Élections Québec 2012

Débat des chefs : deux heures solides d'échanges musclés

Lili Boisvert
Radio-Canada

Info en continu

Le compte rendu de notre chef de bureau parlementaire à Québec, Sébastien Bovet

Le débat électoral qui s'est déroulé dimanche soir a prouvé qu'une joute à quatre peut s'avérer musclée, claire, et riche en échanges.

À deux semaines du scrutin du 4 septembre, les chefs de quatre formations politiques se sont affrontés pendant deux heures dans le premier d'une série de débats, l'occasion pour les électeurs de faire le point sur les engagements des principaux partis. Dès les premières minutes, les échanges ont été vigoureux, parfois âpres, avec des accusations mutuelles récurrentes.

Enjeux économiques - La gouvernance - Les politiques sociales - Question nationale et identité - Des chefs satisfaits

Remarques préliminaires des participants

Dès l'ouverture, les chefs ont affiché leur philosophie, leur vision de la société et ont donné leur ligne directrice avec calme et vigueur. Ils se sont exprimés de façon directe, chacun avec sa propre couleur. Pauline Marois, par exemple, a émaillé ses remarques d'expressions populaires, tandis que François Legault avait recours à des formules imagées.

« C'est mon premier débat et je suis très contente d'être ici », a dit Françoise David, de Québec solidaire, en ouverture, se définissant comme porte-parole, non pas comme chef, pour défendre les droits des moins nantis de la société, ceux des travailleurs précaires et de l'environnement. Une première fois, ce débat, dit-elle, mais non la dernière.

Jean Charest, chef libéral, a pour sa part déclaré vouloir demeurer premier ministre « malgré les difficultés ». Il juge qu'il est le seul à offrir le choix de la stabilité économique et de la création d'emploi aux électeurs, par opposition à l'instabilité, à la rue.

François Legault, chef de la Coalition avenir Québec, a déclaré d'emblée que son parti était le seul qui avait les mains propres, qui ferait « le grand ménage » et serait là « pour servir et non pour se servir ».

Quant à Pauline Marois, chef du Parti québécois, elle a évoqué son expérience, sa « volonté de fer » pour nettoyer le Québec, établir un gouvernement fort, qui ne plierait pas devant Ottawa.

Enjeux économiques

Le chef du Parti libéral du Québec, Jean Charest, a tout d'abord vanté les réalisations économiques de son gouvernement en temps de crise. Il a notamment affirmé que le revenu disponible des citoyens était plus élevé aujourd'hui qu'en 2003, lorsque le PLQ a pris le pouvoir.

« « On s'en est mieux sortis que partout ailleurs. Pourquoi? Parce que notre gouvernement a pris de bonnes décisions. » » — Jean Charest

Le chef de la Coalition avenir Québec, François Legault, a rétorqué que le revenu disponible des Québécois, quoique plus élevé, avait chuté du 4e rang en 2003 au 9e aujourd'hui. « Pendant qu'on marche, les autres courent », a illustré le chef caquiste.

« « Il y a juste l'Île-du-Prince-Édouard qui est plus pauvre que nous. » » — François Legault

Le Québec a aussi perdu 20 % de ses sièges sociaux et vu sa dette gonfler durant le règne libéral, a argué M. Legault, critiquant le bilan libéral. « Vous n'avez pas livré la marchandise », a-t-il ajouté.

Pauline Marois réplique à François Legault.

De son côté, Pauline Marois a affirmé vouloir gérer de manière responsable les deniers de l'État, en chiffrant ses promesses à 992 millions de dollars, soit moins que la CAQ et le PLQ.

Elle a notamment accusé François Legault d'avoir une « pensée magique » avec ses projets de réforme de l'État.

Les adversaires de Mme Marois n'ont toutefois pas manqué de relever que le Parti québécois était la seule formation à ne pas avoir présenté de cadre budgétaire depuis le début de la campagne.

La porte-parole de Québec solidaire, François David, a quant à elle mis l'accent sur l'environnement, ainsi que sur l'importance de créer des emplois grâce au développement des énergies renouvelables et à l'électrification des transports de la province. Elle est la seule à avoir abordé la question de la place des femmes dans le monde du travail et a reproché à Jean Charest de ne pas investir assez dans l'économie sociale.

« « Pendant que vous investissez des milliards dans le Plan Nord, combien investissez-vous dans l'économie sociale? » » — Françoise David

Jean Charest a rétorqué que le Plan Nord était un projet pour créer de la richesse pour tous les Québécois. « Le Nord du Québec, c'est pas uniquement pour les hommes. C'est pour les femmes également », a-t-il dit.

Pauline Marois s'est aussi dite insatisfaite du Plan Nord des libéraux.

« « Je suis pour le développement du Nord. Mais pas pour le développement du Nord qui va permettre à quelques minières étrangères de s'enrichir. Moi, je suis pour le développement du Nord qui va amener des redevances aux Québécois. » » — Pauline Marois
Débat entre Jean Charest et Françoise David Débat entre Jean Charest et Françoise David

« Nous allons chercher la part qui nous revient », s'est défendu Jean Charest.

Si le PLQ et la CAQ utiliseraient 100 % des redevances minières pour payer la dette, le Parti québécois utilisera la moitié de cet argent pour réduire l'endettement de l'État et l'autre moitié pour financer des programmes sociaux, a expliqué Mme Marois.

Le chef libéral a tenté de relativiser la croissance de la dette du Québec en la comparant avec celle du Canada, des États-Unis et des pays de l'Union européenne, qui ont augmenté plus rapidement.

Pour sa part, la porte-parole de Québec solidaire a plutôt mis l'accent sur les problèmes environnementaux que l'humanité s'apprête à laisser aux générations futures. « Mes petits enfants, ce que je veux leur léguer, c'est un environnement sain », a-t-elle dit.

De l'électricité et du pétrole

Mme Marois a tenté de faire dire au chef de la CAQ qu'il hausserait les tarifs d'électricité. « Avec un gouvernement de la Coalition, il n'y aura aucune augmentation des tarifs d'électricité », a-t-il répondu rapidement.

Interrogée quant à l'exploitation du pétrole, la chef du Parti québécois n'a pas voulu dire si elle irait de l'avant avec l'exploitation de la ressource, assurant seulement que des évaluations seront menées avant de prendre une décision.

La gouvernance

Sur le thème très large de la gouvernance, les échanges ont été également fort vifs par moments. Jean Charest a été la cible principale des attaques des participants.

« On n'a pas vu de tel bris de confiance envers la classe politique », a indiqué l'animatrice Emmanuelle Latraverse, ajoutant, « il est facile de promettre l'intégrité, de dire qu'on a adopté des lois, mais vous qui avez fait partie de ce système que l'on dénonce pendant des années, pouvez-vous dire que vous n'avez jamais fermé les yeux sur des activités où l'intégrité était en cause? » Une question nette, à laquelle tous ont répondu sans équivoque qu'ils n'avaient jamais fermé les yeux sur de tels agissements.

« « Nous avons toujours respecté la loi sur le financement des partis politiques. La première chose à faire, c'est de se débarrasser du Parti libéral. » » — Pauline Marois

Pilonné sur son bilan, sur sa résistance à mettre en place la commission Charbonneau pour lutter contre la corruption dans l'industrie de la construction, Jean Charest a répété que son gouvernement avait agi et promulgué des lois pour contrer la collusion et la corruption. Il a même retourné le fardeau de la preuve sur ses adversaires, en accusant Pauline Marois et François Legault d'avoir fait partie du seul gouvernement pour lequel on avait pu prouver un cas de problème d'éthique.

« « Au-delà des insinuations, il y a un cas prouvé, c'est celui du gouvernement dont faisaient partie Pauline Marois et François Legault et qui a été dénoncé dans la commission Moisan. » » — Jean Charest

Le rapport Moisan

Le rapport de Me Moisan a été rendu public le 21 juin 2006 et a notamment mis en lumière le fait que des « contributions déguisées », c'est-à-dire faites par des individus et remboursées par Groupaction, avaient été versées sur une période de plusieurs années au Parti québécois et au Parti libéral du Québec. En plus de se prononcer sur les faits qu'il a examinés, Me Moisan a formulé un certain nombre de recommandations visant à prévenir ce genre de pratique.

Pour lire le Rapport Moisan, cliquez sur ce lien.

Source : site du DGEQ

François Legault répond à Jean Charest.

Sur la question du financement des partis, François Legault, tout comme Pauline Marois, a indiqué qu'il souhaite limiter les dons individuels à 100 $. Et sur cette même question, la porte-parole de Québec solidaire a reproché à Pauline Marois d'avoir enlevé du programme de son parti l'intention de réformer le système de scrutin pour y introduire un élément de proportionnelle, ce qui aurait pour effet de donner une place réellle aux partis émergents.

Interrogé quant à la possibilité de fonctionner dans l'éventualité où leur formation politique formerait le prochain gouvernement, mais de façon minoritaire, Québec solidaire a indiqué que son parti appuierait les projets de loi progressistes, écologiques et « bons pour la souveraineté du Québec ». François Legault, pour sa part, a répété ce qu'il a déjà déclaré en campagne, à savoir qu'il ne pouvait collaborer avec un « Parti libéral corrompu et un Parti québécois aux mains attachées avec les syndicats ». Jean Charest s'est de son côté dit prêt à respecter la volonté populaire.

Françoise David a attaqué le chef de la CAQ sur l'exigence imposée à ses candidats de réunir jusqu'à 25 000 $ pour leur campagne. Celui-ci a indiqué que tous les partis devaient se financer.

Les politiques sociales

Les partis ont-ils les moyens de leur ambition, étant donné toutes les propositions qu'ils ont faites en matière de politiques sociales pendant la campagne électorale?

François Legault, qui garantit un médecin de famille à chaque Québécois dans la première année d'un mandat, répond à cette question en affirmant qu'on « ne peut pas couper dans les dépenses si on ne fait pas des gains dans l'efficacité ». Il est possible de demander aux médecins de famille d'accepter un plus grand volume de patients, expose-t-il, si leur rémunération est elle aussi augmentée.

Pauline Marois a attaqué la crédibilité de la promesse de M. Legault, affirmant qu'elle-même fait une promesse plus raisonnable, celle de permettre l'accès à un médecin de famille à tous d'ici quatre ans. « Nous, on ne ment pas aux Québécois », dit-elle.

Mme Marois soutient que sa priorité est que les personnes âgées puissent avoir accès à des soins à domicile et que les enfants puissent tous avoir une place en garderie.

Associant la chef péquiste et l'ancien ministre péquiste François Legault, Jean Charest les a accusés d'avoir « passé la scie à chaîne » dans les budgets de la santé lorsqu'ils formaient le gouvernement, en ajoutant que cette mesure, « on en paye encore le prix ».

Il estime par ailleurs que si certains médecins ont une charge de travail moindre que ce que souhaiterait voir M. Legault, c'est parce que beaucoup sont à l'âge de la retraite et que la relève se fait attendre en raison des compressions passées effectuées par le PQ.

Françoise David s'inquiète de son côté de la place grandissante du privé dans les soins de santé. Elle tient M. Charest pour responsable de l'introduction du privé « qui se développe à vitesse grand V » dans la sphère des services publics.

« « Le système de santé n'est plus universel, ce n'est plus vrai, M. Charest. » » — Françoise David

À François Legault, Mme David dit « qu'abolir des structures, ça ne règle rien ».

Sur la question des droits de scolarité, la porte-parole de Québec solidaire rappelle son engagement pour la gratuité scolaire et critique l'attitude de Jean Charest pendant le conflit étudiant. « Ce que je ne comprends pas, c'est que vous avez été si intransigeant avec les étudiants qui ne demandaient qu'une chose : ne pas s'endetter », reproche-t-elle.

Question nationale et identité

La question de la souveraineté a comme de raison aussi divisé les chefs. Les souverainistes Pauline Marois et Françoise David ont essentiellement croisé le fer avec les fédéralistes Jean Charest et François Legault.

Le Parti libéral est « à genou devant Ottawa », alors que la Coalition avenir Québec a renoncé « avant même de combattre », a soutenu d'entrée de jeu Pauline Marois, qui a répété à plusieurs reprises au cours du débat que le gouvernement conservateur de Stephen Haper faisait de mauvais choix pour les Québécois.

« « Quand on n'est pas maître chez nous, on subit les décisions prises par un autre gouvernement. » » — Pauline Marois

« Le gouvernement qu'on a en ce moment à Ottawa est le plus réactionnaire, probablement, de l'histoire du Canada », a aussi dit Françoise David, en soulignant que la souveraineté serait quand même nécessaire si les conservateurs n'étaient pas au pouvoir.

Jean Charest a ensuite attaqué de front Mme Marois en affirmant qu'elle voulait un référendum sur la souveraineté du Québec « le plus vite possible » et qu'elle était prête à mettre la main dans les poches des contribuables pour en faire la promotion. Quant au bilan de son gouvernement, il s'est défendu en citant plusieurs exemples de coopérations avec le fédéral. « Nous avons obtenu des résultats », a-t-il dit.

Pour le caquiste François Legault, après 30 ans de « chicanes » entre souverainistes et fédéralistes, il faut passer à autre chose, pour lutter contre la corruption, le gaspillage, et pour améliorer les services. Si M. Legault a joué la carte du nationalisme, il a dit clairement qu'il ne ferait jamais la promotion de l'indépendance.

« « On ne fera jamais la promotion de la souveraineté, parce que ce qu'on a besoin, c'est de rassembler les Québécois pour faire le ménage et relancer le Québec. » » — François Legault

« Je ne vois personne qui réclame un référendum sur le terrain », a ajouté M. Legault, qui estime que les citoyens sont davantage préoccupés par d'autres enjeux, comme la santé. Une réalité qu'a niée avec conviction la porte-parole de Québec solidaire, en parlant des jeunes en particulier.

Les adversaires de la CAQ ont aussi rappelé que M. Legault était un ex-ministre péquiste et qu'il avait embrassé la cause souverainiste durant 40 ans.

« Oui, j'ai cheminé au cours des dernières années, comme beaucoup de Québécois », s'est défendu M. Legault. « Pas besoin d'être souverainiste pour être amoureux de notre culture, de notre langue et du Québec. »

François Legault, Jean Charest, Pauline Marois et Françoise David. François Legault, Jean Charest, Pauline Marois et Françoise David.  Photo :  PC/Paul Chiasson

Des chefs satisfaits

En clôture de la joute qui est somme toute demeurée civilisée malgré la vigueur des échanges, chacun a résumé ce qu'il ou elle perçoit comme les forces de son offre politique, avant d'inviter les électeurs à se rallier à leur parti.

Françoise David a cherché à mettre en évidence les contradictions du programme péquiste, invitant les citoyens à donner une voix forte à l'opposition de gauche à l'Assemblée nationale. En point de presse suivant le débat, elle s'est dite convaincue d'avoir « rempli son contrat », celui de faire passer les idées de sa formation politique.

Jean Charest a déclaré que le 4 septembre, « c'est vous qui allez choisir, ce jour-là, tous les Québécois auront le droit de s'exprimer », ajoutant avec ferveur, regardant la caméra bien en face, « j'ai besoin de vous ».

« « Moi, j'ai atteint un objectif que je m'étais fixé : de rendre clair le sens du choix que les Québécois auront à faire le 4 septembre prochain, et je pense que les gens savent bien que nous, c'est l'économie et l'emploi, que ça va être un gouvernement qui se tient debout, puis qui ne cédera pas devant la rue. » » — Jean Charest

François Legault, « tanné de voir le Québec tourner en rond, demande aux électeurs de tourner le dos à la corruption et au choix du référendum », promettant de faire le ménage. Il s'est dit satisfait de sa prestation dans le cadre du débat, mais a aussi salué celle de Françoise David.

Quant à Pauline Marois, elle a déclaré que toute sa vie elle s'était préparée à cette élection, avec « la force de mes convictions, avec mon équipe intègre, capable de gouverner ». Car il faut, a-t-elle conclu, que le Québec se tienne debout, pour choisir son destin.

Déclarations finales des chefs