La Coupe oubliée

Jim Brennan, Garret Kusch et Paul Fenwick, du Canada, soulèvent le trophée après avoir vaincu la Colombie en finale du tournoi de la Gold Cup en 2000. Jim Brennan, Garret Kusch et Paul Fenwick, du Canada, soulèvent le trophée après avoir vaincu la Colombie en finale du tournoi de la Gold Cup en 2000. Jim Brennan, Garret Kusch et Paul Fenwick, du Canada, soulèvent le trophée après avoir vaincu la Colombie en finale du tournoi de la Gold Cup en 2000.

En 2000, le Canada, une équipe anonyme, surprenait le monde du soccer en remportant la Gold Cup. Une victoire qui constitue, encore aujourd’hui, le plus grand accomplissement de l’histoire du soccer masculin canadien.

Un texte d’Antoine Deshaies

L’image inédite est toujours ancrée dans la mémoire de Martin Nash : le milieu de terrain canadien fait partie de la demi-douzaine de joueurs entassés sous une grande tente pour assister à un tirage pile ou face qui va changer leur vie.

Nous sommes le 17 février 2000 au Colisée de Los Angeles.

Le Costa Rica et la Corée du Sud viennent de faire match nul 2-2 à la Gold Cup, le tournoi qui couronne la meilleure équipe de soccer de l’Amérique du Nord, de l’Amérique centrale et des Caraïbes, lors du dernier match du groupe D. Du haut des gradins, les Canadiens attendaient le sifflet final pour connaître leur sort. Devant l’égalité parfaite entre le Canada et la Corée du Sud, une équipe invitée, dans le groupe de trois équipes, l’ultime bris d’égalité reposait alors sur une pièce de monnaie.

Pile, le Canada passe en quarts de finale. Face, c’est la Corée.

« Les organisateurs du tournoi voulaient faire le tirage le lendemain matin derrière des portes closes, mais notre entraîneur Holger Osieck avait clairement exprimé son opposition, rappelle aujourd’hui le gardien par excellence du tournoi, Craig Forrest. On se méfiait toujours des pratiques douteuses de la CONCACAF. Osieck était juste à côté du gars qui faisait le tirage. »

La pièce de monnaie est lancée, puis tombe au sol.

Pile.

« La moitié des joueurs de l’équipe étaient convaincus qu’on allait perdre et ils nous attendaient dans l’autobus, confie Martin Nash. Ils ne nous ont pas crus quand on leur a annoncé qu’on passait en quarts de finale.

« C’était un sentiment vraiment étrange, comme si on avait gagné un match sans le jouer, ajoute le milieu de terrain et frère de l’ex-vedette de basketball Steve Nash. Je n’avais jamais vu ça dans aucun sport, peu importe le niveau. »

« Un de mes amis qui habitait à Los Angeles m’avait invité pour une ronde de golf le lendemain advenant une défaite au tirage, ajoute Forrest. Ça aurait été un joli prix de consolation, mais je préférais continuer le tournoi. »

Ce coup de chance allait devenir l’élément déclencheur d’un parcours inattendu pour le Canada. L’équipe nationale allait soulever, 10 jours plus tard, la Gold Cup, le trophée remis aux champions du plus important tournoi continental de la CONCACAF, après un parcours éliminatoire parfait.

Une victoire de 2-1 contre le Mexique en quarts de finale, un gain de 1-0 contre Trinité-et-Tobago en demi-finale et une finale réussie de 2-0 contre la Colombie, le prestigieux invité sud-américain.

Le Canada venait, contre toute attente, d’ébranler le monde du soccer et de remporter la plus grande victoire de son histoire en soccer masculin. Encore aujourd’hui, 17 ans plus tard, aucun gain canadien n’approche la résonance de cette victoire.

L’équipe n’avait pourtant aucune chance de gagner selon le programme officiel remis aux athlètes, médias et spectateurs en début de tournoi.

« Ça nous avait fouettés et motivés de lire ça, c’est certain », affirme Carlo Corazzin, improbable meilleur buteur du tournoi avec quatre réussites.

« Sur les 12 équipes inscrites, on nous prédisait le 12e rang, précise Craig Forrest. Personne ne nous donnait une chance et, bien honnêtement, on ne pouvait pas les blâmer. Les attentes envers le Canada étaient toujours très basses. »

« Le ton utilisé dans le programme était très irrespectueux, ajoute le capitaine de l’équipe Jason de Vos. Quand quelqu’un manque de respect à l’honneur que représente le fait de jouer pour votre équipe nationale, c’est une immense source de motivation. »

Les astres étaient cependant alignés pour un dénouement différent.

« Ça prouve à quel point le soccer est un sport unique, confie Richard Hastings, l’un des héros improbables du Canada. Tout peut arriver dans un match et dans un tournoi. Ça nous est arrivé et personne ne l’a oublié. »

Lorsqu’il a quitté son club d’Inverness, en Écosse, pour rejoindre le Canada à la Gold Cup, le jeune Richard Hastings ne s’attendait pas à vivre autant d’émotions fortes et encore moins d’être le bourreau du Mexique en quarts de finale.

Le défenseur de 22 ans était déjà sur un nuage puisqu’il venait de battre le mythique club Celtic en Coupe d’Écosse la semaine précédente. L’équipe nationale lui réservait généralement le poste de substitut. C’est sur le banc qu’il a d’ailleurs amorcé le tournoi.

Son rôle allait changer dès le premier match. Il a été appelé en relève à Paul Fenwick, blessé, à la 62e minute du duel contre le Costa Rica. Hastings n’allait plus jamais quitter le terrain.

« L’entraîneur a vu quelque chose en moi qui pouvait aider l’équipe et il m’a fait confiance, se remémore Hastings, aujourd’hui entraîneur de l’équipe U-17 à Inverness. Il a pris un risque en m’utilisant à une position qui n’était pourtant pas la mienne. »

En Écosse, Hastings était défenseur latéral gauche ou encore milieu gauche. À la Gold Cup, c’est comme milieu défensif qu’il a foulé le terrain.

« Je me souviens d’une conversation avec notre sélectionneur Holger Osieck à l’hôtel, ajoute Hastings. Je lui ai rappelé que je n’avais jamais joué à cette position. Je voulais qu’il le sache. Il m’a répondu qu’il était très à l’aise avec ça et qu’il savait que je ferais le travail. Il avait une confiance absolue en ses joueurs. »

La tâche s’annonçait pourtant impossible contre le Mexique, géant continental et champion des deux éditions précédentes. Les Mexicains flirtaient à l’époque avec le top 15 mondial. Comme aujourd’hui d’ailleurs.

« On savait que ce serait difficile, surtout à San Diego, dit Forrest. C’était comme un match à la maison pour eux tellement la foule leur était acquise. »

Les Canadiens avaient un plan de match très défensif. Pourchasser les Mexicains trop haut sur le terrain aurait été fatal.

« Personne ne pensait qu’on gagnerait, se rappelle Nash. Ils ont dominé les 75 premières minutes et menaient 1-0, mais nous les avons surpris avec un but à la 83e minute. »

Le but égalisateur est venu de la tête de Carlo Corazzin. Son troisième but en trois matchs était aussi le troisième du Canada dans le tournoi.

Carlo Corazzin a été sacré meilleur buteur de la Gold Cup 2000.
Carlo Corazzin a été sacré meilleur buteur de la Gold Cup 2000.
(Photo : Getty Images/AFP/VINCE BUCCI)

« On n’avait jamais rien fait ou presque contre le Mexique, se rappelle Corazzin, aujourd’hui ouvrier au port de Vancouver. Tout le monde pensait qu’ils allaient nous écraser. Mon but de la tête sur un centre de Martin Nash est mon but le plus important dans ce tournoi. »

À l’époque, la règle du but en or s’appliquait. Rare parenthèse dans le système de prolongation de la FIFA, la règle du but en or a été utilisée de 1998 à 2004. À l’image de ce qui se fait au hockey, elle stipulait qu’un but marqué mettait fin immédiatement au match.

La FIFA a ensuite utilisé le but en argent à l’Euro 2004 (le match prenait fin après la première période de prolongation si un but était marqué). Le soccer mondial est ensuite revenu à la formule actuelle qui force les deux équipes à disputer les deux périodes supplémentaires de 15 minutes même si un but est inscrit.

À la troisième minute de la prolongation, les Mexicains menacent avec un coup de pied de coin. Mais un dégagement et trois coups de tête plus tard, le Canada contre-attaque à quatre. Martin Nash entre dans la zone mexicaine en possession du ballon et centre, 20 mètres plus loin, pour Richard Hastings sur la gauche.

« J’ai encore une image claire de l’action dans ma tête, confie Nash, auteur des deux passes décisives dans le match. J’avais trois options et Richard représentait la meilleure chance de marquer. Mon centre n’était pas facile à maîtriser, mais il a réussi un superbe contrôle du genou et sa frappe était imparable. »

Un éclair de génie, et le match est terminé. Les Canadiens sont sur un nuage. Les Mexicains, eux, sont agenouillés sur la pelouse, terrassés, sans aucun droit de réplique.

« L’image de Jim Brennan qui me saute dans les bras est encore très claire dans ma tête, confie Hastings. Il a été le premier à me rejoindre et à me soulever dans les airs. Jamais je n’oublierai cette scène.

Richard Hastings célèbre son but gagnant avec ses coéquipiers Jim Brennan et Martin Nash.
Richard Hastings célèbre son but gagnant avec ses coéquipiers Jim Brennan et Martin Nash.
(Photo : Getty Images/AFP/Hector Mata)

« Je n’ai jamais rien ressenti d’aussi fort dans toute ma carrière, ajoute-t-il. Ça n’arrive qu’une fois, une extase du genre. »

« C’est le seul match de ma carrière qui s’est terminé sur un but en or, raconte Nash. Je ne me souviens pas d’avoir célébré un but avec autant d’intensité. On jubilait. C’était fou. »

Carlo Corazzin, lui, se souvient surtout du silence qui a frappé le stade à San Diego.

«  Les partisans mexicains étaient tellement bruyants durant le match avec leurs chants et leurs trompettes, puis est venu le silence total après notre but en or, dit Corazzin. On aurait pu entendre une mouche voler. J’entends encore nos cris de célébrations. Ils étaient tellement clairs et purs tant le reste du stade était silencieux. »

« De mon point de vue à l’autre bout du terrain, je n’étais pas certain si le ballon était entré dans le but ou s’il avait abouti dans le petit filet, confie Craig Forrest. Quand j’ai vu notre banc se vider, j’ai commencé à courir aussi vite que je le pouvais pour rejoindre les célébrations. Je sautais de joie comme un enfant. Je croyais que j’allais toucher les étoiles. C’était extraordinaire et je ne me souviens pas d’avoir sauté aussi haut de ma vie. »

« On était euphoriques, mais aussi soulagés, ajoute Forrest. On était toujours inquiets d’être défavorisés par les arbitres quand on affrontait des puissances comme le Mexique et les États-Unis. On savait bien que la CONCACAF comptait sur ces équipes pour vendre plus de billets alors que notre pouvoir d’attraction était presque inexistant. »

Les partisans mexicains déçus de l’absence du Mexique de la finale de la Gold Cup 2000.
Les partisans mexicains déçus de l’absence du Mexique de la finale de la Gold Cup 2000.
(Photo : Getty Images/Stephen Dunn)

Plus de 18 000 spectateurs ont assisté à ce quart de finale Canada-Mexique. À titre comparatif, la demi-finale contre Trinité-et-Tobago a été jouée devant à peine 2800 amateurs. La finale a été à peine plus courue avec une foule estimée à 7000 personnes dans l’immense Colisée de Los Angeles, qui peut pourtant en accueillir environ 100 000.

« On avait du mal à y croire dans l’autobus qui nous ramenait à l’hôtel, se rappelle Jason de Vos. On était un groupe de vétérans à l’arrière et, à un moment donné, Paul Peschisolido a lancé une phrase prophétique : "Je pense qu’on peut gagner le tournoi." »

Les Canadiens avaient le vent dans les voiles et la confiance gonflée à bloc. Deux ingrédients dangereux pour n’importe quel adversaire.

Sur papier, l’adversaire suivant du Canada était moins menaçant que le Mexique. Trinité-et-Tobago pouvait toutefois compter sur Dwight Yorke, l’attaquant vedette de Manchester United au sommet de sa carrière à 29 ans.

Encore une fois, la méfiance régnait dans le camp canadien parce que le président de la CONCACAF à l’époque, le controversé Jack Warner, est Trinidadien. Warner était aussi vice-président de la FIFA. Onze ans plus tard, il allait devoir démissionner à la suite de sa suspension par le comité à l’éthique de la fédération.

Il a été arrêté pour fraude en 2015 et banni à vie par la FIFA la même année. Mais déjà en 2000, plusieurs remettent en doute son intégrité, dont Craig Forrest.

« On était encore inquiets c’est certain, dit le gardien étoile. On craignait encore un arbitrage partisan. Mais, finalement, je ne me souviens pas de décisions douteuses. Ils ont obtenu un tir de pénalité, mais rien de vraiment contestable. »

Cette demi-finale constituait un match piège pour le Canada. Quatre jours après le triomphe rempli d’émotions contre le Mexique, tout était à recommencer. Trinité-et-Tobago a d’ailleurs nettement dominé la rencontre. Craig Forrest a même dû bloquer un tir de pénalité.

« On a eu un relâchement, c’est clair, on était vidé émotionnellement après notre victoire contre le Mexique, mentionne Carlo Corazzin. En même temps, nous avions une telle confiance en nous. Chaque fois qu’on entrait sur le terrain, on avait le sentiment qu’on pouvait gagner. Tout ce qu’on touchait se transformait en or. »

Le Canada a marqué sur sa seule occasion nette du match, un but de la tête du défenseur Mark Watson après un coup de pied de coin.

Le gardien Craig Forrest est félicité par ses coéquipiers après la victoire contre Trinité-et-Tobago.
Le gardien Craig Forrest est félicité par ses coéquipiers après la victoire contre Trinité-et-Tobago.
(Photo : Reuters/Sam Mircovich)

Contre toute attente, la sélection canadienne accédait à la finale de la Gold Cup. En entrevue après le match avec le réseau Sportsnet, qui l’emploie d’ailleurs aujourd’hui, Forrest avait du mal à retenir ses sanglots tellement l’émotion était forte.

Il a même mis fin à l’entrevue en enlaçant le journaliste.

« On avait du mal à y croire, précise le gardien par excellence du tournoi. On allait en finale contre la Colombie. »

Et, pour une fois, les Canadiens ne soupçonnaient pas la CONCACAF de favoriser l’adversaire. S’il avait fallu qu’une nation invitée remporte le tournoi…

Le 27 février 2000, 10 jours après que le hasard eut fait tomber la fameuse pièce de monnaie du côté pile, le Canada enfile à nouveau son habit de négligé pour affronter la Colombie.

Il pleut à Los Angeles. Le terrain est détrempé. Le stade est presque vide et l’atmosphère, très calme. Les conditions plaisent aux Nordiques.

« Les Colombiens étaient plus forts techniquement que nous, se souvient Forrest. Une surface sèche aurait favorisé leur jeu de passes. Nous étions très à l’aise sous la pluie et on a joué de loin notre meilleur match du tournoi. En fait, je pense que c’est le meilleur match de la sélection canadienne auquel j’ai participé de toute ma carrière. »

Une opinion partagée par Jason de Vos. Le capitaine canadien rappelle que le pays était déjà qualifié pour la Coupe des confédérations au Japon en 2001 [un tournoi préparatoire de huit équipes disputé dans le pays organisateur de la prochaine Coupe du monde, NDLR]. Les gars n’avaient rien à perdre.

« On jouait sans pression, dit de Vos. On a vraiment pu exprimer tout notre talent. Je retiens de ce match qu’une équipe libérée peut accomplir des choses extraordinaires. »

« La Colombie avait des joueurs de classe mondiale et nous a mis sous pression rapidement, se souvient Carlo Corazzin. Notre gardien nous a sauvé à quelques reprises, mais dans l’ensemble, on défendait bien. On avait un bon plan de match pour exploiter la contre-attaque. »

Après avoir repoussé plusieurs attaques, le Canada parvient à marquer dans la dernière minute de la première mi-temps. Le coup de pied de coin de Martin Nash est repris de la tête par le capitaine Jason de Vos.

Jason de Vos célèbre son but en finale contre la Colombie.
Jason de Vos célèbre son but en finale contre la Colombie.
(Photo : Associated Press/Mark J. Terrill)

« Notre grandeur était l’un de nos rares avantages sur les Colombiens, analyse Nash. On devait en profiter sur les coups de pied arrêtés. Nous avons marqué notre deuxième but grâce à un tir de pénalité. J’ai la conviction qu’on a été la meilleure équipe ce jour-là. »

Carlo Corazzin, sacré meilleur buteur du tournoi, convertit en effet un coup de pied de réparation à la 68e minute.

Carlo Corazzin fête son but marqué contre la Colombie.
Carlo Corazzin fête son but marqué contre la Colombie.
(Photo : Getty Images/AFP/Mike Nelson)

Le Canada mène 2-0 et il ne reste qu’une dizaine de minutes au cadran quand la Colombie obtient un tir de pénalité à son tour. Mais pour la deuxième fois en deux matchs, Craig Forrest dit non.

« S’ils avaient marqué, la suite des choses aurait été périlleuse, analyse Forrest. Quand j’ai bloqué le tir, j’étais très heureux, mais je criais aux joueurs qui venaient me féliciter de foutre le camp parce que je voulais me débarrasser du ballon avant que l’arbitre ne me sanctionne. Je ne voulais pas qu’on perde notre concentration parce que si on avait perdu ce match, on aurait eu des regrets pour le reste de notre vie. C’est pour ça que je vilipendais les gars. »

Le gardien Craig Forrest demande à ses coéquipiers de reprendre leur position après avoir effectué un arrêt crucial sur un tir de pénalité.
(Photo : Getty Images/AFP/Vince Bucci)

« On savait qu’il allait arrêter le tir de pénalité et c’est rare d’avoir cette certitude-là, lance Richard Hastings. Forrest a été immense pour nous durant tout le tournoi. On n’avait pas à se soucier de faire une erreur, on savait qu’il était là pour réparer nos gaffes. Il avait une telle confiance en lui. »

Au sifflet final, c’est la délivrance, même si on est loin de l'exubérance du but en or du quart de finale.

« C’était un sentiment incroyable. Mais à 2-0, on savait qu’on allait gagner, explique Martin Nash. C’était une immense victoire pour le Canada. »

« Soulever la coupe avec Craig Forrest était extraordinaire, se rappelle Jason de Vos. Ce que les gens ne réalisent pas, c’est que la coupe pesait près de 45 kg. Je me serais fait mal au dos si j’avais soulevé le trophée moi-même! »

Jason de Vos et Craig Forrest soulèvent le lourd trophée.
Jason de Vos et Craig Forrest soulèvent le lourd trophée.
(Photo : AFP/Vince Bcci)

Une telle victoire, normalement, aurait dû être fêtée en grand. Sauf que pour plusieurs joueurs de l’équipe, les célébrations n’ont duré que quelques heures.

D’abord, les photos d’équipe sur le terrain, trophée à la main, puis dans le vestiaire, et enfin quelques verres à l’hôtel.

Rien de plus. Pas le temps.

« On éprouvait un sentiment de fierté extraordinaire. On se serrait dans nos bras avec le sentiment du devoir accompli, explique Richard Hastings. Une fois à l’hôtel, ma famille nous a rejoints, mais on n’a pas fêté fort. On était sur un nuage. »

« Quatre ou cinq heures après le match, j’étais assis dans un avion vers Londres », raconte Martin Nash, qui jouait à l’époque pour Chester City.

En fait, 13 des 18 joueurs du Canada jouaient pour des clubs européens et devaient rentrer le plus tôt possible. C’était le cas du gardien Craig Forrest, attendu en urgence à West Ham, en première ligue anglaise, depuis le milieu du tournoi.

« Mon entraîneur Harry Redknapp m’écrivait après chaque match pour voir quand je rentrerais en Angleterre, raconte Forrest. Il n’en croyait pas ses yeux qu’on se rende aussi loin. Il avait hâte de me revoir parce que l’autre gardien du club était blessé. »

L’équipe championne, disloquée quelques heures à peine après le plus grand triomphe de l’histoire du soccer canadien, n’a jamais eu droit aux grands honneurs au pays. Pas de match de célébrations, comme celui auquel a eu droit l’équipe féminine après sa médaille de bronze à Rio.

Encore aujourd’hui, Carlo Corazzin en ressent un peu d’amertume.

« On n’a jamais pu célébrer tous ensemble au Canada avec nos partisans, déplore Corazzin. Ce serait bien qu’un jour, Soccer Canada nous réunisse pour nous honorer. C’est la plus grande victoire du pays, une victoire qui a sans doute inspiré bien des jeunes joueurs de soccer à l’époque. »

« Je n’avais jamais pensé gagner ce tournoi, même dans mes rêves les plus fous, ajoute Forrest. En équipe nationale, c’est assurément le fait saillant de ma carrière. J’adorais jouer pour le Canada. Nous n’étions pas une puissance mondiale, mais c’est mon pays et j’étais fier de le représenter. »

La finale contre la Colombie était la 52e sélection de Forrest en équipe nationale. Il ne sera appelé que quatre autres fois avant de recevoir un diagnostic de cancer des testicules en 2001. Il a officiellement annoncé sa retraite à l’été 2002.

Au dernier coup de sifflet de cette finale Canada-Colombie, le descripteur télé Gerry Dobson, longtemps partenaire de Craig Forrest en ondes au réseau Sportsnet, déclarait que le Canada était de retour dans la cour des grands et que le pays allait faire un bond de géant au classement mondial.

Dix-sept ans plus tard, cette prédiction ne s’est toujours pas avérée.

Le Canada a grimpé jusqu’au 63e rang en 2000 avant de chuter au 92e rang l’année suivante. Aujourd’hui, le pays est classé 109e.

Cinq mois seulement après sa victoire à la Gold Cup, le Canada a complètement raté sa qualification pour la Coupe du monde 2002, disputée en Corée du Sud et au Japon.

Lors du premier match, à Edmonton, le Canada avait été sèchement battu par Trinité-et-Tobago 2-0.

« C’était une immense déception de perdre ce match, analyse Carlo Corazzin. Ça ne nous éliminait pas, mais avec notre difficulté à remporter des points sur la route, ça venait passablement compliquer notre qualification.

« Notre confiance était pourtant très grande, ajoute-t-il. Parfois dans le sport, les choses ne se passent pas comme on le veut. C’est dommage parce que je pense qu’on avait l’équipe la plus talentueuse depuis très longtemps. »

Ce parcours victorieux, qui s’est terminé abruptement, n’est aujourd’hui qu’un heureux accident de parcours sur la ligne de vie sans grands reliefs de Soccer Canada. Les amateurs de soccer espèrent encore, 31 ans après la dernière, une nouvelle qualification pour la phase finale de la Coupe du monde.

« Notre victoire était un peu le résultat d’une tempête parfaite, analyse Jason de Vos, aujourd’hui directeur du développement à Soccer Canada. Nous étions un groupe de joueurs qui évoluaient presque tous en Europe. Notre résultat était le fruit d’un système de développement brisé et la recette n’était pas viable à long terme. Ce système, d’ailleurs, est toujours brisé. Notre bassin de joueurs professionnels est encore trop limité. »

N’empêche que 17 ans plus tard, ce groupe est toujours uni par le précieux souvenir de la victoire. Tous marqués par ce mois de février extraordinaire. Par les grandes joies, mais aussi les petits détails qui frappent l’imaginaire.

Pour Carlo Corazzin, c’est la date de retour de son billet d’avion qui a été rayée trois ou quatre fois à mesure que le Canada dépassait les attentes.

Pour Craig Forrest, ce sont les moments de franche camaraderie.

« Après chaque match, on se réunissait dans les bains à remous de l’hôtel pour disséquer et digérer ce qui venait de se passer. Plus ça avançait, plus notre choc était grand. C’était étrange à la limite. »

Étrange peut-être. Inédit, assurément.

L'équipe canadienne de soccer célèbre sa conquête de la Gold Cup.
(Photo : Reuters/Lee Celano)

Photo en couverture : Reuters/Lee Celano