Patrice Bernier

La fin

Patrice Bernier Patrice Bernier Patrice Bernier
Signature de Patrice Bernier

Patrice Bernier jouera le 22 octobre son dernier match après 18 ans de soccer professionnel. Le milieu de terrain de l’Impact de Montréal revient sur cette grande aventure et la réalisation de ce rêve qu’il nourrissait déjà à l’âge de 4 ans.

Par Patrice Bernier, joueur de soccer professionnel

Je prends ma retraite.

Ouf! C’est dit.

Après 18 saisons, après 9 ans avec l’Impact de Montréal, le temps est venu de tourner la page. Mais pour moi, ce n’est pas Patrice Bernier, le joueur de soccer de 38 ans, qui met un terme à sa carrière. C’est plutôt le petit gars de 4 ans en moi qui doit maintenant passer à autre chose.

Ce garçon, il rêvait jour et nuit de devenir joueur professionnel de soccer. Sur le terrain, à Brossard, il était Romario, Ronaldo, Baggio ou encore, George Weah. Il s’imaginait qu’un jour, il deviendrait l’un de ces grands joueurs.

On lui a répété qu’une carrière dans le soccer professionnel, c’était impossible. Oui, jouer avec l’Impact dans l’A-League, c’était probable, mais connaître du succès en Europe? On lui disait qu’il rêvait en couleurs.

Ce rêve, il s’est réalisé.

Ce garçon d’origine haïtienne, né au Québec, qui a grandi en jouant au hockey, a été un joueur professionnel de soccer pendant 18 ans. Il a laissé sa marque au Danemark, en Norvège, en Allemagne et à Montréal. Quand on y pense, ce n’est pas rien.

Tout petit, je voulais jouer devant de grosses foules, ici, à Montréal. Je suis devenu le capitaine de l’Impact en 2014. Tout le monde veut être capitaine. Quand tu es petit, tu veux avoir le brassard. Pendant ma carrière en Europe, j’avais toujours été l’adjoint au capitaine. Je comprenais. J’étais l’étranger. Mais une fois à la maison, c’est moi qu’on a choisi. Encore aujourd’hui, j’y pense et j’ai du mal à y croire. Un capitaine qui est né à Montréal et qui joue à Montréal, c’est assez exceptionnel.

Aujourd’hui, je dois demander à ce petit bonhomme qui n’a jamais abandonné son rêve de se réveiller.

Si je m’arrête, c’est que je me sens prêt à lui dire : « Patrice, tu ne peux pas faire ça toute ta vie. »

Patrice Bernier
(Photo : Gracieuseté Patrice Bernier)

Je vous mentirais si je vous disais que ç’a toujours été facile depuis mon retour à Montréal en 2012.

À ma première année, j’ai même pensé quitter l'équipe. On m’avait fait un bel argument de vente et j’ai adhéré entièrement à ce projet. Je suis revenu, mais la vision technique a changé entre-temps. J’ai été patient parce que je savais que je venais d’un club où la structure était bien ancrée, alors que Montréal faisait ses débuts en MLS.

Après quelques matchs, quand je voyais que je ne jouais pas, je me souviens m’être dit : « Je ne suis pas revenu pour ça. Je ne suis pas revenu pour être sur le banc. »

J’étais revenu pour jouer, pour performer, pour aider l’équipe. Tout le monde pense qu’en 2015, quand je ne jouais pas beaucoup, j’ai vécu des moments difficiles et que je voulais alors prendre ma retraite.

C’est en 2012 que je me suis dit que j'étais peut-être mieux de retourner en Europe. Il faut comprendre que j’avais un contrat au Danemark. J’aurais pu rester là-bas, mais j’ai décidé de briser mon contrat parce que je voulais rentrer à la maison.

Je suis revenu parce que je voulais qu’un joueur québécois laisse son empreinte à Montréal. Je ne voulais pas être le Québécois de service. Je désirais être un joueur important qui allait laisser sa marque dans la MLS, et non pas seulement au sein du club.

Patrice Bernier, après avoir marqué contre le Toronto FC, lors des séries éliminatoires, en 2015.
Patrice Bernier, après avoir marqué contre le Toronto FC, lors des séries éliminatoires, en 2015.
(Photo : La Presse canadienne)

J’ai choisi l’Impact. J’ai choisi Montréal.

Les choses se sont finalement réglées et j’ai reçu le titre de joueur par excellence au terme de cette même saison. Ironique… mais ô combien satisfaisant!

On a beaucoup entendu parler de ma relation avec l’entraîneur-chef Jesse Marsch. Contrairement à ce que plusieurs d’entre vous peuvent penser, je n’ai pas de problème avec lui. Non, ça n’a pas été facile, surtout au départ, mais il y a toujours eu beaucoup de respect entre nous.

Les gens pensaient que nous ne nous parlions pas, mais au contraire, la communication n’a jamais été un problème. Ce sont seulement nos visions tactiques qui étaient parfois différentes.

Avec le recul et l’expérience, tu réalises que tous les joueurs professionnels doivent faire face à de l’adversité à un moment ou un autre. J’aime souvent répéter aux jeunes que c’est impossible de nommer un joueur - même Ronaldinho, Zidane, Ronaldo ou Messi - qui n’a pas été sur le banc au moins une fois dans sa carrière. Impossible.

C’est impensable de jouer tous les matchs comme partant pendant 20 ans. Chaque jour est un nouveau défi et, dans mon cas, cette période plus difficile m’a permis de renforcer ma volonté de jouer ici.

S’il y a eu une constante depuis mon retour à Montréal il y a six ans, c’est assurément votre amour et votre appui inconditionnels.

Au départ, je ne portais pas attention à ce que les gens disaient. Mais un jour, j’ai compris ce que Patrice Bernier et l’Impact représentaient pour vous, les Québécois. Je vous rencontrais dans la rue, je lisais vos messages et j’ai réalisé que vous vous étiez attachés à moi.

À partir de ce moment, c’est devenu d’autant plus important de me défoncer à chacune de mes présences sur le terrain. Même si je connaissais une moins bonne journée au plan technique, pour vous, j’avais le devoir de ne jamais lâcher. Vous étiez ce petit coup de pied au derrière dont on a parfois besoin!

Victoire ou défaite, si nous jouons avec notre coeur, vous allez nous apprécier. C’est la seule façon pour moi de vous montrer ma reconnaissance.

Si je suis resté, c’est bien sûr pour la famille et les amis, mais c’est aussi pour vous. Cette connexion, cette reconnaissance, ça vaut tous les millions du monde.

Aujourd’hui, à l’approche de mon dernier match à vie chez les pros, je me sens vraiment privilégié d’avoir eu une aussi belle carrière.

J’ai eu la chance d’affronter le Brésil en 2008, qui est pour moi le plus grand pays de foot. C’est un moment que je n’oublierai jamais. Je suis content d’avoir porté le maillot de mon équipe nationale pour une dernière fois cette année.

Je ne vais pas le cacher, je savais très bien que la Gold Cup arrivait. Je me disais que ce serait idéal de clore ce chapitre dans le cadre d’un tournoi international. Ça faisait deux ans que je ne m’étais pas vraiment impliqué. J’ai vu ça comme une occasion de laisser une petite empreinte sur l’équipe nationale et de partir sur une bonne note.

Pendant mes années en Europe, j’ai joué en Ligue Europa contre des clubs que je regardais à la télévision. J’ai marché sur le gazon de stades que j’espérais seulement avoir la chance de visiter un jour.

Malgré tout, les moments qui resteront gravés dans ma mémoire à tout jamais sont ceux vécus avec l’Impact.

Je me souviendrai toujours de la fois, l’an dernier, où je suis entré sur le terrain du stade olympique, devant 61 000 personnes, accompagné de mes deux filles. J’y repense et j’ai des frissons. Ce moment, je n’aurais probablement pas eu la chance de le vivre si je n’avais pas été à la maison.

Patrice Bernier, en compagnie de ses filles, sur le terrain du stade olympique.
Patrice Bernier, en compagnie de ses filles, sur le terrain du stade olympique.
(Photo : Impact de Montréal)

J’ai tellement de souvenirs qui se bousculent… En 2015, je n’avais presque pas joué et en séries, je marque. Je me rappelle de la sensation, de cette vibration qui te transperce quand la foule se met à hurler.

Je pense que j’aurais pu avoir une plus grande carrière. Avec le recul, tu penses aux choix que tu as faits, aux possibilités que tu aurais pu avoir. Quand tu as des joueurs comme Thierry Henry et Alessandro Nesta qui t’encensent, c’est plus fort que toi, tu te dis : « J’aurais dû… Je ne devrais pas être ici, je devrais être ailleurs. »

Je n’ai pas grandi avec une académie de développement. J’ai envie de dire que j’ai grandi avec le foot de la rue. Je me suis développé un peu par moi-même. Oui, j’ai des entraîneurs qui m’ont aidé au passage, mais ce n’était pas aussi structuré. Quand je regarde aujourd’hui l’Académie de l’Impact, je me demande quelle carrière j’aurais pu avoir si j’avais eu cet encadrement. J’étais prêt à intégrer le monde professionnel, mais mon potentiel était encore « brut ».

Au fond, j’ai dû travailler fort pour arriver à mes fins et c’est ce qui a fait de moi l’homme que je suis aujourd’hui.

Patrice Bernier, dans l'uniforme du FC Nordsjaellands (Norvège), lors d'un match de premier tour de la Ligue Europa, en 2008.
Patrice Bernier, dans l'uniforme du FC Nordsjaellands (Norvège), lors d'un match de premier tour de la Ligue Europa, en 2008.
(Photo : AFP)

Je termine donc ma carrière là où tout a commencé en 2000. J’ai pris ma décision à la suite d’une longue discussion avec le président de l’Impact Joey Saputo.

Mon corps me dit que j’aurais pu continuer, mais ma tête me dit que c’est assez. J’ai toujours été très exigeant envers moi-même. Je voulais choisir la fin de mon histoire. Je ne voulais pas que quelqu’un ou quelque chose le fasse pour moi.

Je n’y ai pas vraiment pensé cette année, sauf lors du premier match de la saison. J’ai eu ce que j’appellerais un « déséquilibre psychologique ». J’ai été frappé de plein fouet et j’ai senti mon coeur se serrer. J’ai réalisé que la fin approchait.

Même si je suis serein face à ma décision, je sais que le soccer va me manquer. Je vais surtout m’ennuyer du vestiaire, de la camaraderie. Tu apprends à connaître des individus, différentes cultures, et tu développes une réelle fraternité.

Le plan de match est maintenant de me joindre à l’Académie pour apprendre et me développer à titre d’entraîneur. Agir à titre de mentor est déjà un rôle que j’aime particulièrement. Je ne me suis jamais gêné pour aller conseiller les jeunes qui s’entraînaient sur les terrains adjacents au Centre Nutrilait. J’aurais tellement aimé avoir ce type d’enseignement à leur âge.

Je ne connais rien de ce monde-là. Je connais le jeu, mais qui dit que je serai un bon coach? C’est certain que je suis un peu anxieux face à ce nouveau défi. La volonté est là, mais je ne sais pas si je vais aimer ça. Si tout se passe bien, qui sait, peut-être qu’un jour, je pourrai retrouver les mêmes sensations à la barre de la première équipe.

Mon dernier match approche et je sais déjà que le moment venu, je vais penser à tous ceux qui ont rendu cette aventure possible.

À ma mère qui a été la première à me mettre un ballon dans les pieds.

À mon père, qui m’a toujours encouragé, même si je sais qu’il aurait préféré que je joue au hockey. À un certain moment, le hockey, ça allait tellement bien. La LNH n’était pas loin. L’image était belle : un jeune d’origine haïtienne qui parvient à performer dans le sport numéro un au Canada. Mon père aurait voulu que je fasse un peu ce que P.K. Subban est en train d’accomplir. Mais aujourd’hui, je sais qu’il est fier de moi.

Je vais penser à mes trois enfants, qui ont dû vivre avec un papa souvent parti. Je ne veux plus rater de moments importants. Je veux être là pour leurs matchs de soccer, pour la rentrée à l’école, pour les anniversaires... Je crois que mes filles ont hâte que je sois à la maison, mais en même temps, elles aimeraient que je continue.

Je vais penser à mon épouse, Mélisa. Si je suis revenu au Québec, c’est aussi pour elle. Nous avons grandi ensemble, nous étions en couple avant même que je devienne professionnel. Elle m’a vu jouer au hockey junior. Nous sommes devenus adultes ensemble. Mélisa, elle a tout quitté pour moi. Elle m’a vu débuter ici. Elle m’a vu grandir sur le terrain et à l’extérieur, prendre ma place. Elle s’était fait des amis en Europe, mais ce n’était pas la même chose.

C’était ma plus grande admiratrice, mais aussi ma première critique. Elle savait le niveau que je pouvais offrir et ne se gênait pas pour le dire si je ne jouais pas à la hauteur des attentes. Tout ce qui s’est passé, autant les hauts que les bas, je l’ai vécu avec elle. The rock, c’est elle. Ma femme, c’était mon appui numéro un.

Honnêtement, je ne pense pas que j’aurais traversé certains moments si elle n’avait pas été là. Après 18 ans, c’est aussi sa carrière qui se termine d’une certaine façon.

Par-dessus tout, lorsque le coup de sifflet final se fera entendre, je vais penser à ce petit bonhomme de 4 ans qui rêvait de devenir joueur professionnel de soccer.

« Patrice, je suis fier de toi! »

Propos recueillis par Christine Roger

Photo en couverture : Impact de Montréal