Aux portes de Palerme

L'aventure sicilienne du gardien montréalais Sebastian Breza

Un texte d'Émilie Dubreuil

Des orangers, il y en a partout. Ils poussent dans les parcs, dans les jardins ou carrément sur les trottoirs. Il flotte donc dans Palerme, capitale de la Sicile, une odeur d’agrumes qui se mêle à celle de la mer et des vidanges qui s’accumulent joyeusement dans d’immenses poubelles au pied des immeubles.

Palerme, un million d’habitants, c’est aussi et, surtout, des sons, celui de centaines de vendeurs de toutes sortes qui tentent d’attirer l’attention des passants. Celui-ci vend des étuis de téléphone, le suivant des artichauts en feuille, l’autre a de l’ail, son voisin liquide d’immenses choux-fleurs bleus, cet autre veut se débarrasser de vieilles chaises. Chaque rue de Palerme est comme une immense vente-débarras sonore.

Il faut ajouter à cette rumeur des cris de mouettes, celui des klaxons incessants et les voix fortes des femmes siciliennes qui, pour une raison inconnue, semblent le plus souvent en colère.

Le dimanche, à 20 h 45 précisément, toutes ces voix se taisent. On dirait même que les odeurs s’estompent un peu. À cette heure-là, on n’entend plus que le bruit des radios et des téléviseurs qui retransmettent le match du Palermo au travers des fenêtres ouvertes dans la nuit. Au pied des collines, il n’y a désormais plus, pour quelques heures, que cela qui compte : le foot, qu’on appelle en Italie le Calcio (coup de pied). Comme partout en Italie, le Calcio est une véritable religion, un dogme sur lequel on fait, par ailleurs, des paris. Il y a à Palerme à peu près autant de salons de paris que de dépanneurs dans un quartier populaire de Montréal.

À peine savent-ils marcher que les bambini apprennent à jouer du pied. Partout dans la ville, on les voit, haut comme trois pommes, chasser le ballon dans les cours d’école. Au terrain d’entraînement de la première équipe junior (Primavera) où j’attends Sebastian Breza, des garçons d’à peine 3 ans tirent au filet avec le plus grand des sérieux sous le regard sévère de leur entraîneur et sous l’œil attentif de leur papa dans les estrades.

Coup de sifflet. L’entraînement des petits est terminé. Il faut céder la place au Primavera qui vient d’arriver. Une vingtaine de jeunes hommes débarquent d’une camionnette. Sebastian Breza, le gardien de but de l’équipe, a 18 ans et est très grand. En fait, il dépasse tout le monde d’une bonne tête et c’est sans doute pour cette raison que le jeune homme, qui a grandi à Ahuntsic, est ici. Vous avez bien lu : un finissant du Collège Notre-Dame qui parle italien avec un léger accent québécois avec ses entraîneurs et ses coéquipiers.

Issu de la patrie de la rondelle, le voilà aux portes de la première division du foot italien. Sebastian, qui a été gardien de but au hockey, a hésité entre les deux sports. « J’ai choisi le foot. Je pense que j’avais plus de chances d’y percer ».

Sebastian Breza
Photo : Giovanni Isolino /AFP

« C’est un miracle d’avoir placé un joueur en Italie, dit son entraîneur québécois, Rino Angelico, qui possède une école de gardiens de but à Montréal. Le talent qu’on a au Québec, c’est énorme. On aime le sport, on est compétitif, on a les infrastructures, mais on est limité dans le coaching. Un jeune qui arrive à 16, 17, 18 ans, y’a pas assez de gens qualifiés pour l’entraîner sérieusement. Alors, quand on tombe sur des perles, on se dit, faut trouver des solutions. »

Pour ne pas que la perle jaunisse et se désintéresse du soccer, le père de Sebastian, un Polonais d’origine, a confié la destinée de son fils à Rino Angelico, qui l’a mené en Italie, où il fait quelques contacts.

Ensemble, ils ont trouvé un agent. Il a d’abord été recruté l’an dernier par une équipe de troisième division, le Monopoli, dans la région des Pouilles. Comme il se doit au foot, l’équipe a acheté le gardien de but au club de Sainte-Julie, en Montérégie, où Sebastian jouait avant de partir pour l’Europe.

Puis, Palerme l’a emprunté cette saison.

Sebastian Breza
Photo : Giovanni Isolino /AFP

En Italie, les clubs juniors sont attachés aux grands clubs. À n’importe quel moment, un joueur peut être appelé à se joindre à l’équipe professionnelle.

« J’ai passé deux mois cette saison dans la première équipe (professionnelle). Ici, les partisans sont très investis. Ils sont hyper bruyants. C’est parfois difficile de se parler sur le terrain. Depuis cette période, des passants m’arrêtent parfois pour avoir mon autographe, même si je n’étais qu’en attente sur le banc. Ça signifie que les gens suivent ça de près et sérieusement… », dit-il à la blague.

Et les filles? Le grand garçon à peine sorti de la puberté rougit. « Bien, c’est certain que les filles siciliennes aiment beaucoup les joueurs de foot. Mais je n’ai pas trop le temps pour ça. »

Il est vrai que Sebastian Breza est fort discipliné. « Ici, c’est vraiment sérieux. On a 6-7 entraîneurs, des diététiciens, des massothérapeutes, des physiothérapeutes. Nous avons un seul jour de congé par semaine. Il faut suivre une diète précise et ne pas faire d’écarts. La seule folie que je me permets parfois, c’est un dessert italien avec de la ricotta sucrée, des cannoli. »

Le sérieux de Sebastian est remarqué par son entraîneur et par le directeur de l’équipe.

« Il est plus mature que les autres. Nous plaçons pas mal d’espoir en Sebastian. Nous pensons qu’il a le potentiel physique pour devenir le portiere du Palermo, mais il a pas mal de travail à faire encore. Nos jeunes à nous, quand ils arrivent à 18 ans, leur apprentissage technique est terminé. Lui, il faut encore qu’il se perfectionne, il n’a pas de bases aussi solides que les Italiens », résume Dario Bacine, directeur de l’équipe.

Il ajoute : « Dans l’équipe, nous privilégions les Italiens parce que nous avons beaucoup de joueurs talentueux chez nous. Il n’y a que deux étrangers, Sebastian et un Portugais. »

Sebastian vit d’ailleurs dans un appartement payé par le club avec d’autres jeunes joueurs. Il parle assez bien l’italien et s’est fait des amis. « C’est certain que mes amis à Montréal et ma famille me manquent et qu'un jour, j'aimerais jouer pour l’Impact de Montréal devant les miens. Mais si je veux faire carrière, le passage en Europe est pas mal incontournable et c’est ça que je veux faire dans la vie, gardien de but au soccer. »

En cette fin d’hiver, les nouvelles sont mauvaises en Sicile. Alors que le taux de chômage recule légèrement un peu partout en Italie, il augmente dans l’île et dans sa capitale. À Palerme, cela signifie près de 23 % de chômeurs, mais le pourcentage grimpe à 71 % chez les 18-34 ans.

Le résultat, la Sicile vieillit puisque les jeunes la quittent et vont s’établir au Nord ou à l’étranger pour travailler. Lorsque je lui demande ce qui le frappe le plus en Sicile, Sebastian Breza me répond, candide : « J’ai l’impression que les gens travaillent moins ici que chez nous. »

Breza n’est toutefois pas ici pour étudier la sociologie ou l’économie de la Sicile, mais bien pour performer comme gardien de but.

Or, la situation économique de la Sicile a un impact certain sur les finances du club. Alors que Sebastian est allé se placer dans le filet et arrête sans discontinuer des ballons lancés par son entraîneur, je tente de discuter avec le directeur de l’équipe de la manchette de tous les journaux depuis quelques jours.

Sebastian Breza avec Roberto Vergalo, entraîneur des gardiens de but
Photo : Giovanni Isolino /AFP

L'histoire se résume ainsi. Le propriétaire vieillissant du Palermo, Maurizio Zamparini, homme d'affaires connu et controversé dans le monde du Calcio, a tenté huit fois, dans les dernières années, de vendre le club, sans succès.

Comme la population baisse, les assistances sont aussi à la baisse. En plus, le club ne joue pas bien. Les probabilités sont élevées qu’il soit relégué en Serie B à la fin de cette saison. Or, Zamparini vient d’annoncer que cette fois-ci, la transaction a fonctionné, il a vendu son entreprise à une compagnie anglo-américaine, sans la nommer.

La Sicile est une société distincte. Demandez à n’importe quel Italien du continent de vous parler de l’île et il vous dira que ces gens-là sont différents. Plus croyants, plus conservateurs que dans le reste de la péninsule.

Colonisée par les Phéniciens, les Grecs, les Romains, les Normands et les Berbères, la Sicile a développé une identité qui lui est propre. Les équipes de foot siciliennes sont des symboles de cette identité.

La transposition avec le Québec est à cet égard assez facile. Imaginons un peu qu’on veuille vendre le Canadien de Montréal, un symbole fort de notre identité, à un Américain – appelons-le George… –, ça provoquerait un raz-de-marée médiatique.

Mais le directeur est mal à l’aise et ne veut pas en parler avec moi. Il se contente de me dire que l’important, c’est le prochain match contre Turin. Enfin, je n’insisterai pas. Je regarde notre jeune Québécois dans son filet et je me dis que sans le vouloir, notre gardien de but se retrouve à l’épicentre d’une véritable saga. Un autre apprentissage intéressant sans doute.

Quelques jours plus tard, on apprend que le nouvel acheteur est un certain Paul Baccaglini, 33 ans. Le jeune homme est un humoriste qui s’est fait connaître dans une sorte d’Infoman italien kitch. Il est fortement tatoué et son histoire d’amour avec une « velina », une poupoune dirait-on chez nous, elle aussi starlette locale, fait souvent la une des magazines à potins.

Après son aventure à la télé, l’humoriste s’est lancé dans le monde de la finance aux États-Unis, et il a mis sur pied une firme d'investissement (Integritas Capital) et c'est ce fonds qui lui permet d'acheter le club.

Par contre, ce fonds d'investissement n'est pas connu et plusieurs observateurs se demandent d'où provient le financement de cette opération. Les journalistes posent beaucoup de questions sur ses sources de financement et sur le sérieux de cette vente. Les médias sociaux sont déchaînés à son sujet.

Sebastian Breza me dit que cette vente ne change pas grand-chose à la vie des joueurs. À la fin juin, il saura s’il reste à Palerme, s’il passe dans la première équipe ou s’il est recruté comme professionnel ailleurs, et c’est cela qui compte.

Au bercail, à Montréal, papa et maman Breza (Pierre et Ania) s’ennuient de leur jeune gardien de but préféré. Mais ils sont contents que leur fils ait pris la route vers la réalisation de son rêve.

« Il est sur la bonne voie pour faire son chemin, affirme le père. Après, ce sera aussi à la chance de se mettre de la partie, mais on peut déjà dire que pour un jeune Québécois, elle s’est bien manifestée. »

Sebastian Breza avec Roberto Vergalo, entraîneur des gardiens de but
Photo : Giovanni Isolino /AFP

Photo en couverture : Giovanni Isolino/AFP