Revenir des Jeux

Sylvie Bernier (centre) pendant la cérémonie des médailles de l'épreuve de plongeon au tremplin de 3 m aux Jeux olympiques de Los Angeles, en 1984 Sylvie Bernier (centre) pendant la cérémonie des médailles de l'épreuve de plongeon au tremplin de 3 m aux Jeux olympiques de Los Angeles, en 1984 Sylvie Bernier (centre) pendant la cérémonie des médailles de l'épreuve de plongeon au tremplin de 3 m aux Jeux olympiques de Los Angeles, en 1984
Signature de Sylvie Bernier

« Quand vous verrez revenir ces athlètes de Pyeongchang, gardez en tête que derrière chacun d’eux et chacune d’elles, il y a un jeune, comme votre frère, votre soeur, comme votre fils, votre fille. Un jeune qui vit ses questionnements, ses incertitudes et ses doutes. Médaille olympique autour du cou ou pas. »

Par Sylvie Bernier, médaillée d’or au tremplin de 3 m aux Jeux olympiques de Los Angeles

Je marchais sur les plaines d’Abraham. Il faisait noir. J’étais seule. Et je pleurais.

C’était une ou deux semaines après avoir gagné ma médaille d’or olympique à Los Angeles, à la fin de l’été 1984. À mon retour chez moi, à Québec, on m’avait fait une grande réception, on avait même nommé une piscine à mon nom. J’avais déjà décidé de prendre ma retraite, mais je n’en avais toujours parlé à personne, ni à mes parents ni à mon entraîneur.

Je marchais dans l’obscurité en me demandant sans cesse… « Est-ce qu’on me ramènera toujours à ma médaille? Est-ce que c’est elle, est-ce que c’est ce seul moment précis qui définira le reste de ma vie? »

Je ne comprenais pas trop ce qui se passait en moi. Aujourd’hui, on aborde ces choses beaucoup plus ouvertement. Mais à l’époque, je ne pouvais pas parler de ce qui était pourtant clair : malgré le succès, malgré l’atteinte de mon objectif ultime, malgré la reconnaissance populaire, malgré ma médaille d’or, j’étais en détresse.

La majorité des athlètes qui reviennent ces jours-ci de Pyeongchang s’entraînent depuis 10, 15, parfois 20 ans. Ils ont investi de leur être, de leur corps, de leur vie sociale, avec ce seul objectif en tête : les Jeux olympiques.

Peu d’événements de la vie ont un moment culminant aussi précis dans le temps que les JO, avec une date et une heure fixées longtemps à l’avance.

Quand j’ai déménagé à Montréal, deux ans avant les Jeux de Los Angeles, j’ai emménagé dans un 1 et demi tellement petit que de partout, dans l’appartement, je pouvais voir mon frigo. La première chose que j’ai faite, c’est donc d’y accoler une feuille de papier sur laquelle j’avais écrit, à la main :

La note manuscrite que s’est faite Sylvie Bernier en prévision des Jeux olympiques de Los Angeles.
La note manuscrite que s’est faite Sylvie Bernier en prévision des Jeux olympiques de Los Angeles.
(Photo : Courtoisie Sylvie Bernier)

« Los Angeles

6 août 1984

16 h

Médaillée d’or

Tremplin 3 Mêtres »

Pardonnez-moi la faute d’orthographe à « mètres »…

De partout, cette note manuscrite me rappelait pourquoi j’étais là. Pourquoi je faisais tout ça.

Un endroit précis. Une date précise. Une heure précise. Toute ma vie était gérée, préparée, menée en fonction de ce moment clair, défini, absolu : celui où, victorieuse, je monterais sur le tremplin olympique.

Aujourd’hui, on parle beaucoup de visualisation. Ce n’était pas le cas à l’époque. Je me souviens qu’en 1982, à 18 ans, je lisais secrètement un livre, La puissance du subconscient. Mais je le cachais sous mon matelas pour ne pas que mes parents pensent que je délirais. On ne parlait pas de ces choses-là.

Dans les années qui ont suivi ma victoire, plusieurs personnes m’ont demandé pourquoi je ne pleurais pas lorsqu’on m’a remis ma médaille sur le podium. C’est simple : ce moment, je l’avais vécu des centaines de fois dans ma chambre dans les mois qui avaient précédé.

Je m’y étais préparé. L’avancée vers le podium. La montée sur la plus haute marche. Le drapeau canadien hissé au son de l’hymne national. J’avais visualisé, imaginé, vécu ce moment des milliers de fois. C’était très, très fort. Alors quand le moment est véritablement arrivé, dans la vraie vie, c’était presque du déjà-vu.

Ce que j’ignorais à ce moment, c’est qu’il me faudrait 30 ans pour pouvoir être aussi fière de moi.

Sylvie Bernier sur la plus haute marche du podium à Los Angeles, entourée des Américaines Christine Seufert (gauche) et Kelly McCormick (droite).
Sylvie Bernier sur la plus haute marche du podium à Los Angeles, entourée des Américaines Christine Seufert (gauche) et Kelly McCormick (droite).
(Photo : The Associated Press/Bob Daugherty)

De retour de Los Angeles, ça m’a frappée.

Qui suis-je? Qu’est-ce que j’aime? Que vais-je faire du reste de ma vie?

J’avais à peine 20 ans et je lisais des livres qui parlaient de retraite et qui s’adressaient aux sexagénaires. Je ressentais les mêmes symptômes qu’eux, sauf que moi, je devais maintenant me trouver une nouvelle carrière.

L’ampleur du vide que je ressentais est difficile à exprimer, mais un incident survenu des années plus tard l’illustre bien.

En 1996, Céline Dion était notre invitée d’honneur lors du lancement de la campagne de financement de la Fondation de l’athlète d’excellence du Québec. Pendant la soirée, lors d’une entrevue, elle nous a expliqué à quel point elle se sentait au sommet de son art, autant vocalement, physiquement qu’artistiquement, lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux d’Atlanta.

- Et si je t’avais dit, après ta prestation à Atlanta, que tu venais de chanter pour la dernière fois, lui avais-je demandé?

- Tu es folle, m’avait-elle répondu. C’est impossible, voyons. Je fais quelque chose que j’adore et je me sens à mon mieux!

- C’est pourtant ce que nous, les athlètes, vivons souvent après nos derniers Jeux olympiques. Nous sommes parmi les meilleurs du monde dans un domaine que nous maîtrisons à la perfection, et auquel nous avons donné presque notre vie entière, notre jeunesse, nos temps libres, notre corps. Puis, du jour au lendemain, tout ça est terminé.

Maintenant, trouve-toi une autre passion.

Depuis ceux de Los Angeles, je suis allée à 12 autres Jeux olympiques, que ce soit comme analyste à la télé, comme reporter à la radio ou comme chef de mission pour la délégation canadienne. Chaque fois, sur place, je me suis livrée au même petit rituel.

J’attends que la compétition de plongeon soit terminée, je reste sur le site et... j’attends. J’attends que les spectateurs, que les journalistes, que les caméramans et même que le concierge soient partis. J’attends ce moment précis où il ne reste plus personne. Où les lumières s’éteignent. Où cet endroit qui frémissait tantôt sous les cris et les applaudissements redevienne complètement silencieux et dans l’obscurité totale.

J’aime me remettre alors dans la peau d’une athlète, seule, sans bruit ni lumière. Car c’est ça, l’après-carrière : tu te retrouves seule avec toi-même.

On dirait que ce rituel me rappelle comment je me suis sentie quand tout ça s’est terminé pour moi, et tout le chemin que j’ai parcouru ces 34 dernières année. Il me fait aussi prendre conscience que bien que je ne le comprenais pas à ce moment-là, au fond, ce que je traversais était normal.

Bien sûr, les temps ont changé. De nos jours, les athlètes sont bien mieux préparés à la retraite.

Malgré cela, si j’ai un conseil à donner à ceux qui reviennent ces jours-ci de Pyeongchang, c’est celui-ci : vous vous apprêtez fort probablement à vivre des montagnes russes d’émotions, alors exprimez-les! Ouvrez-vous à ces émotions. Ne craignez pas de vous confier à des spécialistes.

Être un athlète, c’est justement être spécialiste de la gestion des émotions. Pendant toutes ces années, les gens du public n’ont eu aucune idée de ce qui se passait à l’intérieur de vous. Alors, cette émotion que vous ressentirez, acceptez-la. Elle est normale.

Aussi, entrez dans votre nouvelle vie avec l’humilité du débutant. Être champion olympique ne fait pas de nous un champion de tout. On a été champion parce qu’on a travaillé comme un fou, il faudra probablement refaire la même chose pour avoir du succès dans notre nouveau domaine.

Ce n’est pas nécessairement un concept facile à accepter pour un athlète. Pour nous, rester sur place, c’est reculer. Ce n’est pas parce qu’on prend sa retraite qu’on change notre façon d’être, qu’on devient différent. On cherchera toujours à revivre les émotions que notre sport a provoquées en nous.

Pour ma part, il m’a fallu du temps. Pendant les cinq ou six années qui ont suivi mon retour de  Angeles, je me suis beaucoup cherchée. Je faisais plein de choses, mais le vide à l’intérieur de moi était toujours présent.

Oui, j’en ai fait du chemin. Aujourd’hui, je me considère comme heureuse, avec mes trois filles maintenant adultes, mon conjoint, ma vie. Je peux enfin dire sincèrement que je suis plus fière encore du chemin que j’ai parcouru depuis 1984 que de ma médaille d’or. Mais je n’ai pu le dire que 30 ans plus tard.

Alors, quand vous verrez revenir ces jeunes athlètes de Pyeongchang, gardez en tête que derrière chacun d’eux et chacune d’elles, derrière le lugeur, la skieuse, le patineur, la hockeyeuse ou le planchiste, il y a un jeune, comme votre frère, comme votre soeur, comme votre fils, votre fille. Un jeune qui vit ses questionnements, ses incertitudes et ses doutes. Médaille olympique autour du cou ou pas.

Sylvie Bernier montre fièrement sa médaille d'or.
Sylvie Bernier montre fièrement sa médaille d'or.
(Photo : Martin Girard)

Propos recueillis par François Foisy
Photo en couverture : ABC via Getty Images/Steve Fenn