Lee Churchill, la doublure d’Alex Harvey

Le fondeur canadien Alex Harvey se tient à côté de son skieur d'essai, Lee Churchill. Le fondeur canadien Alex Harvey se tient à côté de son skieur d'essai, Lee Churchill. Le fondeur canadien Alex Harvey se tient à côté de son skieur d'essai, Lee Churchill.

Il est facteur. Il a 40 ans. Il habite Terre-Neuve. Il est père de trois enfants. Et il est aussi le skieur d’essai du meilleur skieur de fond jamais produit par le Canada. L’incroyable… ou plutôt l’improbable histoire de Lee Churchill.

Un texte de Manon Gilbert

« Au moment de l’épreuve, au moment de l’événement, à mon avis à moi, c’est lui qui joue le plus grand rôle. »

Ces mots ce sont ceux de Louis Bouchard, l’entraîneur-chef de l’équipe canadienne de ski de fond et grand manitou derrière les succès d’Alex Harvey. Et il ne fait nullement allusion à son poulain qu’il conseille et entraîne depuis 2005.

Louis Bouchard parle avec estime de Lee Churchill, la « doublure » d’Alex Harvey.

Lee Churchill n’est pas étranger aux succès du fondeur de Saint-Ferréol-les-Neiges depuis le dérapage des Jeux olympiques de Sotchi. D’ailleurs, c’est à la suite de ces Jeux, minés par des problèmes de fartage qui ont bousillé deux des cinq courses de Harvey, que Churchill a débarqué dans son antichambre au printemps 2014. Un « projet », à l’époque, qui faisait partie de la restructuration post-Sotchi.

Les skieurs d’essai ont fait leur apparition dans l’univers compétitif du ski de fond il y a 7 ou 8 ans. À l’époque, seules les nations avec une tradition de ski de fond comme la Norvège et la Suède avaient les moyens de faire un tel investissement pour leurs meilleurs athlètes. Un luxe impensable pour le Canada.

« On voyait déjà ça dans d’autres pays, c’est juste qu’on ne s’est jamais permis de penser qu’on pouvait s’offrir ça, prétend Bouchard. Parce que c’est aussi difficile à trouver. Il faut savoir que si tu investis sur un skieur d’essai, il faut que ton skieur d’essai soit physiquement ressemblant à ton athlète. »

Certes, un skieur d’essai doit avoir un physique comparable à l’athlète auquel il est jumelé, mais le hasard a voulu que Lee Churchill et Alex Harvey poussent la ressemblance encore plus loin. Même poids (75 kg/165 lb) et pratiquement même taille (1,84 m/6 pi), et, par surcroît, même couleur de cheveux, peignés sensiblement de la même façon. Même les traits de leur visage leur donnent un petit air de famille.

Aux aurores le jour d’une course, quand le fond de l’air vous mord encore les pommettes, Lee Churchill s’active pour trouver les meilleurs skis pour Alex Harvey. Il évalue le fartage et la cambrure selon les conditions du jour. De 10 à 12 paires, il réduit la flotte à 4 ou 5.

Au préalable durant la semaine, Lee Churchill et les cinq autres techniciens de l’équipe canadienne auront aussi farté et essayé de nombreux skis. En plus de Harvey, Churchill entretient les skis de deux autres athlètes.

À lui seul, Harvey en compte une soixantaine, une trentaine dans chaque style, le classique et le libre. Une flotte à laquelle s’ajoutent de nouveaux skis à chaque Coupe du monde. Donc, un constant travail de testage et d’élimination.

Certaines des nombreuses paires de skis d'Alex Harvey
Certaines des nombreuses paires de skis d'Alex Harvey
(Photo : Radio-Canada/Éric Santerre)

Lee Churchill peut passer quelques heures par jour sur la neige durant la semaine. Les jours de course, c’est le double. Pour suivre le rythme du champion du monde du 50 km, nul doute qu’il faut avoir la forme. À ce chapitre, la quinzaine de kilomètres de marche par jour que requiert son boulot de facteur fait partie de son entraînement.

À cela s’ajoutent, durant l’été, un ou deux stages sur neige, réservés aux farteurs pour tester les skis et leurs différentes structures. Jamais, Lee Churchill n’accompagne Alex Harvey lors de son entraînement estival. Les deux protagonistes se retrouvent à la première Coupe du monde de la saison.

Donc, une heure avant le départ, Churchill travaille, au maximum, 30 minutes avec Harvey pour arrêter le choix final.

« On va partir avec une paire différente de skis. Dans mes deux pieds, je n’ai pas le même ski, explique le fondeur québécois. On teste, on élimine et, à la fin, on garde les deux meilleurs. Lee va prendre une paire, je vais prendre l’autre et on va descendre en se tenant pour partir à la même vitesse. »

On se lâche la main et on voit celui qui accélère le plus par rapport à l’autre. Ensuite, on fait un contre-test. Lee va prendre ma paire, et moi la sienne pour être sûr, pour confirmer. Au début, c’est au feeling et, à la fin, c’est le ski le plus rapide qu’on va choisir.

Alex Harvey

« Alex a toujours le dernier mot », soutient Churchill en riant, bien conscient que la communication constitue l’élément-clé dans leur relation.

Alex Harvey et Lee Churchill testent la glisse des skis.
Alex Harvey et Lee Churchill testent la glisse des skis.
(Photo : Radio-Canada/Éric Santerre)

Reste que lorsque les conditions changent sans préavis, Harvey doit avoir une confiance absolue en son testeur, confiance qui a grandi au fil des ans.

« La plus grosse décision, c’était aux mondiaux en 2015 au sprint. On avait testé un ski et celui que j’ai pris pour la finale où j’ai terminé 2e, c’est un ski que je n’avais pas testé de la journée parce que la météo changeait.

« Lee a été cherché un nouveau ski, il l’avait préparé et il avait été assez confiant pour dire que c’était assez bon comme ski, avec une adhérence limite dans les montées. Mais la vitesse, c’est mieux que n’importe quoi. Ça a fait la différence ce jour-là peut-être entre une 4e place et une 2e, estime Harvey.

« C’est sûr que des épisodes comme ça, ça donne encore plus confiance à mon technicien, à mon skieur d’essai […] La meilleure chose que Lee m’apporte, c’est de la confiance. Il fait juste augmenter ma confiance en mon équipement. »

« Je pense qu’au niveau de la confiance, ça a un gros impact pour Alex, affirme Louis Bouchard. Des fois, on dit : "Ah, ce sont les coachs qui agissent à tous les niveaux." Mais non, pas moi, pas dans mon équipe. »

« Le côté mental joue beaucoup, soutient le skieur d’essai. Les athlètes sont concentrés sur la course. Mon rôle est de soulager Alex de cette pression et de lui dire : "Ne t’inquiète pas pour les skis, concentre-toi sur ta course. Nous sommes six techniciens qui travaillons ensemble dans le camion et nous allons te fournir les meilleurs skis." »

Le Norvégien Petter Northug (au centre) croise la ligne devant Alex Harvey (à droite) en finale du sprint classique aux Championnats du monde de 2015, à Falun, en Suède.
Le Norvégien Petter Northug (au centre) croise la ligne devant Alex Harvey (à droite) en finale du sprint classique aux Championnats du monde de 2015, à Falun, en Suède.
(Photo : Getty Images/AFP/Jonathan Nackstrand)

Après les Jeux de Sotchi, quand Bouchard a jugé qu’un skieur d’essai devenait essentiel dans l’arsenal de Harvey, il a fouillé dans sa mémoire.

Qui pourrait bien jouer ce rôle? Où dénicher un tel skieur? En faisant le tour des équipes sur le circuit de la Coupe du monde? En s’enquérant auprès des centres d’entraînement nationaux? En lançant un appel à tous sur Facebook? En plaçant une petite annonce sur kijiji?

La réponse n’était pas très loin. En fait, elle se trouvait juste sous le nez de Louis Bouchard… et il le savait déjà.

« Lee, c’est Louis qui a pensé à lui, dit Alex Harvey. Lee a compétitionné en ski de fond au niveau canadien. Louis était entraîneur de l’équipe du Québec à ce moment-là. Il l’avait vu, il savait que c’était un très bon skieur, surtout au niveau technique. C’est surtout pour ses aptitudes physiques et son feeling en ski que Louis a pensé à Lee. »

« Je travaillais au Centre national d’entraînement [Pierre-Harvey]. J’étais entraîneur et farteur à temps partiel durant la saison. Louis y a vu une occasion pour moi, pour combler le besoin qu’il avait. Il a estimé que je serais un bon atout pour l’équipe de Coupe du monde », relate Churchill.

Il a le même genre de technique. C’est un glisseur comme Alex. C’est un athlète qui glisse bien.

Louis Bouchard

C’est ainsi que depuis quatre ans, Churchill fait la navette entre Corner-Brook et l’Europe l’hiver.

Père de trois enfants, âgés de 7 à 11 ans, il a toutefois droit à un horaire adapté qui lui permet de rentrer à la maison deux fois durant la saison, ce qu’il a fait cette année après la Coupe du monde de Lillehammer, au début décembre, et après le Tour de ski, au début janvier.

« Je fais des allers-retours sur le circuit de la Coupe du monde un peu plus souvent que les autres gars. Je me concentre davantage sur les gros événements. Mon temps à la maison avec mes enfants est très précieux. Je partage ma passion du ski avec eux. C’est une question d’équilibre […]

« Au début de la saison, je discute avec Alex des priorités, à savoir où il a besoin de mon expertise. Nous faisons un horaire. Il n’y a jamais eu de conflit. Il soutient ma vie de famille. »

Lee Churchill
Lee Churchill
(Photo : Radio-Canada/Éric Santerre)

L’histoire de Lee Churchill est loin d’être banale. Elle tient presque du conte de fées. Comment un athlète, somme toute modeste dans sa discipline, qui vient par surcroît d’une île loin d’être réputée comme la Mecque du ski au pays, croise-t-il la route d’un champion du monde?

Contrairement à Alex Harvey, Lee Churchill ne naît pas avec des skis aux pieds.

« J’avais 13-14 ans quand j’ai essayé le ski de fond pour la première fois. C’est un coup de chance. Mes parents ont décidé d’essayer le ski un hiver, je les ai suivis et je me suis joint au club de Terre-Neuve », raconte-t-il.

Je suis tombé amoureux du sport, de son individualité. C’est un sport où, fondamentalement, tu ne dois compter que sur toi. Alors, tu dois travailler fort. Ça a été tout un défi au début, mais un défi que j’ai adoré.

Lee Churchill

Tranquillement, le natif de Hodge’s Cove, un petit village sur la côte est de Terre-Neuve, gravit les échelons au niveau provincial. Ses résultats lui offrent une invitation au sein de l’équipe canadienne de développement. Il y restera de 1996 à 2001, mais il ne parviendra jamais à faire le saut dans l’équipe nationale.

À 20 ans, en 1997, il dispute ses premières, et seules, courses internationales, les Championnats du monde juniors, tenus à Canmore, en Alberta.

À sa deuxième et dernière course, un 30 km style libre, il finit en queue de peloton, avec des Danois, des Australiens et des Sud-Coréens, à plus de 15 minutes du vainqueur.

Ses performances n’attirent guère l’attention. Au même âge, Alex Harvey dispute ses quatrièmes mondiaux juniors et rentre au pays avec une médaille d’argent et trois tops 10.

Pendant 11 autres années, Lee Churchill continuera à écumer les circuits national et nord-américain. Il ne montera qu’une seule fois sur un podium, sur la deuxième marche, lors d’une course régie par la Fédération internationale de ski au mont Orford, en février 2002.

Son moment de gloire, il le vivra chez lui, trois ans plus tôt, lorsqu’il remporte ses trois courses et rafle trois médailles d’or aux Jeux du Canada. Un exploit qui lui vaut d’être intronisé au Temple de la renommée des sports de Terre-Neuve en 2014.

« C’est un grand honneur même à 36 ans. J'ai dit en plaisantant que j'étais peut-être le plus jeune à être intronisé au Temple de la renommée, mais c'était un très grand honneur, absolument. »

À 26 ans, il tourne la page sur sa carrière d’athlète et se découvre une nouvelle passion pour l’entraînement. Il s’établit à Corner Brook, ville principale sur la côte ouest de l’île, et y dirige le club local de ski de fond avant d’être promu entraîneur de l’équipe provinciale.

C’est à ce moment qu’il rencontre Alex Harvey pour la première fois.

« Il y avait un programme pour amener un athlète national à un camp d'entraînement. Alors j'ai appelé Louis et je l'ai convaincu de venir à Terre-Neuve avec Alex pour rencontrer les jeunes skieurs. Ils ont passé une fin de semaine dans ma maison de Corner Brook. Nous avons passé du temps ensemble, nous nous sommes entraînés avec des enfants et il les a inspirés. »

Harvey venait tout juste de décrocher ses premières médailles internationales aux mondiaux juniors de 2007. Ses dossards autographiés ont fait le bonheur des jeunes terre-neuviens.

Lee Churchill et Alex Harvey discutent des conditions de neige.
Lee Churchill et Alex Harvey discutent des conditions de neige.
(Photo : Radio-Canada/Éric Santerre)

À l’époque, jamais Lee Churchill n’aurait pensé que cette première rencontre avec le futur champion du monde serait si déterminante. Mais c’est de cette rencontre que découle la suite que l’on connaît.

« Le déclic s’est fait là, soutient Louis Bouchard. Je voyais Lee agir avec les jeunes, avec le groupe qu’il coachait, pis je me suis dit : "Il ne peut pas rester là, il ne peut pas rester à ce niveau-là, il va être plus efficace à monter à un autre niveau." »

Avant de débarquer à Saint-Ferréol-les-Neiges, Lee Churchill fourbit ses armes comme entraîneur-chef du Callaghan Valley Training Centre, l’équivalent du Centre national d’entraînement Pierre-Harvey (CNEPH), en Colombie-Britannique.

Puis, après les Jeux olympiques de Vancouver, à l’invitation de Louis Bouchard, il traverse à nouveau le pays et s’installe au royaume d’Alex Harvey durant la saison froide. Il porte plusieurs chapeaux au CNEPH, surtout celui de farteur, mais aussi de préparateur mental. Il s’implique également comme entraîneur auprès des plus jeunes athlètes, dont une certaine Cendrine Browne qui prend part à ses premiers Jeux à Peyongchang.

Louis Bouchard, lui, est convaincu que le Terre-Neuvien a trop de potentiel et que, tôt ou tard, il quittera le navire, d’où l’idée de mettre la charrue avant les bœufs.

« Je me disais : "Peut-être qu'après quatre ans au Centre Pierre-Harvey, Lee va m’appeler, puis il va me dire : Louis, bon, ça fait 4 ans…" Je m’attendais un peu à ça. Donc, je me suis dit : "Pourquoi ne pas lui offrir quelque chose qui est plus challengeant, qui est encore plus intéressant?" Il a tout de suite accepté l’idée et je suis vraiment content. »

Reste à convaincre Postes Canada, son employeur « principal » depuis huit ans, de lui accorder un congé sans solde l’hiver et à boucler le budget pour ce nouveau membre de l’équipe, une affaire de 60 000 $ par année.

Harvey, lui-même, a pigé dans sa poche. De plus, Ski de fond Canada, B2Dix et des donateurs privés ont solutionné le casse-tête. Depuis, Ski de fond Canada paie le salaire du Terre-Neuvien, devenu indispensable.

« C’est énorme, c’est un travail de rêve, c’est fantastique. Alex est professionnel, il est l'un des meilleurs du monde, son talent est exceptionnel. D’avoir l’honneur de travailler avec l’équipe canadienne, avec Alex, c’est formidable. C’est une grande réussite pour moi aussi, affirme-t-il.

« J’ai fait des courses. Mais je n’ai jamais eu la chance d’en faire en Coupe du monde. C’était l’un de mes buts, mais ça ne s’est jamais produit. Mais ce travail vaut une place sur la ligne de départ. »

D’une certaine façon, on peut dire que Lee Churchill vit son rêve d’athlète par procuration. Mais qu’importe, la fierté ressentie n’a pas de prix.

Quand il a mis une croix sur la compétition en 2003, jamais il n’aurait cru que, 15 ans plus tard, il jouerait un rôle aussi important à l’approche des Jeux olympiques de Pyeongchang.

Alex Harvey et Lee Churchill (au deuxième-plan)
Alex Harvey et Lee Churchill (au deuxième-plan)
(Photo : Radio-Canada/Éric Santerre)

Son travail auprès d’Alex Harvey se poursuivra-t-il encore longtemps?

« Je suis sur le circuit de la Coupe du monde comme technicien pour un champion du monde, c'est une réussite considérable, c'est un sentiment formidable. J'ai 40 ans et j'ai trois enfants à la maison, je vis à Corner Brook. Il y a toujours des sacrifices dans la vie, mais je ne vois pas cela comme un sacrifice, je le vois comme une occasion de faire quelque chose qui me passionne complètement. De plus, nous obtenons des résultats, ce qui rend le tout plus gratifiant. Donc, il n'y a pas de regrets. »

Lee Churchill n’était pas présent aux Jeux olympiques de Sotchi, mais il en a entendu parler abondamment. La déception vécue à l’époque alimente encore parfois les conversations des troupes canadiennes.

Sauf que depuis un an, l’ambiance est davantage à la réjouissance avec les nombreux succès de Harvey : neuf podiums en Coupe du monde, dont un au relais, et, bien sûr, son titre mondial au 50 km.

Évidemment, l’équipe canadienne n’entend rien changer à cette nouvelle recette gagnante en Corée du Sud. Et si tout se déroule comme prévu, Lee Churchill revivra la même conclusion heureuse qu’à Lahti, en Finlande, le 5 mars dernier.

« J’en ai encore des frissons quand je parle du 50 km. Nous avions de très bonnes options pour la sélection des skis. Durant cette semaine-là, toute l’équipe était concentrée, travaillait fort. Nous ne voulions pas seulement une médaille, nous voulions qu’il gagne pour devenir champion du monde.

« J’étais dans le stade pour l’arrivée. En le voyant sortir du virage, nous savions que c’était dans la poche. Nous lui avions fourni de bons skis, mais c’est lui le cheval, c’est Alex qui brille. Mais au bout du compte, quand il est en feu, il est en feu. J’espère revoir ça à Pyeongchang. »

Il y a fort à parier qu’il n'est pas le seul.

Photo en couverture : Radio-Canada/Éric Santerre