Pierre Harvey

Les tricheurs

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« C'est tannant d'expliquer aux gens que je skiais contre des tricheurs. J’ai l'air d'un perdant qui se trouve une excuse pour expliquer pourquoi il n'était pas bon. »

Par Pierre Harvey, athlète aux Jeux olympiques de Montréal et de Los Angeles en cyclisme et à ceux de Sarajevo et de Calgary en ski de fond, père du fondeur olympique Alex Harvey

De mes débuts en ski de fond en 1980 jusqu’aux Jeux olympiques de Calgary en 1988, je voyais chaque année une progression dans mes résultats. De 40e en moyenne sur le circuit de la Coupe du monde, je suis passé 30e, puis 20e, puis dans les 10 premiers, puis...

En mars 1987, j’ai gagné une première Coupe du monde, à Falun, en Suède, là où il y a autant de skieurs de fond que de joueurs de hockey au Canada.

À la fin de l’année, quelques semaines avant les Jeux de Calgary, j’ai terminé 3e d’une Coupe du monde. Ce n'était pas de la chance, ce n'était pas juste parce que mes skis glissaient bien, j’avais le potentiel d’être parmi les meilleurs du monde, j’étais en forme, les Jeux s’en venaient.

J'arrive aux Jeux olympiques et je suis 14e, 17e, 21e... Voyons, comment ça? C’est possible de perdre une fois dans une course de 10 à 15 places parce que tu t'es trompé de fartage ou parce que tu te sens moins bien, mais pas quatre courses en ligne.

Il y avait quelque chose d'anormal.

Après Calgary, j’ai comparé mes résultats moyens des Coupes du monde à ceux des Olympiques. Pendant les deux semaines des Jeux, j’étais passé de 6e à 16e du monde. Si je faisais un graphique de mes résultats pendant ma carrière de skieur de fond, chaque fois que ça s'appelait « Jeux olympiques » ou « Championnats du monde », je perdais de 10 à 20 places.

Dans le temps où je compétitionnais en ski de fond, c'était le dopage sanguin qui était populaire.

On retirait une quantité de ton sang en plein été. On le passait dans une centrifugeuse. On conservait les globules rouges dans une petite éprouvette ou dans un sac. Puis, deux jours avant la compétition la plus importante de l'année, que ce soit les Olympiques ou les Championnats du monde, on t'injectait de ton propre sang. Cette soudaine augmentation du nombre de globules rouges permettait de fournir plus d’oxygène à tes muscles.

Dans une montée de 300 mètres, le skieur dopé pouvait rester à 15 km/h peut-être sur 10 mètres de plus que moi, alors que je devais ralentir à 14 km/h. Mais dans un 50 kilomètres, comme il pouvait y avoir 50 montées, il me prenait 30 secondes, 1 minute, et je perdais 10 rangs à l’arrivée.

Mais le dopage sanguin dure deux semaines parce que ton corps élimine les globules rouges que tu as en trop. Après, ton corps revient à l'équilibre.

L’athlète dopé revenait à la normale.

Et moi, je redevenais compétitif.

Après la dernière compétition des Jeux de 1988, je ne voulais même pas aller aux dernières Coupes du monde. Il restait le 30 km de Falun, que j’avais gagné l’année précédente, et une course en Norvège, un 50 km. Les deux plus grandes courses de l'année. Je n'avais même pas le goût de retourner en Europe.

J'avais dit à ma conjointe et à mon entraîneur : « Moi, j'arrête, c'est fini. J'en ai plein les oreilles. »

J'étais triste de m'être fait voler à Calgary.

Je savais que j'arrêtais la compétition à la fin de la saison parce que ma conjointe était enceinte d'Alex. Pour moi, c’était une délivrance que le bébé arrive. Je ne me posais même pas la question si je devais continuer une autre saison ou pas. C'était automatique pour moi, un bébé, je m'en occupe, je reste à la maison.

Mais là, je ne voulais même plus faire la dernière course de la saison! Finalement, ma conjointe m’a dit : « Finis ta saison. Tu décideras ensuite à tête reposée si tu continues. »

Et j’y suis allé. Un peu à reculons.

J'arrive en Suède, à Falun. Je gagne le 30 km pour la deuxième année de suite.

J'arrive en Norvège, à Oslo. Je gagne le 50 km d’Holmenkollen. C’était le 100e anniversaire de la course. Il y a 50 000 personnes qui sont là, dont le roi de Norvège. C'est la Coupe Grey, c'est la plus grosse course du monde en ski de fond.

Ça prouvait ma théorie que j'étais en grande forme, mais que j’avais skié aux Jeux contre des athlètes qui avaient triché.

L’ex-fondeur Pierre Harvey fixe la caméra.
(Photo : Radio-Canada/Alain Décarie)

L'athlète dopé, le gars lui-même, je ne le blâme pas. Hier comme aujourd’hui. C'est le système autour de l’athlète que je blâme. L’athlète a tellement eu le cerveau lavé par tout ce qui l’entoure, que c’est normal qu’il se dope. Ce n'est pas l'individu qui me répugne, c'est le système qui en a fait un tricheur.

C'est triste parce que ceux qui ne se dopent pas sont toujours pénalisés. Mais quelque part, ça fait partie du jeu. L’objectif de l’athlète, c'est de s'améliorer continuellement. Le plaisir de l’athlète, ce n’est pas nécessairement de gagner, c’est de sentir qu’il a progressé. Et pour ça, l’athlète est prêt à tout.

Au début, tu es le meilleur dans ta ville, puis dans ta province, puis tu sens que tu es dans les cinq meilleurs au pays. Et si tu continues à bien t'entraîner, tu peux peut-être aller aux Jeux olympiques. Qui sait ensuite, peut-être gagner?

C'est juste un cheminement, mais il y a des règles à suivre. Tu peux t'entraîner, mais tu n'as pas le droit de tricher.

Mais c'est quoi, tricher? On peut pousser jusqu’où?

La ligne entre ce qui est honnête et ce qui est malhonnête est dure à tracer parce que tous les athlètes veulent se rendre à la limite. Et parfois, tu ne sais même pas que tu l'as traversée.

Moi, je m'entraînais 1000 heures par année, beau temps, mauvais temps, dans la pluie, dans la neige, dans le froid mordant de l’hiver québécois. Il n'y avait pas de limite. Je voulais progresser, comme tous les athlètes.

Si tu es dans un pays comme la Russie, où toutes les façons de gagner sont bonnes, où il est possible d’utiliser toutes les armes à ta disposition pour battre l’ennemi, le dopage, ce n’est pas grave. Utiliser un produit qui va améliorer tes performances, même s’il est dangereux pour ta santé, ce n’est pas un problème. Tout le monde autour de toi le fait.

Les Finlandais disaient que, comme tous les autres pays trichaient en ski de fond, ça leur donnait le droit de tricher eux aussi. Tu peux toujours justifier pourquoi tu fais ça si, pour toi, l'important est de gagner à tout prix.

C'est une valeur importante d'être honnête pour nous, au Canada, mais dans d’autres pays, l'éthique, le fair-play, ce l'est moins.

C'est ça le problème.

Le Comité international olympique n’a donné qu’une petite tape sur les doigts aux Russes. La plupart des athlètes vont aller pareil à Pyeongchang. Tout le monde est conscient qu'ils ont triché et ils les laissent continuer.

J'ai de la misère à dire qu'on peut avoir espoir que les choses changent. Ce qui pourrait toutefois assainir le sport, c’est que le CIO mette davantage ses culottes et que les fédérations sportives soient plus dynamiques.

Quand on te prend, tu es banni à vie.

Les Russes, ils auraient dû les exclure complètement des Jeux olympiques, même si certains athlètes n'ont pas triché. On aurait dû les bannir complètement.

On n’est pas assez sévère. Le CIO, ça demeure une belle business.

C'est tannant d'expliquer aux gens que je skiais contre des tricheurs. J’ai l'air d'un perdant qui se trouve une excuse pour expliquer pourquoi il n'était pas bon.

J'ai déjà entendu des commentateurs à Québec dire : « Pierre Harvey, c'est un perdant. Chaque fois qu'il arrivait aux Jeux olympiques, il finissait 20e. » Mais ils ne disaient pas que j'avais gagné trois Coupes du monde et qu'il n’y avait jamais eu un Canadien qui avait fait ça en ski de fond. Ça me donne un motton dans la gorge. J’essaie d'oublier ces commentaires-là. Je sais que je n'ai pas peut-être pas été le meilleur du monde, mais je sais qu’en travaillant fort j'ai réussi à avoir du succès.

Je ne skiais pas pour les autres. L'athlète qui fait ça pour plaire aux gens, il ne peut pas continuer. L'athlète fait ça pour lui en premier, et les retombées, c'est de voir les gens autour de lui être fiers. Les médailles, c'est agréable, mais on est assez intelligent pour faire la part des choses.

Alex s’entraîne tous les matins, il est parti 10 mois par année de la maison. Est-ce qu'il fait ça pour plaire aux gens? Il fait ça parce que lui, il a la motivation pour le faire. Il fait ça pour lui, c'est un peu égoïste, mais il fait ça parce qu’il veut toujours s’améliorer.

Après les Championnats du monde juniors, quand Alex devait avoir 17 ans, c'est arrivé deux fois qu'il a reçu des médailles par la poste, 6 mois après la course parce qu’un athlète qui avait fini sur le podium, devant lui, avait été pris pour dopage.

En recevant les médailles, il s’est mis à pleurer…

On arrive à comprendre que, plus vieux, certains athlètes décident de tricher, mais un jeune, même pas majeur? Un junior qui se dope, comment est-ce possible? C’est ce qu’on se dit à ce moment-là.

C'est frustrant pour ceux qui sont honnêtes. Dans certains pays où le patriotisme est exploité au maximum, tu n'as pas le choix. Tu te fais convaincre en bas âge de te doper. Ces jeunes athlètes ont été emportés par le système, écrasés par lui. C’est la machine qui a décidé qu’ils devaient se doper. Ils étaient peut-être heureux de le faire parce que leur entraîneur leur disait : « Si tu prends ceci et ça, tu vas monter sur le podium ». Et eux, ils voulaient monter sur le podium.

Je pense que les jeunes athlètes ne doivent pas trop penser au dopage parce qu'aussitôt qu’ils vont avoir de moins bons résultats, ils vont se décourager, plutôt que de se concentrer sur leur entraînement et sur ce qu’ils peuvent améliorer dans leur technique. Ce qui nous permet de continuer, c’est le doute qu’il est possible de faire mieux, de travailler plus fort.

Les dopés, c’est quand même possible de les battre.

Alex Harvey pendant l'épreuve du skiathlon des Jeux olympiques de Pyeongchang
Alex Harvey pendant l'épreuve du skiathlon des Jeux olympiques de Pyeongchang
(Photo : Presse canadienne/Nathan Denette)

Actuellement, Alex est dans les 4-5 meilleurs dans presque toutes les courses. Au Tour de ski, il a encore montré qu'il est aussi bon que les autres.

En théorie, il est au sommet de ses capacités ici à Pyeongchang, mais ça se peut que d’ici la fin des Jeux, il reçoive une claque dans la face.

S’il se fait voler, il n’y a personne qui va l'empêcher de croire qu'il a tout fait pour se rendre là. Dans sa tête, il est aussi bon qu'eux, qu’ils soient dopés ou non.

Tu peux être plus fort physiquement à cause du dopage. Mais lire la course avec intelligence, ça ne se trafique pas. Celui qui part seul à l'avant et qui s'épuise à mi-course, même s’il est dopé, il n'est pas 100 % meilleur que les autres, il est 1 % ou 2 % meilleur. Les 20 premiers sont tous à plus ou moins 1 % les uns des autres.

Et puis, psychologiquement, Alex est un des plus forts. Avoir confiance en lui, c'est une de ses forces. Même que des fois, je trouve qu'il a trop confiance en lui! Parfois, je le trouve un peu arrogant. Cependant, ça prend ça pour être dans les meilleurs.

En plus, Alex est 100 % honnête. Sa mère est médecin, et elle est plus droite que tout. Si elle apprenait qu'Alex prenait quelque chose, il mangerait une méchante volée! Il se ferait brasser la cage par sa mère plus encore que par moi. Pour elle, il y a 0 % et 100 % dans la vie. 99, c'est 0. C'est pour ça qu'Alex est rendu si bon, il n'a pas juste eu un père, mais aussi une mère qui a travaillé fort.

S'il réussit à monter sur le podium et qu'il y a des Russes à côté, c'est sûr que pour lui, ce sera doublement satisfaisant parce que même s'ils ont utilisé tous les moyens légaux et illégaux, il a réussi quand même à être meilleur. Ça donne une satisfaction supplémentaire parce que ce sera grâce à son intelligence, grâce à son équipe qui lui aura donné de meilleurs skis, grâce au fait qu’il a travaillé tellement fort.

Son rêve, c'est de pouvoir dire : « J'ai gagné une médaille aux Olympiques. » Il ne mourra pas si ça n’arrive pas. Personne ne va pouvoir lui enlever qu'il a gagné le 50 km aux mondiaux ou qu'il a été le meilleur Canadien de l'histoire en ski de fond.

Moi, je n'en ai pas gagné de médaille aux Olympiques. C’est sûr que c’est un peu frustrant, mais je suis très heureux de ce que j'ai fait. Et si c'était à recommencer, je le referais de la même façon. J'ai adoré ce que j'ai fait.

J'avais un ami finlandais, Kari Härkönen, sur le circuit de la Coupe du monde. Pendant deux ans, on était du même niveau. Je finissais 15e à une course, il finissait 16e. La semaine d'après, je finissais 14e, il finissait 15e, et ainsi de suite deux années d'affilée. Toujours dans les mêmes rangs. Toujours égal.

Un jour, on arrive aux Championnats du monde. Il gagne. Je finis 14e. Je me suis demandé ce qu'il avait fait ce jour-là. Puis, je ne l'ai plus jamais revu. Il n'a même pas fini la saison. Certains athlètes se disent que c'est normal de se doper, mais d'autres se disent que ce n'est pas bien ce qu’ils ont fait. Ils réalisent qu’ils ont trompé leurs amis.

Pour certains, le malaise les empêche de continuer. Mais il y en a d'autres qui se justifient.

En cyclisme (j’ai fait les Jeux de 1976 et de 1984 en cyclisme sur route), le dopage était institutionnalisé avec les professionnels. Ça faisait partie de leur vie, c'était normal de se doper. Personne n'était scandalisé par ça. Parce qu'ils disaient que le cyclisme, c'est tellement dur qu'ils ne peuvent pas faire ça à l'eau claire. Tous les bons cyclistes faisaient ça. C’était accepté.

Si j’étais devenu professionnel en Europe en vélo, soit qu'il aurait fallu que j'embarque dans le système, ou que j'arrête.

Quand je courais chez les amateurs, on en parlait continuellement entre Canadiens. « Lui, il prend ça. Tu pourrais prendre des vitamines. Tu pourrais prendre ci, tu pourrais prendre ça… » et entre la vitamine et l'amphétamine, ça finit par mine pareil.

Alors, jusqu'où tu pousses les vitamines?

Ma conjointe était médecin, et elle disait : « Voyons Pierre, des vitamines, ça ne sert à rien, ça ne donne rien. » Je ne prenais rien et encore aujourd’hui je ne prends rien.

En ski de fond, on savait que le dopage existait, mais on a dit non. Nous, on va faire tout ce qu'on peut jusqu'à la ligne de la légalité. C'est juste une question d'honnêteté de l'athlète. Face à soi-même.

Ça aurait été facile de se mettre le bras dans l'engrenage, mais moi, ma chance, c'est que j'avais ma porte de sortie. Je retournais travailler comme ingénieur. La journée où je n'aimerais plus être athlète, je pouvais faire autre chose.

Plus généralement, c'est évident que la raison pour laquelle j'ai eu du succès, c'est parce que j'ai continué l'école. Disons que la veille des sélections olympiques de Sarajevo, en 1984, je n'étais pas aussi stressé que mes amis!

Celui qui est parfois sur la limite des sélections, il se dit que s'il n'est pas dans les trois premiers, il retourne chez lui, à Saskatoon. Ils étaient nerveux, ils se couchaient tendus et ne dormaient pas de la nuit.

Sur la ligne, ils partaient en fou et ils explosaient. Tandis que moi, je me disais : « Si je ne fais pas partie de l'équipe, ce n'est pas grave, je retourne travailler chez Vachon, pas de stress. » J'étais capable de me concentrer sur la job à faire plutôt que sur la conséquence.

C'est pour ça que j'ai souvent conseillé aux jeunes de ne pas lâcher l'école. Ça va être bon dans 10 ans et ça se peut même que ça te permette d'être meilleur.

D'autres pensent que si tu n'es pas 100 % skieur, tu ne pourras jamais être le meilleur du monde. Chacun a droit à son opinion, mais moi, j'ai toujours pensé que c'était un avantage d'avoir ce plan B. Comme pour Alex avec ses études en droit, ça permet de respirer par le nez et d'être moins stressé.

Si j'avais gagné plein de médailles et que j'avais triché, probablement que je n'aurais plus beaucoup de plaisir à faire du vélo ou du ski. Parce que j'aurais toujours ce petit remords-là. Et même si je n'avais pas triché et que j'avais gagné une médaille à Calgary, peut-être que j'aurais essayé de vivre de ma renommée plus que de mes compétences d’ingénieur.

Athlète, c'est une chose, j'ai du plaisir à faire des courses avec mes amis les fins de semaine, mais je suis content de travailler la semaine.

Je me considère chanceux de continuer à aimer ça, d'avoir encore du plaisir à skier. Pour moi, à 60 ans, c'est un cadeau.

Probablement que si j'avais triché, je n'aimerais plus ça.

Pierre Harvey et son fils Alex, tous deux athlètes olympiques
Pierre Harvey et son fils Alex, tous deux athlètes olympiques
(Photo : Presse canadienne/Jacques Boissinot)

Propos recueillis par Olivier Paradis-Lemieux
Photo en couverture : Radio-Canada/Alain Décarie