Élections Canada 2015

Les affaires étrangères au coeur d'un débat des chefs relevé

Le compte rendu de Madeleine Blais-Morin

Il a bien failli être annulé, mais le débat sur la politique étrangère du Canada, organisé par Munk Debates, a finalement eu lieu lundi soir à Toronto devant 3000 spectateurs, et a donné lieu à des échanges enflammés entre les chefs des trois principales formations.

Un texte de Sophie-Hélène LebeufTwitterCourriel et Marc-Antoine MénardCourriel

Dans ce qui a été le tout premier débat entièrement consacré à la politique étrangère depuis que des chefs de parti se livrent à ce type d'exercice, les sujets ne manquaient pas. C'est l'intervention contre l'État islamique (EI), la question des réfugiés, la loi antiterroriste, la Russie, les relations canado-américaines et l'aide humanitaire, entre autres, qu'ont retenues les organisateurs.

Trois partis, autant de stratégies pour lutter contre l'EI

Le chef conservateur, Stephen Harper, a notamment plaidé en faveur de la participation canadienne à l'intervention militaire contre le groupe armé État islamique, affirmant que l'EI se servait de la Syrie et de l'Irak comme bases pour mener des attaques terroristes « contre le monde et le Canada ».

L'intervention militaire et l'aide humanitaire font partie d'une réponse « équilibrée » à la crise en Syrie, a-t-il martelé.

Opposé à la mission militaire, son rival néo-démocrate, Thomas Mulcair, a pour sa part souligné que 60 pays participaient à l'effort international contre l'EI, mais que seuls 12 pays menaient des opérations militaires. 

Affirmant que l'implication militaire occidentale « directe » envenimait parfois la situation, le chef libéral, Justin Trudeau, a estimé que le Canada devrait plutôt former les forces armées locales. Le Canada, a-t-il ajouté, doit miser sur ses forces, comme les missions de paix.

Stephen Harper a fait valoir qu'une mission de paix n'avait pas sa place en Syrie et en Irak.

Harper attaqué sur la crise des réfugiés

Le chef conservateur a ensuite été l'objet de toutes les attaques au cours du segment sur la crise des réfugiés.

Tant son rival libéral que son adversaire néo-démocrate ont estimé que le Canada devait en faire plus pour aider les Syriens qui fuient leur pays. M. Trudeau a ajouté qu'on pouvait prévoir qu'il y aurait encore plus de réfugiés à l'avenir, notamment en raison des changements climatiques.

« D'amener des gens ici pour leur donner la chance de réussir, c'est l'histoire même du Canada », a déclaré le chef libéral. « Le monde entier est en train de nous regarder en disant : mais qu'est-ce qui se passe avec le Canada? »

« Ce gouvernement traîne de la patte pour ne pas en faire plus », a lancé Justin Trudeau, qui promet d'accepter 25 000 réfugiés syriens d'ici la fin de l'année s'il est élu à la tête du gouvernement. Il a rappelé que le gouvernement Harper avait coupé dans les soins de santé offerts aux demandeurs d'asile, ce que Stephen Harper continue de réfuter, affirmant qu'il ne les avait retirés que pour ceux dont la demande de statut de réfugié avait été refusée.

Et M. Trudeau et M. Mulcair ont rappelé les propos de l'ex-général Rick Hillier, qui estimait que le gouvernement pourrait accueillir beaucoup plus de réfugiés d'ici la fin de l'année.

« Arrêtez d'utiliser à mauvais escient le prétexte de la sécurité pour ne pas aider les réfugiés. » — Thomas Mulcair, chef du NPD

Thomas Mulcair a rappelé que le Canada, sous un gouvernement néo-démocrate, accueillerait 46 000 réfugiés en cinq ans.

Ottawa a annoncé récemment que tous les Syriens et les Irakiens qui ont fui leur pays seront dorénavant considérés comme des réfugiés, ce qui devrait accélérer le processus d'accueil. Selon Stephen Harper, ce changement devrait permettre aux 10 000 Syriens attendus d'ici 2018 de pouvoir trouver refuge au Canada d'ici la fin de 2015, de même que 3000 Irakiens.

En début de campagne, le chef conservateur Stephen Harper a aussi promis, s'il est réélu, d'accueillir, d'ici quatre ans, 10 000 Syriens et Irakiens de plus que la cible évoquée ci-dessus.

Stephen Harper a vanté l'approche « généreuse et équilibrée » de son gouvernement, qui se préoccupe de faire les vérifications de sécurité nécessaires, a-t-il souligné. « Les États-Unis ont dit qu'ils accueilleraient 10 000 réfugiés de plus, et c'est un pays 10 fois plus grand que le nôtre », a-t-il plaidé.

Justin Trudeau et Stephen Harper lors du débat Munk Justin Trudeau et Stephen Harper lors du débat Munk  Photo :  PC/Nathan Denette

La loi antiterroriste... et Trudeau père

Dans un segment où le ton a monté - essentiellement celui de Justin Trudeau - les chefs se sont affrontés sur la loi antiterroriste, adoptée par la Chambre des communes, en juin dernier.

Thomas Mulcair a accusé le chef libéral d'avoir eu « peur » de Stephen Harper en votant en faveur du projet de loi C-51, en dépit des préoccupations qu'il avait exprimées au sujet du respect des droits et libertés des Canadiens. 

Il a affirmé que sa formation avait eu « le courage de ses convictions » en rejetant le projet de loi, comme elle l'avait eu en 1970 en étant la seule à se prononcer contre la loi sur les mesures de guerre. 

Cette déclaration a amené le chef libéral à livrer un vibrant plaidoyer en faveur de son illustre père. « Je suis très fier d'être le fils de Pierre Elliott Trudeau et je suis incroyablement chanceux d'avoir été élevé dans ses valeurs », a-t-il rétorqué.

Présentant son approche comme équilibrée, Justin Trudeau a à son tour accusé Thomas Mulcair de brandir la menace d'un « État policier », lui reprochant d'adopter une « politique de peur et de division » comme le chef conservateur.

« M. Harper, nous le savons tous, sur C-51, veut que nous ayons peur qu'un terroriste se cache derrière chaque feuille et chaque pierre autour de nous. » — Justin Trudeau, chef libéral

Il a promis d'apporter des modifications à la loi pour encadrer les pouvoirs des policiers et des forces de sécurité.

« La menace n'est pas le SCRS [Service canadien du renseignement de sécurité], c'est l'EI », a pour sa part argué le chef conservateur.

M. Harper a en outre vanté la loi C-24, entrée en vigueur en mai, qui permet de retirer la citoyenneté canadienne aux individus qui ont une double citoyenneté et qui sont reconnus coupables de terrorisme.

« Vous dévaluez la citoyenneté canadienne », a répliqué Justin Trudeau, coupant à de nombreuses reprises la parole de son interlocuteur, évoquant la création de deux classes de citoyens.

Tenir tête à Vladimir Poutine

Le modérateur Rudyard Griffiths a demandé au chef libéral quelle approche il aurait face au président russe. « Nous n'avons plus l'influence nécessaire dans les organisations internationales pour affronter des gens comme Vladimir Poutine », a estimé Justin Trudeau, critiquant le bilan des conservateurs en matière de relations internationales.

Stephen Harper a répondu que son gouvernement avait envoyé un message clair, salué par Kiev, sur le fait que le Canada n'acceptait pas l'annexion de la Crimée, dans l'est de l'Ukraine.

Reprenant un argument utilisé lors du tout premier débat de la campagne, le chef néo-démocrate Thomas Mulcair a accusé M. Harper de ne pas avoir sanctionné deux proches de Vladimir Poutine, l'ex-président des chemins de fer russes Vladimir Yakounine et le président de la pétrolière Rosneft, Igor Setchine, alors qu'ils l'ont été par les États-Unis.

Le chef conservateur a répondu que les Européens non plus ne les avaient pas sanctionnés. Lors du premier débat, M. Harper avait déclaré que « l'objectif est de s'assurer de faire le plus de dommages possible à l'économie russe tout en minimisant les dommages pour notre économie ». M. Yakounine avait des liens d'affaires connus avec Bombardier, notamment lorsqu'il occupait sa fonction aux chemins de fer, qu'il a quittée à la mi-août.

Les relations canado-américaines

Stephen Harper a affirmé travailler « de façon productive » avec les États-Unis, notamment sur des enjeux comme la mission contre l'EI, l'Ukraine et le dialogue sur les changements climatiques.

Mais le premier ministre sortant s'est fait accuser par ses deux adversaires d'avoir mis à mal les relations canado-américaines, notamment avec la question du projet d'oléoduc Keystone XL, auquel le président américain, Barack Obama, a opposé son veto.

Ce n'est pas d'avoir des relations harmonieuses d'affirmer que l'approbation de ce projet est une « évidence » (no-brainer en anglais), a répliqué Thomas Mulcair, qui l'a accusé d'adopter une « mauvaise approche ».

Il a réitéré son opposition à ce projet parce qu'il créerait 40 000 emplois aux États-Unis, disant préférer créer 40 000 emplois au Canada.

« Pas un seul kilomètre de pipeline n'a été construit au Canada » depuis l'arrivée au pouvoir de Stephen Harper, a-t-il rappelé, attribuant la situation à l'absence d'évaluation environnementale crédible.

L'adoption de ce projet est « inévitable », a argué Stephen Harper, qui a affirmé qu'il bénéficiait d'un « immense soutien » des deux côtés de la frontière, y compris auprès des syndicats. Il a présenté ce pipeline comme la « meilleure solution environnementale pour exporter le pétrole ».

« Nous avons un premier ministre qui n'aime pas Barack Obama », a pour sa part affirmé Justin Trudeau, qui a estimé que l'attitude de Stephen Harper menaçait en ce sens les emplois des Canadiens.

Stephen Harper a répliqué qu'il avait une « relation merveilleuse » avec le président Obama, suscitant les rires de l'auditoire.

Passant à l'attaque, il a ensuite affirmé que c'est un éventuel retrait du Canada de l'intervention militaire contre l'EI qui empoisonnerait les relations canado-américaines.

Stephen Harper invoque la position des alliés du Canada « quand ça l'arrange », a riposté Thomas Mulcair, rappelant qu'Ottawa n'avait pas applaudi l'entente sur le nucléaire iranien conclue par les États-Unis, la France, la Grande-Bretagne et Téhéran.

Il a promis que sous un gouvernement néo-démocrate, le Canada serait de nouveau la « voix raisonnable » et qu'il aurait une « politique étrangère indépendante » axée sur la paix et non la guerre.

Alors que Stephen Harper se présentait comme le défenseur d'Israël, Justin Trudeau l'a accusé de faire de cette question un « ballon politique ».

Stephen Harper et Thomas Mulcair lors du débat Munk Stephen Harper et Thomas Mulcair lors du débat Munk  Photo :  PC/Andrew Vaughan

Aide internationale

Le chef libéral Justin Trudeau a commencé son intervention en félicitant Stephen Harper pour le programme mis en place pour la santé maternelle. Il a toutefois reproché au premier ministre sortant d'être « pris dans son idéologie » et d'avoir empêché des femmes d'avoir accès à des services d'avortement sécuritaires dans le cadre de ce programme.

Cette attaque a été reprise par le chef néo-démocrate Thomas Mulcair, qui a rappelé que « le viol est devenu une arme de guerre » et que ces femmes avaient besoin d'aide.

Le chef conservateur a répondu que l'aide à la santé maternelle devait être utilisée « de façon responsable et efficace ». « Nous cherchons à rallier tous les pays », et ce genre de sujet ne sert pas cette cause, a ajouté Stephen Harper.

Changements climatiques

Stephen Harper a affirmé que son gouvernement avait réussi, au cours de la dernière décennie, à générer de la croissance économique tout en annonçant une réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES).

À Justin Trudeau qui lui reprochait son inaction, le chef conservateur a répliqué : « On ne va jamais prendre des leçons du parti avec le pire bilan de réduction des gaz à effet de serre. »

Le chef néo-démocrate Thomas Mulcair a aussi rappelé le bilan libéral, ajoutant que le PLC avait utilisé sa signature du protocole de Kyoto à des fins de relations publiques.

M. Trudeau a accusé à la fois M. Mulcair et M. Harper de ne pas avoir les moyens de leurs ambitions en matière de réduction des émissions de GES. « Nous, nous mettons de l'argent devant, et non des cibles devant », a lancé le chef libéral, vantant ses milliards de dollars de promesses en transport collectif et en infrastructure verte.

Justin Trudeau a souligné le leadership de provinces comme l'Alberta et la Colombie-Britannique, qui ont respectivement mis en place une taxe sur le carbone et les énergies fossiles, ou l'Ontario et le Québec, qui ont joint le Western Climate Initiative, un système de plafonnement et d'échange de crédits d'émissions.

Toujours au sujet de l'Ontario, M. Trudeau a accusé les conservateurs de s'être opposés au projet de fermeture de centrales thermiques, qui a d'ailleurs beaucoup contribué à la réduction des émissions de GES dans le secteur de l'électricité. Stephen Harper a plutôt décrit la réalisation ontarienne comme un exemple de collaboration.

Le chef conservateur a vanté son approche « secteur par secteur » en matière environnementale. « L'avantage est de savoir ce que vous allez faire et de minimiser le coût en emplois pour l'économie », a-t-il dit, ajoutant une critique contre l'idée d'une taxe sur le carbone, « qui ne sert pas à réduire les émissions, mais à augmenter les revenus du gouvernement ».

Le chef du NPD a rappelé sa promesse de mettre en place un système canadien d'échange de crédits d'émissions de GES, précisant qu'il n'imposerait rien aux provinces ayant mis en place un système fonctionnel. Thomas Mulcair a accusé Stephen Harper d'avoir laissé une dette écologique importante, et Justin Trudeau de vouloir laisser une dette économique aux générations futures.

Accords commerciaux

Au sujet du Partenariat transpacifique, en cours de négociation, le chef du NPD a dit croire que la gestion de l'offre serait sur la table, interpellant son adversaire conservateur à ce sujet, au nom des agriculteurs québécois.

« Dans toutes nos négociations internationales, nous avons toujours défendu le système de gestion de l'offre », a répondu Stephen Harper. « Nous défendons aussi les agriculteurs s'ils sont hors de ce système, et nous défendons les intérêts de tous les secteurs », a-t-il toutefois ajouté. « Notre engagement, c'est de conclure un accord qui est dans l'intérêt supérieur de toute l'économie canadienne. »

« Vous n'arrivez pas à conclure ces accords en trouvant des millions de raisons de s'y opposer avant d'être assis à la table. » — Stephen Harper, chef conservateur, au sujet du Partenariat transpacifique

Thomas Mulcair a répliqué en attaquant le chef conservateur sur l'état de ses relations avec les États-Unis. « Lorsque M. Obama a voulu parler du Partenariat transpacifique cette semaine, il a appelé le président du Mexique », a asséné le chef du NPD.

Justin Trudeau a accusé Stephen Harper de manquer de transparence, affirmant qu'il avait le pire bilan en matière d'exportations depuis la Deuxième Guerre mondiale.

Arctique

Au sujet de l'Arctique, le modérateur a souligné que la Russie avait augmenté son nombre de brise-glace dans la région de façon significative.

Stephen Harper a soutenu que son gouvernement avait posé des gestes pour affirmer sa présence dans l'Arctique, par la mise en place d'un centre d'entraînement à Resolute Bay, par des investissements dans le système Radarsat et par l'augmentation des effectifs des rangers canadiens.

« Nous avons tous vu vos séances photo », a répliqué Justin Trudeau, ajoutant que le chef conservateur avait « un gros traîneau, mais pas de chiens ».

Tandis que le chef libéral soulignait l'absence du Canada à une récente réunion du Conseil de l'Arctique, en Alaska, le chef néo-démocrate Thomas Mulcair a accusé M. Harper d'avoir créé une « crise sociale et économique dans le Nord » en abandonnant des programmes, notamment en alimentation, destinés à ces communautés.

Le modérateur Rudyard Griffiths posait ses questions en anglais, mais les chefs pouvaient y répondre dans la langue de leur choix, en vertu de l'entente conclue après que MM. Mulcair et Trudeau eurent demandé que l'anglais et le français occupent une place égale dans le débat.

Ce débat opposait les chefs des trois partis ayant un statut officiel à la Chambre des communes à la dissolution du Parlement. Le Parti vert, le Bloc québécois ainsi que Forces et démocratie n'ont que deux députés chacun, en deçà des 12 requis pour être reconnus. La chef des verts, Elizabeth May, a cependant choisi de répondre par vidéo aux questions sur Twitter.

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