Ces lanceurs d’alerte, traîtres ou héros?

Julian Assange, la star dans l'ombre

Julian Assange livre un message du balcon de l'ambassade de l'Équateur à Londres, où il est réfugié depuis juin 2012 Julian Assange livre un message du balcon de l'ambassade de l'Équateur à Londres, où il est réfugié depuis juin 2012  Photo :  AFP/LEON NEAL

Après avoir atteint le statut de célébrité mondiale pour avoir divulgué sur WikiLeaks des rapports militaires sur la guerre en Afghanistan, la vidéo d'une sanglante bavure en Irak et des câbles diplomatiques américains par centaines de milliers, Julian Assange a depuis sombré dans un quasi-anonymat, tandis que sa source, le soldat Bradley Manning, purge une peine de 35 ans de prison.

L'homme qui s'est donné pour mission d'abattre la notion même de secret défense vit depuis juin 2012 comme un reclus dans l'ambassade de l'Équateur à Londres, avec la crainte qu'un seul pas hors de son refuge ne se traduise par son extradition vers les États-Unis, via la Suède.

C'est que le fondateur de WikiLeaks, en plus d'avoir échoué ces dernières années à rééditer son exploit de 2009-2010, est sous le coup d'un mandat d'arrêt européen émis par la Suède, où il doit répondre à des allégations d'inconduite sexuelle (il nie tout).

Julian Assange est tout récemment revenu à l'avant-plan de l'actualité lorsque WikiLeaks a répondu à l'appel à l'aide d'Edward Snowden et a facilité sa fuite de Hong Kong vers la Russie, où il a obtenu l'asile temporaire. Il soutient notamment avoir obtenu pour le technicien de la NSA, dont le passeport avait été révoqué par Washington, un titre de voyage pour réfugié.

Il s'agit néanmoins d'un pâle reflet du passé, car si, à l'époque, les secrets du soldat Manning avaient transité par WikiLeaks pour atteindre les grands médias, cette fois, l'ex-employé de la NSA a livré directement les secrets dérobés au quotidien britannique The Guardian, sans exclusivité pour Julian Assange.

Cette association, cela dit, épouse une certaine logique : Edward Snowden, faut-il le souligner, soutient avoir été inspiré par des lanceurs d'alerte comme Bradley Manning.

Snowden à la une des journaux Snowden à la une des journaux  Photo :  CBC

Assange, redoutable avocat de la transparence

Selon Julian Assange, la décision d'Edward Snowden de dénoncer l'espionnage pratiqué par la NSA à l'encontre de la population américaine est la preuve que le procès intenté contre Bradley Manning, qu'il voit comme une tactique d'intimidation à l'adresse de futurs lanceurs d'alerte, n'a pas découragé pour autant la pratique.

« Il existe des gens courageux, qu'on ne peut effrayer », a-t-il dit lors d'une entrevue avec une chaîne australienne.

Les révélations d'Edward Snowden sur la NSA, qui espionne les courriels et les échanges en ligne des Américains, surveille les appels téléphoniques des abonnés du géant Verizon et qui s'est octroyé l'accès aux serveurs de Microsoft, Yahoo, Google, Facebook, PalTalk, AOL, Skype, YouTube et Apple, témoignent de l'ironie des accusations portées par Washington contre ce dernier.

« Le gouvernement américain nous espionne, tout un chacun, mais c'est Edward Snowden qui est accusé d'espionnage pour nous l'avoir révélé » — Julian Assange

Julian Assange présente par ailleurs Bradley Manning comme une icône de courage et d'endurance face à l'adversité, et insiste sur le caractère héroïque de son action. Le fondateur de WikiLeaks estime que jamais le journalisme d'enquête n'avait bénéficié d'une source de cette qualité, notamment par ses révélations sur les crimes de guerre américains en Irak.

WikiLeaks avait notamment rendu publique, à l'époque, la vidéo tournée par un hélicoptère américain Apache à Bagdad, en juillet 2007, qui montre le massacre par l'équipage de onze civils, dont deux employés de l'agence Reuters.

Cette vidéo, a souligné Manning lors de son procès, a joué un rôle déterminant dans sa décision de divulguer des informations secret défense.

« L'aspect le plus troublant de cette vidéo était pour moi cette soif de sang exprimée par l'équipage. Ils semblaient n'accorder aucune valeur à la vie humaine, les appelaient "dead bastards" et se félicitaient de leur habileté à tuer en grand nombre. Ils agissaient comme des gamins qui torturent des fourmis avec leur loupe. » — Bradley Manning

Le fondateur de WikiLeaks insiste pour dire que les actions de Bradley Manning n'ont pas fait de victimes ni causé de tort à la réputation de quiconque, et se défend au passage d'avoir été son marionnettiste.

Il dénonce plutôt comme un dangereux précédent le fait qu'une source journalistique soit condamnée pour espionnage et appréhende son impact futur sur le journalisme d'enquête portant sur les questions de sécurité.

Manifestation d'appui à Bradley Manning, condamné pour espionnage à 35 ans de prison. Manifestation d'appui à Bradley Manning, condamné pour espionnage à 35 ans de prison.  Photo :  AFP/PAUL J. RICHARDS

Assange, aspirant sénateur

Jamais en panne d'idées pour promouvoir ses convictions, Julian Assange se présente sous la bannière de WikiLeaks en vue des élections au Sénat australien le 7 septembre prochain, en compagnie de quelques complices.

« L'une des premières choses que nous ferons si nous gagnons un siège au Sénat, c'est de distribuer un système de communication sûr à chaque sénateur pour qu'il puisse communiquer à WikiLeaks des informations sur la corruption dans les partis politiques ou ailleurs, des choses qu'ils ont vues, mais qu'ils ne peuvent pas révéler », a-t-il fait valoir.

L'entreprise a pris cependant un peu de plomb dans l'aile après quelques défections liées notamment aux difficultés de mener campagne à partir de Londres.

Si jamais Julian Assange gagne, il n'est pas sûr qu'il puisse assumer ses fonctions en raison du mandat d'arrêt suédois et des velléités américaines de lui mettre la main au collet.

Il espère néanmoins que, s'il remporte un siège au Sénat, le département américain de la Justice abandonnera ses accusations d'espionnage afin d'éviter un conflit diplomatique avec l'Australie.

Julian Assange Julian Assange  Photo :  AFP/Anthony Devlin

Sources : Radio-Canada, New York Times (États-Unis), The Guardian (Royaume-Uni), SBS (Australie)

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