Vaincre ses démons

Alex Surprenant Alex Surprenant Alex Surprenant

Si l’ascension d’Alex Surprenant dans le monde du soccer a été fulgurante, sa descente aux enfers l’a été tout autant. L’ancien joueur de l’Impact de Montréal lève le voile sur un passage difficile de sa vie et sur sa nouvelle passion pour les chapeaux.

Un texte de Christine Roger

« Papa, il faut que j’aille en désintox… »


Nous sommes en avril 2016. Alex Surprenant, 26 ans, vient tout juste de se trouver un nouvel emploi, mais à sa deuxième journée, il s’absente puisqu’il est trop mal en point. Sa copine a aussi choisi de le quitter.

Il a atteint un point de non-retour. Il doit changer, et il le sait.

« Je me suis levé un matin et je me suis dit “ok, tu ne peux même pas garder la fille que tu aimes. Ça ne marche pas du tout”. »

Lorsque sa carrière de joueur professionnel de soccer a pris abruptement fin trois ans plus tôt, il s’est fait prendre dans une spirale destructrice. Alcool, drogue et fêtes sont rapidement devenus son quotidien.

Alex Surprenant
(Photo : Radio-Canada/Alain Décarie)

Né sur une ferme laitière à Saint-Alexandre-d’Iberville, sur la Rive-Sud, Alex Surprenant passe la majorité de son enfance à jouer à l’extérieur. Il doit avoir 4 ou 5 ans quand le soccer entre dans sa vie.

« Voyant que mes frères et moi aimions beaucoup le soccer, mon père nous a construit des buts. Nous avions donc notre propre terrain de soccer à la maison », raconte-t-il.

Bedford, Mont St-Grégoire, les meilleurs espoirs du Haut-Richelieu; il gravit rapidement les échelons dans le soccer mineur québécois. Dans la cour d’école, il ne joue pas au hockey avec ses amis. Douze mois par année, il joue au soccer.

Alex Surprenant a toujours été milieu de terrain, mais il a 13 ans lorsque son entraîneur, Otmane Ibrir, décide de faire de lui un défenseur. À sa première expérience à ce poste, le déclic se produit. Les résultats sont tellement probants que moins d’un an plus tard, il est appelé au Centre national de haute performance (CNHP) et à 15 ans, il est un membre de l’équipe canadienne de soccer des moins de 20 ans.

En 2006, alors qu’il semble voguer tranquillement vers une carrière de professionnel, ses entraîneurs au CNHP le rencontrent, tout juste avant les vacances de Noël.

« Alex, on dirait que tu es moins impliqué. Si ça ne va pas mieux, si tu ne fais pas de changements et tu ne reviens pas plus motivé en janvier, il y a de fortes chances qu’on te mette dehors, que ce soit fini pour toi le soccer de haut niveau. »

C’était il y a 10 ans, mais il s’en souvient comme si c’était hier. Il ne l’avait pas vue venir et cette rencontre a eu l’effet d’un coup de massue.

« Ça m’avait tellement chamboulé. Ça m’avait tellement marqué que j’ai dit “c’est impossible que je me fasse c******* dehors” », se remémore-t-il.

L’Attak de Trois-Rivières, l’équipe B de l’Impact de Montréal, doit faire ses débuts l’été suivant. C’est ce qui sert de motivation au jeune homme qui a 17 ans à l’époque. Pour la première fois de sa vie, il se dit qu’il peut devenir professionnel et porter les couleurs de l’Impact de Montréal.

Il signe alors un contrat avec l’Attak et avant même la fin de la première année, il s’entraîne aux côtés des professionnels. En janvier de l’année suivante, à l’âge de 18 ans, il conclut une entente de deux ans avec l’Impact.

« En l’espace d’un an, je suis passé de “Alex, ça ne marche plus, on va te mettre dehors” à “je signe un contrat avec l’Impact et je deviens joueur professionnel”. C’est allé tellement vite », explique Surprenant.

Alex Surprenant, dans l’uniforme de l’Impact de Montréal, en 2009.
Alex Surprenant, dans l’uniforme de l’Impact de Montréal, en 2009.
(Photo : Impact de Montréal)

En 2008, il fait partie des réguliers du onze montréalais et débute une quinzaine de matchs. La saison suivante, un virage à 180 degrés s’opère. Un changement de personnel et l’embauche de nouveaux joueurs qui évoluent à la même position que lui viennent sonner la fin de son aventure montréalaise.

« Ils pensaient peut-être que je n’étais pas tout à fait prêt. Ils m’ont un peu tassé. Ça devient difficile de te prouver quand tu fais juste t’entraîner et tu ne joues pas. À la fin de 2009, ils m’ont remercié. C’était déjà fini. »

Il tente ensuite sa chance lors d’un camp d’entraînement à Toronto. Il impressionne à ses deux premiers jours, mais il subit ensuite une déchirure à l’ischiojambier.

Non seulement ses services ne sont pas retenus par l’équipe, mais il aggrave sa blessure. Les conséquences sont énormes. Il est tenu à l’écart du jeu pendant 7 à 8 mois et il rate donc la saison 2010 en entier.

Il aurait pu choisir d’abandonner, mais il n’avait pas dit son dernier mot. En 2011, Edmonton fait son entrée en NASL et Surprenant saisit cette occasion. Il est à peine guéri lorsqu’il se présente en Alberta au début de mois de décembre. L’expérience est suffisamment concluante pour qu’on lui offre un contrat.

La malchance s’abat à nouveau sur lui pendant la saison morte lorsqu’il se blesse à une cheville. Il décide de prendre une pause afin de réellement guérir. Mais cette pause s’est finalement éternisée pendant 2 à 3 ans. Cette blessure, c’est la goutte qui aura fait déborder le vase.

« Je pouvais jouer, mais je n’étais vraiment pas à 100 %. J’avais mal. Le soccer, c’est un sport que si tu n’es pas à 100 %, ça ne fonctionnera pas. Le gars devant toi, il va te battre 8 fois sur 10. »

À ce moment, Alex Surprenant pourrait demeurer impliqué dans le soccer, mais il ressent plutôt le besoin de s’en éloigner, de faire quelque chose de complètement différent.

Il devient manoeuvre dans la construction, tout en travaillant dans les bars. Il fait aussi un voyage de quelques mois en Asie avec son frère. À son retour, il cherche une façon de combler le vide laissé par la fin abrupte de sa carrière de joueur.

« C’est correct de travailler sur les chantiers, mais je n’aimais pas vraiment ça. Moi, dans la vie, il faut que je fasse quelque chose qui me fasse triper si je veux survivre dans cette société, dans ce monde », confie-t-il.

Il s’inscrit donc à un cours en production télévisuelle et cinématographique, mais il n’est pas assidu et réalise que ce n’est pas pour lui. Il sort, il fait la fête, il n’est pas sérieux.

« Avec le recul, j’ai l’impression que c’était un passage obligé. J’ai tellement fait de compromis quand j’étais joueur de soccer, se rappelle-t-il. J’ai toujours aimé faire la fête, mais c’était contrôlé parce que je devais être en forme. Moi, ça me buzzait complètement jouer au foot. Mais quand il n’y a plus ça, du jour au lendemain, c’est free for all. »

Quand tu n’as plus cette passion, cette « drogue », qu’est-ce que tu fais? Dans le cas d’Alex Surprenant, le problème, c’est que la drogue qu’il a trouvée pour combler ce vide est… de la vraie drogue.

Et c’est là que sa longue épopée débute…

Alex Surprenant
(Photo : Radio-Canada/Alain Décarie)

« Je ne buvais pas chaque jour, mais la fin de semaine, c’était des marathons. C’est une forme d’alcoolisme, mais je n’étais pas un alcoolique typique. Ça coûtait trop cher, c’était épuisant. Ça prenait deux à trois jours m’en remettre chaque fois. »

Les deux, l’alcool et la cocaïne, viennent toujours ensemble. Le cocktail parfait, de son propre aveu.

« Tu es moins dans l’anxiété. Ça dure trop longtemps. Tu ne dors pas de la nuit, tu repars le lendemain. Ça n’a pas d’allure. C’est un rythme de vie effréné. Quand tu récupères, la drop est vraiment dure », confie-t-il.

Mais malgré les hauts et surtout les bas, il n’arrête jamais de rêver. Il n’y a pas un moment où il ne cherche pas quelque chose qui va le passionner autant que le soccer a pu le faire. Jamais il n’abandonne.

« Mais quand tu consommes, tu procrastines tout. Procrastine.com, c’est toi. Tu remets tout au lendemain », reconnaît-il.

À la fin, il est incapable de prendre un seul verre, une seule bière avec ses amis. À un certain moment, une seule gorgée et il sait qu’il vient de déraper.

Il maintient ce train d’enfer jusqu’en avril 2016. Trois ans. Trois ans à s’enfoncer, à chercher désespérément sa voie.

Il se dit souvent qu’il doit prendre sa vie en main, qu’il doit arrêter, mais c’est en 2016 qu’il frappe un mur. Il perd sa copine et bien souvent, il ne rentre même pas travailler. Il est devenu un menteur. Il a toujours été un homme droit et honnête et maintenant, il cache des choses à son entourage.

Il appelle alors son père.

Sa famille sait qu’il a des problèmes, mais jamais elle ne se serait doutée que la situation est aussi grave.

Il prend ensuite le combiné et téléphone dans un centre, à Saint-Hyacinthe. Il y passe trois semaines dans une cure de désintoxication fermée.

C’est la meilleure décision qu’il a prise.

Après un an de sobriété complète, il veut tenter de boire à nouveau. Il veut vérifier s’il est capable de se contrôler maintenant qu’il a stabilisé sa vie.

« Quand je jouais au soccer, j’étais capable de me contrôler. Je me disais… Est-ce que je suis un dépendant toxicomane alcoolique typique? Ou suis-je seulement quelqu’un qui se cherchait tellement dans la vie qu’il compensait dans les drogues et dans l’alcool? »

Le processus est en marche. Il est capable, mais c’est encore délicat.

« Le démon n’est pas loin », avoue-t-il.

La veille, il avait encore une fois dérapé. Il a 26 ans et son père doit le reconduire à sa voiture qu’il a laissée quelque part puisqu’il n’était pas en état de conduire. Ça n’allait pas. Ça n’allait plus.

« Alex, qu’est-ce que tu vas faire? », lui demande son père, visiblement inquiet.

« Papa, je pense que je veux faire des chapeaux. Fabriquer des chapeaux à la main. »

« Ok, on fait quoi? On appelle où? On s’y prend comment? »

Son père, un fermier de métier, aurait pu tenter de le raisonner, de le convaincre de choisir un métier stable. Mais non.

« Mon père ne m’a jamais dit “ok mon petit gars, tu vas traire des vaches”. Mes parents ne nous ont jamais menottés à la ferme. Ils nous ont toujours encouragés, mes frères et moi, à faire ce qu’on aimait. Et c’est sans doute pour ça que je suis là où je suis présentement. »

Peu de temps auparavant, il était tombé sur une vidéo d’un chapelier américain, Nick Fouquet. Il se sentait enfin inspiré et avait trouvé ce qu’il voulait faire.

Après une courte recherche, il trouve le nom de Lucie Grégoire, qui donne des cours de chapellerie à Montréal. Il s’inscrit pour une première fois en avril 2016. Quatre cours de quatre heures chacun. Il rate la moitié des cours parce qu’il a trop fêté la veille.

« Ce fut un autre wake-up call. J’avais enfin trouvé quelque chose qui me passionnait et je n’étais pas capable de faire ce qu’il fallait pour réussir. »

À sa sortie de cure de désintoxication, à l’été 2016, il contacte à nouveau Lucie Grégoire. En septembre, il suit les cours d’introduction. Il a un réel coup de coeur pour le métier.

Alex Surprenant a toujours eu beaucoup d’intérêt pour la mode. Même quand il jouait au soccer, il avait un look qui sortait de l’ordinaire. Mais pendant sa carrière d’athlète, il bloquait son côté artiste. Il se dévouait entièrement à son sport et n’osait pas explorer cette facette de sa personnalité.

Alex Surprenant
(Photo : Radio-Canada/Alain Décarie)

Depuis, son plan de match a fonctionné à merveille. Et son changement de mode de vie y est pour quelque chose.

« Quand tu es sobre et que tu es à ton affaire, tu n’arrêtes jamais. Tu te lèves le matin et tu ne rates pas de journée. Même si tu es malade, tu ne rateras pas ta journée. Ta tête est là quand même. Les drogues, ça t’enlève la motivation. C’est perturbateur comme ça », explique-t-il.

Il développe rapidement une excellente relation avec Lucie Grégoire, au point où elle décide de partager son atelier de la rue Parthenais avec lui. À la fin de l’année 2016, il lance officiellement sa compagnie de chapeaux : Fumile.

Ses chapeaux ont la cote auprès de la colonie artistique québécoise et canadienne. Après quelques mois seulement, il compte parmi ses clients des noms comme Yann Perreault, Maxime Le Flaguais, Caroline Dhavernas, Phil Roy, Alex Nevsky, Catherine Brunet, Étienne Boulay et Win Butler.

Si son ascension dans le monde du soccer a été fulgurante, sa progression dans l’univers de la chapellerie, en quelques mois seulement, a de quoi impressionner.

« Je pense que j’avais ce qu’il fallait pour jouer maximum 10 ans. Je ne pense pas que j’aurais joué 20 ans comme Patrice Bernier. C’est drôle, je le savais déjà quand j’étais jeune. Mais pendant ces 10 ans, j’aurais tout donné. »

Alex Surprenant a toujours su qu’il y avait autre chose que le foot dans la vie. Il est persuadé qu’avec le temps, il serait devenu moins passionné par son sport. Son côté artiste aurait fini par se manifester, mais peut-être simplement un peu plus tard.

Il était un gars réaliste lorsqu’il jouait au soccer. Oui, il voulait évoluer chez les professionnels, mais il ne s’est jamais dit qu’il porterait les couleurs du Real Madrid.

Il adopte la même approche lorsqu’il est question de ses chapeaux. Mais il ne cache pas que ses ambitions sont grandes.

D’ici un an, il croit qu’il pourra vivre de sa passion.

D’ici trois ans, il prévoit être reconnu à l’international.

Exagéré? Arrogant?

« Quand je me dédie à quelque chose, ça peut aller vite. Très vite. »

Photo en couverture : Radio-Canada/Alain Décarie