Marc Dos Santos

Grandir sous pression

Marc Dos Santos et l'Impact de Montréal sont champions de la USL au soccer en 2009. Marc Dos Santos et l'Impact de Montréal sont champions de la USL au soccer en 2009. Marc Dos Santos et l'Impact de Montréal sont champions de la USL au soccer en 2009.
Signature de Marc Dos Santos

Marc Dos Santos n’est jamais revenu au stade Saputo depuis son départ de l’Impact de Montréal en 2011. Il retrouvera la pelouse montréalaise le 21 avril comme membre du Los Angeles FC. Il revient sur son parcours de Montréal à Los Angeles en passant par le Brésil.

Par Marc Dos Santos, entraîneur adjoint du Los Angeles FC et ex-entraîneur de l’Impact de Montréal

Il n’y a pas un club de soccer au Canada ou aux États-Unis où la pression est plus forte qu’à l’Impact de Montréal. C’est là où la nécessité de gagner s’apparente le plus à ce que l’on peut vivre dans les grands clubs européens ou sud-américains.

Dès mon arrivée avec l’équipe, en 2009, j’ai ressenti cette immense pression. J’avais 31 ans. Je succédais à une légende du soccer canadien, John Limniatis, qui venait de mener le Bleu-blanc-noir en quarts de finale de la Ligue des champions de la CONCACAF. Après cinq matchs sans victoire, je devenais entraîneur-chef par intérim en remplacement de John.

J’étais prêt à relever le défi. Je me sentais à ma place sur le plan des connaissances et de la méthodologie d’entraînement. J’étais le plus jeune entraîneur de la première division de la USL et certains de mes joueurs étaient plus âgés que moi.

J’étais inconnu comme joueur et j’avais très peu d’expérience comme entraîneur. Je savais qu’on me poserait des questions sur mon jeune âge pendant la conférence de presse annonçant ma nomination. J’avais prévu une réponse dans laquelle je me comparais à Mozart, l’enfant prodige de la musique classique.

J’ai été arrogant, surtout la première année. Je n’aurais pas dû prononcer certaines paroles. Je devais me protéger et tenter de me soustraire à la pression. Je sentais constamment que je devais prouver ma valeur. Gagner deux ou trois matchs de suite ne suffisait pas.

Je n’avais pas besoin d’être arrogant, mais c’est impossible de revenir en arrière maintenant. Quand je regarde ça, je constate que mon passage à Montréal m’a permis de grandir.

J’éprouvais parfois des frustrations à devoir subir et gérer toute cette pression et à devoir prouver ma valeur chaque jour. Avec le temps, j’ai appris à grandir avec cette pression et à devenir meilleur. J’ai compris bien plus tard que c’était pour mon bien.

Parfois, gagner ne suffisait pas à l’Impact. La complaisance et le confort étaient proscrits, peu importe le résultat des matchs.

J’ai toujours eu une bonne relation avec Nick DeSantis, le vice-président relations internationales et développement technique. C’est encore le cas aujourd’hui. Je n’ai jamais oublié une conversation après un match remporté 1 à 0 à Portland. Déjà, en 2009, c’était très difficile d’aller gagner un match là-bas.

La première chose que Nick m’a dite au téléphone, c’est : « Marc, on a gagné, mais revois le match. » J’ai senti qu’il me défiait au bout du fil. J’ai revu le match et j’ai compris que nous devions nous améliorer. Ce sont des moments comme ça qui te poussent à devenir meilleur.

La volonté de gagner venait aussi de notre président, Joey Saputo. Je n’ai jamais oublié notre match à Miami, en 2009. Son intervention a été relatée dans les médias. On menait 1-0 et on a raté plusieurs bonnes occasions de faire 2-0. On a finalement annulé 1-1. Ce jour-là, ç’a chauffé dans le vestiaire. Un match nul sur un terrain adverse n’était pas toujours suffisant.

Je m’étais dit qu’on devait rapidement tourner la page et devenir une meilleure équipe. Ultimement, ça nous a aidés à remporter le championnat de la USL cette année-là.

Marc Dos Santos et l'Impact de Montréal en 2009
Marc Dos Santos et l'Impact de Montréal en 2009
(Photo : La Presse canadienne/Graham Hughes)

Joey m’avait aussi passé un message très clair après notre défaite de 6-1 contre Toronto en Championnat canadien. Puisqu’on était déjà éliminé avant le match et qu’on jouait deux jours plus tard une rencontre de ligue contre Vancouver, j’avais décidé de faire tourner notre effectif.

J’avais accordé une pause aux joueurs que je voulais utiliser contre les Whitecaps parce que c’était impossible physiquement pour nos gars de jouer deux matchs en deux jours. C’était la décision que j’avais prise et l’on a mangé une claque.

Après le match, Joey Saputo est venu me voir. D’un ton calme, il m’a dit : « Marc, je comprends ta décision, mais j’espère vraiment que ça va marcher contre Vancouver. »

Dans ma tête, la victoire contre Vancouver était essentielle, sinon ma rotation de joueurs perdait tout son sens. Je n’ai pas dormi pendant deux jours. Finalement, on a battu Vancouver 2-1 et ça nous a permis de les devancer au classement, en fin de saison, par deux points.

Ironie du sort, on les a battus en finale. Notre avance nous avait permis de disputer le match retour à la maison. On avait pu soulever la coupe sur notre pelouse et devant nos partisans au stade Saputo.

Je me souviens aussi d’un match amical contre Bordeaux au stade Saputo, à la fin du mois de juillet. Bordeaux était à Montréal pour disputer le Trophée des champions à l’En Avant de Guingamp. Cette année-là, Bordeaux était en Ligue des champions.

Même si la plupart de leurs titulaires allaient commencer le match sur le banc, c’était une immense commande pour nous, un club de deuxième division en Amérique du Nord.

La veille du match, en soirée, j’étais seul dans mon bureau à peaufiner notre plan de match. Joey Saputo est venu me voir et m’a demandé si l’équipe allait être prête pour la rencontre du lendemain. La conversation n’a pas été longue, mais j’ai senti à quel point cet affrontement était important pour lui.

Dans bien des clubs, un match amical ne veut pas dire grand-chose. Pas pour l’Impact. À Montréal, tous les matchs sont importants.

Je me souviens que ce soir-là, en rentrant chez moi, j’étais tellement stressé que je n’ai ni mangé ni dormi. Je ne faisais que penser à Bordeaux. Je me disais : « Marc, relaxe, c’est un match amical. » Mais dans mon subconscient, je savais que le duel comptait vraiment.

À la fin de la saison, des joueurs m’ont avoué que mon discours d’avant-match les avait surpris. « Marc, avec ton discours, on aurait dit qu’on s’en allait jouer un match de Ligue des champions! »

On a finalement perdu 2-1, mais on a joué un bon match. Tout le monde était content de l’image que nous avions donnée du club.

Avec le recul, j’ai peut-être trop analysé ou interprété les propos de Joey Saputo. Plus tard dans ma carrière, ces situations ne m’auraient jamais affecté de la sorte.

Mais là, j’avais à peine 32 ans... Je voulais prouver ma valeur.

Le pire Marc Dos Santos que l’Impact ait eu comme entraîneur est, de loin, celui de 2011.

Montréal se préparait à faire le saut en MLS, en 2012, et l’incertitude a miné le moral du groupe. Chaque jour, j’entendais des rumeurs sur l’identité des possibles entraîneurs une fois que l’équipe serait en MLS. Chaque jour, j’entendais des joueurs qui se demandaient qui allait partir et qui allait rester.

C’était un contexte de travail incroyablement inconfortable, et c’est le lot de bien des équipes qui font le saut en MLS à partir d’une deuxième division. Nick DeSantis et Matt Jordan travaillaient déjà à préparer la saison suivante. Le mouvement de personnel était continu.

On ne m’avait pas fermé la porte pour faire le saut en MLS. Nick et Matt avaient été clairs. J’avais l’occasion de continuer à Montréal, mais je sentais que mon avenir n’était pas assuré et cela m’avait frustré.

Au milieu de cette tempête, les bons résultats ne venaient pas. Je ne savais pas ce qui m’attendait. Les doutes se multipliaient et j’ai cassé. Je n’étais plus capable de continuer. J’ai eu une conversation avec Nick DeSantis et j’ai pensé que mon départ était la meilleure solution. J’ai quitté l’équipe le 28 juin 2011.

Je veux être clair : je n’ai pas été congédié par l’Impact. J’ai pris seul la décision. Je ne pouvais simplement plus continuer comme ça. C’était difficile pour ma famille et pour moi.

Extrait d’un reportage sur le départ de Dos Santos de l’Impact en 2011

Ç’a été très dur de quitter le club de ma ville. Pour moi, l’Impact, c’est comme la blonde que tu as eue au cégep ou à l’université. Tu étais complètement amoureux d’elle, mais pour une raison ou une autre, vous n’êtes plus ensemble.

Mon amour pour le bleu-blanc-noir est énorme. Encore aujourd’hui, c’est un club que j’aime et qui est très spécial à mes yeux.

La transition de 2011 à 2012 a été cruciale dans ma vie d’homme et d’entraîneur. J’ai énormément évolué.

Je suis parti entraîner des jeunes au Brésil. Mon premier contrat était avec le FC Primeira Camisa. Ç’a été dur pour mon ego. Je partais de Montréal, où j’occupais un emploi de choix, pour devenir un parfait inconnu qui entraînait un club de quatrième division.

Je n’ai jamais oublié mon premier entraînement là-bas. Le gazon de notre terrain d’entraînement m’arrivait à la cheville. Le gérant d’équipement devait enlever les filets dans les buts le soir et les remettre chaque matin, sinon les pêcheurs les volaient pendant la nuit.

Une fois, je plaçais des cônes quand, en me relevant, j’ai vu un cheval traverser notre terrain.

Je passais du stade Saputo à des conditions complètement différentes.

Pendant un tournoi d’un mois, j’ai dormi avec mes joueurs dans des appartements infestés d’insectes et qui n’étaient pas climatisés. Je me réveillais la nuit avec des fourmis qui me montaient dans le visage. J’allais parfois prendre une douche froide vers 3 h du matin avant de me recoucher tellement la chaleur était inconfortable.

Ces deux ou trois mois passés avec ce club ont changé ma vie et ma carrière. J’ai réalisé qu’au foot, comme dans la vie, rien n’est acquis. Il faut être reconnaissant chaque jour et donner le meilleur de sa personne à tout moment. On ne sait pas de quoi demain sera fait.

Marc Dos Santos en entrevue au Brésil en 2011.
Marc Dos Santos en entrevue au Brésil en 2011.
(Photo : Courtoisie FC Primeira Camisa)

Je pensais ressentir moins de pression à entraîner des jeunes de 16 ans au Brésil qu’à travailler avec des hommes avec l’Impact. Je m’étais trompé.

Après le FC Primeira Camisa, je suis devenu entraîneur pour l’équipe juvénile de Palmeiras, un club centenaire, l’un des plus prestigieux du Brésil. On a atteint la finale à mon premier tournoi à la barre de l’équipe et on affrontait Corinthians, les plus grands rivaux de Palmeiras. Au fil des années, des partisans étaient morts lors des affrontements entre ces deux clubs.

Le jour du match, le ministade était plein. Il y avait presque 4000 personnes, d’un côté habillées en vert, de l’autre en blanc et noir. On a perdu 1-0.

Cette semaine-là, personne ne me parlait ni ne me regardait au centre d’entraînement. Les collègues m’évitaient. Je n’aimais pas ça au point de dire à ma femme que je me ferais peut-être congédier. Elle me disait que je m’en faisais pour rien, que j’entraînais seulement des jeunes de 16 ans.

J’ai fini par appeler le directeur technique Cesar Sampaio, celui qui m’avait embauché, pour lui demander l’heure juste. Il m’a répondu de ne pas m’inquiéter. Il m’avait protégé. J’ai compris que le club avait vraiment pensé me congédier. Il m’a dit : « Marc, c’est comme ça à Palmeiras. Tu peux perdre contre n’importe qui, mais pas contre Corinthians. »

Un entraîneur avait d’ailleurs été congédié de l’équipe U-14 parce qu’il avait perdu deux matchs de suite contre des équipes moyennes. Ça ne passait pas, ça, à Palmeiras.

On a finalement gagné le championnat brésilien cette année-là, une première pour Palmeiras dans la catégorie juvénile. La défaite contre Corinthians a fait de moi un meilleur entraîneur. J’avais dû rester alerte toute la saison et ça m’avait permis de mieux préparer mon équipe.

Deux mois avant le championnat, mon fils Joshua, encore bébé, avait été hospitalisé pour une broncho-pneumonie. On venait à peine d’arriver à Palmeiras et, en raison d’une technicalité, ma famille n’était pas encore assurée. La facture s’élevait à 6000 $.

Quatre jours après notre titre, le vice-président du club a demandé à me voir. Je ne lui avais jamais parlé. Dans un club comme Palmeiras, c’est rare qu’un haut dirigeant s’adresse directement aux entraîneurs des équipes de jeunes. Quand je suis arrivé dans son bureau, j’ai vu la facture de l’hôpital.

Je n’avais aucune idée de la façon qu’il avait pu obtenir ce morceau de papier. Peut-être que mon ami et patron Cesar lui avait remis la facture. Je ne sais pas.

Il m’a demandé si c’était bel et bien le nom de mon fils. Je lui ai confirmé que oui. Il a pris la facture, l’a déchirée sous mes yeux et m’a dit : « C’est beau, le club va payer. Je veux que tu comprennes à quel point c’est important pour Palmeiras à tous les niveaux. »

J’ai gagné un autre championnat en 2017, à San Francisco, en NASL. L’entraîneur que j’étais avant de passer par Montréal, le Brésil et Ottawa n’aurait jamais pu traverser cette saison-là.

On a su au mois de juin que l’équipe cesserait peut-être ses activités à la fin de la saison. Les joueurs ne savaient pas ce qui allait leur arriver l’année suivante. D’autres se demandaient même s’ils allaient être payés. Je retrouvais l’incertitude qui avait eu ma peau avec l’Impact en 2011. Mais cette fois, j’étais mieux armé. Cette fois, j’étais préparé.

Le Marc de l’Impact aurait passé son temps à se plaindre, à dire des vacheries et à être fâché. Ma mentalité n’aurait pas été la même. Toutefois, mes passages à Montréal et au Brésil m’ont aidé à mieux gérer ce type de situation.

Marc Dos Santos avec les Deltas de San Francisco en 2017
Marc Dos Santos avec les Deltas de San Francisco en 2017
(Photo : Courtoisie Deltas de San Francisco)

J’ai répété le même message à mes joueurs : l’important, c’était d’être les meilleurs et de grandir chaque jour. On devait travailler sans jamais penser au lendemain.

On a gardé cette mentalité pendant quatre mois et on a gagné le championnat. Les joueurs ont cru en mon message et on a remporté la finale devant 13 000 spectateurs à San Francisco. L’équipe et la ligue ont depuis cessé leurs activités.

J’ai constaté, ce soir-là, à quel point j’étais une personne transformée.

Je n’ai jamais remis les pieds au stade Saputo depuis mon départ. Ce n’est pas par frustration. Le contexte n’a jamais été bon. Je ne suis pas amer. Je n’ai jamais manqué de travail depuis. Les rares fois où j’étais à Montréal, l’équipe traversait des moments difficiles et je ne voulais pas me pointer au stade dans pareilles circonstances.

Je craignais que les gens puissent interpréter ma présence comme un défi aux entraîneurs en place.

Je suis aujourd’hui très heureux au Los Angeles FC. Le club me traite bien et nous avons une très grande marge de progression devant nous. Le LAFC est un club que j’ai appris à aimer rapidement. Je travaille avec des gens qui ont un très grand coeur.

La grande question demeure inévitable : on me demande souvent si j’aimerais un jour revenir travailler avec l’Impact de Montréal. C’est difficile de répondre avec transparence à cette question. Je ne sais pas à quel point les lecteurs analyseront ma réponse avec maturité.

Je peux simplement répondre que l’Impact est un club que j’aime et un club qui a marqué ma vie. C’est une grande partie de qui je suis aujourd’hui.

Ce que je sais aussi, c’est que pour le match du 21 avril, je reviendrai chez moi.

Marc Dos Santos soulève la Coupe remportée par l'Impact de Montréal en 2009
Marc Dos Santos soulève la Coupe remportée par l'Impact de Montréal en 2009
(Photo : La Presse canadienne/Graham Hughes)

Propos recueillis par Antoine Deshaies
Photo en couverture : La Presse canadienne