En route vers la présidentielle américaine

Bloomberg ébranlera-t-il les temples démocrate et républicain?

Michael Bloomberg Michael Bloomberg  Photo :  Stephane Mahe / Reuters

Il a régné sur New York, fait la guerre au fast-food et au lobby des armes, et s'est taillé une place parmi les Américains les plus riches. À 74 ans, Michael Bloomberg a maintenant l'œil sur la Maison-Blanche, qu'il pourrait tenter de conquérir comme candidat indépendant. Une candidature qui bouleverserait la dynamique d'une course déjà atypique.

Un texte de Sophie-Hélène LebeufTwitterCourriel

Ce n'est pas d'hier que Michael Bloomberg flirte avec l'aventure présidentielle. Ce projet, il l'a caressé dès 2006 avant d'y renoncer, convaincu d'une défaite assurée. Mais la campagne de 2016 le décourage, a-t-il admis dans un article au Financial Times. Et réveille son intérêt.

À droite, Donald Trump éclipse ses rivaux républicains malgré - ou grâce à - ses propos controversés sur les Mexicains, les musulmans ou la torture.

À gauche, Bernie Sanders, qui livre une lutte beaucoup plus serrée que prévu à la meneuse Hillary Clinton, rêve d'une Amérique aux accents socialistes.

Les citoyens américains « méritent bien mieux », a déclaré au Financial Times celui qui a été maire de New York de 2002 à 2013.

« Je trouve le niveau du discours et des débats désespérément banal et c'est une honte et une insulte pour les électeurs. » — Michael Bloomberg, en entrevue au Financial Times

L'homme d'affaires n'apprécie pas davantage la droite radicale que laisserait présager une victoire du sénateur républicain du Texas Ted Cruz.

S'il veut être éligible dans l'ensemble du pays, le fondateur et PDG de l'empire médiatique Bloomberg LP devra se décider sous peu. Il lui faudrait récolter suffisamment de signatures dans tous les États avant l'échéance de début mars.

En attendant, l'ex-politicien affûte ses armes : il a commandé des sondages contre ses adversaires éventuels et a chargé ses conseillers d'esquisser un plan d'attaque.

Il serait prêt à injecter dans l'aventure au moins un milliard de dollars, selon le New York Times. Un sacrifice presque indolore. Sa fortune, évaluée à 38,6 milliards de dollars en 2015, le place au 8e rang du palmarès Forbes des Américains les plus riches, loin devant Donald Trump, avec ses 4,5 milliards.

Un « autre démocrate »?

Michael Bloomberg a milité en faveur d'un contrôle des armes à feu lorsqu'il était à la mairie de New York, mais également après sa vie publique. Michael Bloomberg a milité en faveur d'un contrôle des armes à feu lorsqu'il était à la mairie de New York, mais également après sa vie publique.  Photo :  Kevin Lamarque / Reuters

Mais où loge celui qui, après une longue affiliation démocrate, a été élu à la mairie new-yorkaise sous la bannière républicaine, avant de remporter son dernier mandat comme indépendant?

« D'une façon générale, il se positionnerait comme un candidat modéré », estime Robert Shapiro, professeur de sciences politiques à l'Université Columbia de New York. « Il est conservateur sur les questions économiques », voire « libertarien », explique-t-il.

À gauche, certains le qualifient même de cheerleader de Wall Street.

« Mais il est progressiste sur les enjeux sociaux », ajoute le politologue.

Droit à l'avortement, lutte contre les changements climatiques, réforme de l'immigration pour les illégaux : les divergences avec les républicains ne manquent pas. Plusieurs ont associé la croisade de l'ex-élu municipal contre les gras trans et sa tentative infructueuse d'interdire les grands formats de boissons gazeuses pour lutter contre l'obésité à de dangereuses ingérences dans la vie privée des citoyens.

« Mais la question qui lui ferait le plus mal, au sein du camp républicain, c'est son appui au contrôle des armes », estime M. Shapiro.

« Plusieurs Américains, en raison de l'importance qu'ils accordent au deuxième amendement [de la Constitution], verraient Bloomberg comme une menace. » — Robert Shapiro, professeur de sciences politiques à l'Université Columbia

Par ailleurs, « certains démocrates et aussi des indépendants qui voteraient habituellement pour un démocrate pensent que Bernie Sanders est trop radical ou a peu de chances de remporter l'élection, et ils pourraient donc opter pour Bloomberg », souligne l'expert.

Pas surprenant que le président du Comité national républicain, Reince Priebus, se soit réjoui d'une éventuelle candidature d'un « autre démocrate » qui viendrait diviser le vote.

Des échos de la campagne de 1992

Le candidat démocrate Bill Clinton, l'indépendant Ross Perot et le président républicain sortant George H. Bush, lors d'un débat en 1992. Le candidat démocrate Bill Clinton, l'indépendant Ross Perot et le président républicain sortant, George H. Bush, lors d'un débat en 1992.  Photo :  Reuters

« Si Michael Bloomberg décide de se lancer, c'est entre autres parce qu'il ne veut pas que quelqu'un comme Cruz et spécialement Trump gagne. Mais sa candidature pourrait favoriser leur victoire », avertit Robert Shapiro.

Le principal intéressé sait qu'il pourrait être un faiseur de rois. Il a même demandé à ses conseillers d'étudier les luttes où un troisième candidat s'était démarqué.

La candidature éventuelle du philanthrope milliardaire fait d'ailleurs resurgir le spectre de 1992. L'homme d'affaires texan Ross Perot, un milliardaire conservateur qui se présentait comme indépendant, avait siphonné suffisamment de votes au sein de la droite pour coûter la victoire au président républicain sortant, George H. Bush.

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En 2016, la conjoncture est différente, explique cependant le professeur Shapiro. « Perot faisait campagne contre deux candidats relativement modérés. » Cette fois-ci, Michael Bloomberg pourrait bien s'avérer le plus centriste de la course.

Quand chaque voix compte

Parfois, la course présidentielle se gagne à l'arraché, particulièrement en présence d'un troisième candidat qui grappille de précieux votes.

En 2000, année où la présidence a été remportée à l'issue d'une saga politico-judiciaire en Floride, de nombreux démocrates ont reproché à Ralph Nader, du Parti vert, d'avoir torpillé les chances d'Al Gore. Candidat malchanceux, celui-ci a vu la présidence lui échapper en dépit d'une mince avance dans les suffrages, échouant à s'imposer dans suffisamment d'États.

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Pas si rares, les candidats indépendants

Chaque présidentielle attire son lot de candidats indépendants ou issus de tiers partis. En 2012, ils étaient près d'une trentaine à briguer les suffrages.

Cette année, par exemple, le Parti vert sera représenté. D'autres candidats proposent de réduire la taille de l'État ou de mettre un terme au « génocide des Blancs », promettent une machine à remonter dans le temps pour « tuer le bébé Hitler » ou s'engagent à financer la recherche scientifique sur l'immortalité...

La plupart du temps, les appuis de tels candidats dépassent à peine 0 %. Dans les 40 dernières années, il est arrivé à seulement quatre reprises que des candidats recueillent plus de 2,5 % des voix.

Un système qui défavorise les tiers partis

Donald Trump et Ted Cruz, lors d'un débat des candidats à l'investiture républicaine organisé par CNN le 15 décembre. Selon les analystes, Michael Bloomberg pourrait favoriser l'élection de Donald Trump ou Ted Cruz.  Photo :  GI/Justin Sullivan

Avec ses « grands électeurs », le processus électoral américain ne favorise pas les candidats indépendants. « Ce n'est pas le nombre de votes qu'un candidat recueille qui compte, mais combien d'États il remporte », explique le politologue de Columbia.

Un système complexe

Bien que le nom des candidats à la présidence apparaisse sur les bulletins de vote, les électeurs de chaque État élisent en fait une liste de grands électeurs qui les soutiennent. Ce sont ces 538 grands électeurs à l'échelle nationale qui désignent le président.

Pour chaque État, le nombre de grands électeurs correspond au nombre d'élus dont il dispose au Congrès (soit deux sénateurs, plus le nombre d'élus à la Chambre des représentants).

De façon générale, le candidat qui récolte le plus de voix dans un État remporte la totalité des votes des grands électeurs de cet État. Pour être élu, le président doit récolter la majorité absolue des voix, soit 270 voix sur 538.

En 1992, par exemple, Ross Perot a échoué à se démarquer dans un ou l'autre des États, n'obtenant aucun grand électeur. « Le problème, c'est qu'il a eu à peu près 19 % du vote partout », explique Robert Shapiro.

Les voix obtenues fluctueraient sans doute davantage dans le cas de Michael Bloomberg, poursuit-il. Le terreau électoral ne lui est pas favorable dans plusieurs États du Sud, mais d'autres États pourraient se montrer sensibles à son discours. Michael Bloomberg pourrait donc se contenter de faire campagne dans certains États-clés, croit l'expert.

Selon les médias américains, il pourrait rallier davantage d'électeurs dans des États comme l'Ohio, le Colorado, la Virginie, la Californie, New York, la Floride... au risque de faire passer le candidat républicain.

Mais le scénario pourrait se compliquer davantage si aucun candidat n'obtenait l'appui de 270 grands électeurs. « Rendu là, ce ne serait plus entre les mains des électeurs. Ce sont les représentants du Congrès qui choisiraient », explique M. Shapiro.

La délégation de chaque État aurait alors droit à un seul vote, qui refléterait le vote de la majorité de ses représentants. « On ne sait pas qui seraient ces représentants, car ils seront eux aussi élus en novembre », rappelle le politologue. Mais ce serait des représentants républicains ou démocrates...

Une victoire « très improbable »... mais pas impossible

Bernie Sanders La montée de Bernie Sanders alimente la réflexion de Michael Bloomberg.  Photo :  Shannon Stapleton / Reuters

Robert Shapiro juge un scénario qui ferait de Michael Bloomberg le 45e président américain « très improbable en raison de la force du système de partis et de la loyauté partisane ». « Mon meilleur guess est qu'il aiderait le candidat républicain, mais cela dépendra de l'identité des candidats », nuance-t-il.

Avec les caucus du Nevada, les primaires de Caroline du Sud et surtout la douzaine de duels électoraux du « super mardi », le 1er mars, les prochaines semaines pourraient sceller l'issue des courses à l'investiture démocrate et républicaine.

Si une source proche de Michael Bloomberg juge « moins probable » qu'il veuille affronter Hillary Clinton, elle ajoute que ce n'est « pas impossible ».

Mais si un duel Sanders-Trump ou Sanders-Cruz se profile, cela risquerait davantage d'inciter Michael Bloomberg à se lancer dans l'arène. Ensuite? « C'est une année inhabituelle et tout peut arriver », conclut M. Shapiro.