comme mort. La situation a été corrigée. Mais pendant quelques années, son nom été inscrit sur une pierre tombale. Le destin a voulu qu’elle se retrouve entre celles de deux proches, Louis Goldin, mort à ses côtés sur la plage de Dieppe, et Robert Boulanger, son meilleur ami.



Aujourd’hui âgé de 93 ans, Jacques Nadeau n’est plus en mesure de raconter lui-même ses souvenirs de guerre, mais sa femme Jacqueline et son fils Robert se chargent de faire le récit de cette histoire. Elle a également été immortalisée dans l’ouvrage de Martin Chaput, Dieppe, ma prison, publié en 2008, et dans le projet Mémoire, où on entend le militaire se raconter.

http://www.leprojetmemoire.com/histoires/467:jacques-nadeau/

 

 




Ernest Viger
L'armée c'était ma famille.

Ernest Viger a conservé plusieurs reliques de son passage à la guerre : des écussons, son certificat de libération et même son livret de paie. Des objets qui représentent un véritable trésor pour lui, mais, surtout, des souvenirs qui démontrent son attachement pour cette période de sa vie.

Un texte de Brigitte MarcouxTwitterCourriel

« J’aurais préféré ne pas revenir. L’armée, c’était ma famille, la seule que j’ai eue », raconte celui qui a perdu ses deux parents en bas âge.

Le jeune Viger s’est donc enrôlé volontairement à l’âge de 19 ans. C’était en 1942. Il a fait son entraînement à Petawawa en Ontario. « C’était difficile, mais on n’avait pas le choix, on ne pouvait pas se lamenter », dit-il.

D’abord conducteur pour les officiers, il est ensuite devenu canonnier pour la 74e unité. « C’était ma voie, j’avais même dit à mon amoureuse : je te libère, ne m’attends pas. » L’armée allait être sa compagne.

« C’était toute une expérience. Je n’ai jamais eu de regrets. J’avais la foi. Quand tu vas à la guerre, tu dois croire en quelque chose parce que tu vois des morts partout. Tu ne peux pas t’arrêter, on est entraînés à poursuivre, à ne pas regarder derrière. Tu dois avoir le coeur solide. »

Ernest Viger a de vagues réminiscences du débarquement en Normandie. Il se souvient seulement d’être débarqué dans l’eau et dans le tumulte. Par contre, il se souvient que la peur était souvent au rendez-vous. Il craignait les tireurs d’élite embusqués dans les arbres et redoutait aussi les armes secrètes : les V1 étaient des bombes volantes connues comme étant les premiers missiles de croisière de l'histoire de l'aéronautique.

Mais au-delà des souvenirs de combats, ce sont les images de sa « famille » qui s’imposent le plus dans sa mémoire. Par exemple le temps des fêtes, un moment particulier à passer avec ses compatriotes. « On mangeait bien et on se faisait gâter. Ce sont nos officiers qui nous servaient le repas », se remémore M. Viger avec un large sourire.

Ses souvenirs sont aussi plus distincts quand il est question de la fin de la guerre en 1945. « J’étais avec un capitaine puis un moment donné il a lancé : « The war is finished! La guerre est finie! »

Le soldat est rentré quelques mois plus tard à Newport, à l’est de Sherbrooke, le coeur en peine et pour cause : il laissait derrière lui sa famille. Ernest Viger a repris sa vie d’avant la guerre et a été réembauché à l’usine Butterfield de Stanstead comme outilleur et y a travaillé pendant 37 ans.

 




Hercule Dupuis
S’enrôler dans l’armée sans le dire à ses parents

Lorsqu’on lui demande de parler de ses années au sein de l’armée, Hercule Dupuis doit se faire tirer l’oreille. Les souvenirs de l’époque, visiblement, ne remontent pas facilement. Mais en 1940, le jeune Dupuis tenait mordicus à s’engager.

Un texte de Brigitte MarcouxTwitterCourriel

La guerre est à peine déclarée qu’il décide de s’enrôler. Il fait une première tentative de joindre les rangs de l’armée à Lac-Mégantic, mais son père refuse de signer le formulaire puisqu’il est trop jeune. Quelques mois plus tard, sans avertir ses parents, Hercule Dupuis, décide de faire à sa tête. Téméraire dans l’âme, il s’accroche à un train de marchandises dans la région et c’est ainsi qu’il se rend à Montréal pour rejoindre le régiment Maisonneuve.

« Dans ma tête, je ne m’en allais pas à la guerre, je m’en allais faire un voyage. »

Un voyage qu’il n’est pas près d’oublier. Le périple d’Halifax à l’Angleterre dure 13 jours. Les militaires dorment dans la cale du bateau, collés comme des sardines et malades comme des chiens. « Dans le fond, on ne savait pas vraiment dans quoi on s’embarquait, on savait qu’on s’en allait dans un camp pour s’entraîner, mais pas plus que ça », se rappelle-t-il.

Hercule Dupuis se trouve chanceux puisque sa principale tâche consistait à conduire des officiers et « à faire briller leurs bottines », raconte-t-il en riant. Quand les premières chenillettes d’infanterie de l’armée sont livrées, le soldat Dupuis a le privilège d’être désigné conducteur.

Tout au long de la conversation, il parle de la guerre avec parcimonie. Cécile, son épouse des 70 dernières années et sa fille Denise sont à ses côtés. Elles sont à l’affût de bribes qu’elles ne connaissent pas encore. Parfois, elles soufflent une question pour en savoir davantage sur certaines parcelles de son récit. Des questions qu’elles n’ont probablement jamais osé poser.

On sent qu’Hercule Dupuis, aujourd’hui âgé de 92 ans, veut épargner ses proches, il parle avec retenue et légèreté surtout lorsqu’il est question de raids et de combats.

« Le jour du débarquement, on se faisait bombarder, les missiles tombaient comme de la pluie ».

Il laisse finalement échapper avec émotion qu’en partant pour la guerre, il ne pensait jamais revenir. « Je pensais mourir là-bas. On gagnait 1,30 $ par jour. J’ai décidé de signer des documents pour avoir la moitié de ma paie. J’ai envoyé le montant à mes parents à Mégantic pour qu’ils puissent s’acheter une maison. Mon frère Alcide a fait de même. À mon retour, mon coeur était rempli de fierté d’aller vivre chez mes parents, dans la maison que je leur avais permis d’acheter », dit-il fièrement.

Son séjour dans la maison familiale a été de courte durée : le vétéran s’est marié et a décroché un emploi comme chauffeur d’autobus à Montréal avant de terminer sa carrière à Sherbrooke.

 




Jean-Paul O'Reilly
La rencontre avec la peur

Né le 21 juin 1924 à Montréal, Jean­Paul O’Reilly n’a que 18 ans quand il s’engage dans l’armée à quelques jours de Noël, en 1942. Après avoir reçu l’entraînement de tireur de blindé, il fut affecté au 3e régiment antichar en décembre 1943.

Un texte de Francis LabbéTwitterCourriel

Comme plusieurs autres Canadiens, il participe au débarquement de Normandie. Aucun entraînement ne pouvait préparer le soldat pour ce qu’il allait rencontrer sur les côtes françaises.

« Il y avait des embarcations partout, des milliers et des milliers. Et ils ne nous ont pas débarqués sur la plage ; nous étions beaucoup plus loin », confie­t­il, lors d’un entretien à son domicile de Repentigny.

« J’avais peur, c’est certain », ajoute l’homme aujourd’hui âgé de 91 ans. M. O’Reilly a été grièvement blessé au bras droit par un éclat d’obus le 8 juillet 1944. Transporté en Angleterre pour s’y faire soigner, il reviendra au combat en novembre. La guerre est loin d’être terminée et lui réserve encore des frayeurs. En novembre 1944, son bataillon tombe sur des troupes allemandes à la frontière entre les Pays­Bas et l’Allemagne. « Plusieurs de mes compagnons ont été tués. Je suis tombé face à face avec une vingtaine de soldats allemands. » Il raconte les avoir tous abattus, pour sauver sa peau.

« Je ne les haïssais pas, les Allemands, mais c’était eux ou nous. On n’avait pas le choix. »

Pendant plusieurs années après la fin du conflit, il admet avoir fait des cauchemars. « Je me réveillais tout trempé. Ça m’a traumatisé quand j’étais plus jeune, mais ça s’est calmé ensuite. »

À son retour au pays, Jean­Paul O’Reilly a suivi une formation d’officier militaire à l’Université McGill et il a poursuivi sa carrière jusqu’au début des années 1960. Le dernier conflit auquel il a pris part était la guerre d’indépendance du Congo, pour les forces de l’ONU.

« Être militaire, c’était intéressant. C’était beaucoup d’adrénaline. Mais j’ai eu peur. Le 6 juin 1944, je ne croyais pas vivre jusqu’à 91 ans! J’étais plutôt certain d’y rester cette journée-là. »Quant à sa médaille de la Légion d’honneur, il est fier de la recevoir. « Je suis bien content d’être décoré, mais je n’ai fait que mon travail », conclut­il.