Du rêve à la réalité

Philippe Marquis Philippe Marquis Philippe Marquis
Signature de Philippe Marquis

« Le scénario à la Disney n’allait pas s’exaucer, et sans même voir la fin de sa descente, je suis maintenant recroquevillé sur moi-même, la tête enfouie dans les bras, le souffle irrégulier et les larmes coulant sans fin. » Philippe Marquis raconte son éprouvante histoire de montagnes russes émotives qui ont précédé les Jeux de Sotchi.

Par Philippe Marquis, skieur acrobatique (bosses), auteur de 12 podiums sur le circuit de la Coupe du monde

Impossible de voir quoi que ce soit, les larmes qui coulaient à flots avaient embrouillé ma vision.

Mon rêve olympique s’envolait sous mes yeux à chaque bosse que Mikaël Kingsbury dévalait. Le poids de mon corps s’alourdissait, et la pesanteur de cet échec devenait de plus en plus ma réalité. J’avais, à cet instant, frappé le fond du baril.

Avant d’avoir 7 ans, je rêvais déjà d’Olympiques. Je mangeais du ski et je rêvais de jours glorieux. L’arrivée du lundi signifiait, pour moi, une longue semaine à écouter mes enseignants parler grammaire, mais à songer déjà au prochain week-end. Je n’étais ni le plus grand ni le plus fort, mais ça ne m’empêchait pas d’avoir une détermination inégalée et des yeux brillants à la simple pensée d’être sur mes skis (c’est d’ailleurs encore le cas aujourd’hui).

Je n’avais qu’un rêve. Un rêve démesuré. J’ose croire au destin. J’ose me laisser porter par mon imaginaire et me laisser transporter par mes rêves. N’est-ce pas là l’essence même d’une vie satisfaisante remplie de succès?

Toutefois, le jeune rêveur que j’étais ignorait ce qui l’attendait au cours des 15 années suivantes. Il se doutait encore moins de la tournure des événements à l’aube des Jeux olympiques d’hiver de Sotchi.

Une histoire olympique ne se résume pas à une seule année. Elle relate plusieurs embûches, de nombreux sacrifices et de longues heures d’entraînement. C’est l’aboutissement conjugué d’un travail individuel soutenu et d’un effort collectif démesuré.

Mais, au moment venu, c’est seul, les yeux rivés sur un champ de bosses de 250 mètres que tout se joue. Ça passe ou ça casse.

Néanmoins, chaque élément, de la logistique à la préparation physique et mentale, en passant par l’identité et les finances, a été sculpté avec la minutie d’un horloger depuis bien longtemps. Et l’échec, bien que possible, n’est tout simplement pas une option dans la tête d’un athlète de haut niveau. Du moins, ce n’est pas dans le scénario.

Ayant vu quelques saisons et plusieurs camps d’entraînement écourtés au cours des dernières années en raison de problèmes ligamentaires à mon épaule gauche, j’ai inévitablement dû prendre quelques détours afin de parvenir à mes fins. Plusieurs athlètes qui ont subi d’importantes blessures disent être sortis grandis de ces rudes épreuves. « Ce qui ne nous tue pas nous rend plus forts », n’est-ce pas? J’ai la ferme impression que mon parcours m’a préparé à faire face à l’année 2014 avec tous les outils nécessaires.

Pourtant, j’étais très fébrile à l’approche de la saison que nous mettions en branle le 14 décembre 2013 à Ruka, en Finlande. Je comptais bien bâtir sur les circonstances favorables de ma dernière saison, pendant laquelle j’avais accédé à une 3e place en Russie et à une 5e place au Japon. Ces deux résultats, je pouvais les utiliser pour ma sélection olympique et ils me mettaient en excellente posture pour représenter mon pays à Sotchi. Après un été mouvementé et à la perspective de concrétiser ce rêve de jeunesse, j’amorçais l’année avec une confiance inébranlable.

Philippe Marquis à l'épreuve test des Jeux de Sotchi, à l'hiver 2013
Philippe Marquis à l'épreuve test des Jeux de Sotchi, à l'hiver 2013
(Photo : Getty Images/Natalia Kolesnikova)

Je voulais être constant dans mon ski dès le coup d’envoi de la saison. La priorité était d’avoir un état d’esprit serein, positif et d’être concentré tout en étant agressif. Une 10e position en poche en Finlande signifiait un bon départ, un 3e résultat dans le top 10 en vue de ma qualification pour les Jeux, mais surtout, cela me gardait dans l’état d’esprit souhaité. J’étais néanmoins conscient que le plus difficile était à venir.

D’un point de vue personnel, janvier 2014 marquait le début de montagnes russes émotionnellement et physiquement. Cinq compétitions, quatre jours de transport, 14 jours de ski avant l’annonce officielle de l’équipe olympique du 20 janvier suivant. Les qualifiés se féliciteraient et prendraient la route de la France afin de s’isoler et de s’entraîner à un camp préolympique; les autres allaient plutôt rentrer à la maison, la mine basse, déchus et oubliés.

À Calgary, deuxième arrêt du circuit de la saison, tout ce cirque a repris où je l’avais laissé en Finlande avant la pause des Fêtes. Je terminais 9e pour ainsi mettre la main sur un 2e top 10 et, du même coup, assurer quatre bons résultats pour ma sélection olympique.

J’avais l’impression d’être en pleine possession de mes moyens. À moins d’un mois des Jeux, je ne voyais ni moi ni personne me mettre des bâtons dans les roues. Mais j’étais loin d’avoir anticipé la tournure endiablée des semaines suivantes.

Les trois compétitions suivantes allaient me laisser un goût très amer. Sans même en être conscient, j’avais dérogé de mon plan initial. Je n’étais plus le skieur constant du début de saison, mais je repoussais mes limites constamment, au point de perdre mes repères. C’était comme si je testais le type de descente qui passerait ou casserait une fois rendu aux Jeux. En temps normal, ce genre d’ajustement est profitable à long terme pour un athlète. Cependant, le moment était fort mal choisi, puisque, malgré une position confortable dans le processus de qualification, je n’avais pas encore assuré ce fameux billet du 10 février 2014.

Bien que les plus récentes courses n’aient pas donné les résultats escomptés, il me restait une dernière Coupe du monde avant la pause olympique. J’étais plongé dans l’incertitude, la fragilité du moment était palpable, car les prochaines 72 heures décideraient de mon destin. Val Saint-Côme, au Québec, serait le lieu où mon sort allait être entre mes mains.

Reculons de quelques jours… À l’aube de cette dernière compétition, soit le vendredi 19 janvier, j’apprends au téléphone que j’avais glissé hors de l’équipe sélecte qui nous représenterait aux Jeux. Un athlète d’une autre discipline du freestyle s’était glissé entre mon rêve et moi, sans préavis, sans avertissement. Avec des 3e, 5e, 9e et 10e positions, je devais finir avec un top 7 deux jours plus tard pour obtenir un total de 4 résultats sous les 25 points, et ainsi reprendre ma place pour les Jeux.

Impuissant face aux chiffres, impuissant devant toute cette paperasse et cette bureaucratie, il ne me restait qu’une seule option : skier. Faire ce qui me passionne depuis le tout premier jour où j’ai enfilé ces drôles de petites bottes qui me feraient marcher comme un robot pendant plus de 20 ans. Focaliser toutes mes énergies dans l’espoir d’agripper une fois pour toutes ce rêve enfin tangible. Voilà le scénario que je devais écrire et qui se révélait beaucoup plus complexe que je ne l’avais anticipé.

Cet anodin coup de téléphone allait me bouleverser mentalement plus que toutes les épreuves que j’avais pu vivre jusque-là. Je me sentais impuissant, mes pensées étaient négatives et je n’arrivais pas à me détendre. Chaque minute, chaque seconde me rapprochait de cette idée que je m’apprêtais à jouer la plus grosse main de ma carrière.

Cette pensée me paralysait mentalement, ni plus ni moins. Cet appel était devenu une obsession, jusqu’au moment où mon entraîneur, ex-athlète olympique et ami, Chris Wong, m’a obligé à m’asseoir avec lui. Dans un décor des plus maussades (chambre d’hôtel classique, deux lits doubles, du tapis, un vieux téléviseur et un ventilateur faisant un bruit d’enfer), j’allais retrouver la joie et l’ardeur du compétiteur que je suis afin de faire face à cette situation.

Je me suis reconnu à travers les expériences passées de Chris et les similitudes de sa qualification pour Turin, en 2006. J’ai compris la différence entre la négativité que je percevais et l’occasion qu’on m’offrait. J’ai ouvert ma coquille pour laisser le positif m’inonder. N’allez pas croire que je flottais sur un nuage. Au contraire, le stress était encore au rendez-vous, mais je savais comment l’affronter.

Philippe Marquis
(Photo : Getty Images/Streeter Lecka)

À mon réveil, ce fameux matin du 19 janvier arrivé, j’avais les yeux bouffis en raison d’un profond manque de sommeil. L’estomac dans les talons, j’étais hanté par un étrange mélange d’angoisse et d’exaltation, mais Mikaël Kingsbury (mon cochambreur du moment) me regardait avec une confiance inébranlable. J’avais espoir!

J’allais attaquer cette journée une minute à la fois, une bosse à la fois, sans trop m’attarder au résultat final. De cette manière, je serais en mesure de garder mon esprit aiguisé, d’éviter les distractions et d’offrir le meilleur de moi-même.

Bien que j’aie en mémoire mon réveil au détail près, je n’ai qu’un souvenir vague de ma journée. Je me rappelle bien que les conditions étaient extrêmes (c’est-à-dire les conditions glacées qu’on connaît si bien au Québec). Une semaine avant la Coupe du monde de Val Saint-Côme, de fortes pluies avaient touché l’ensemble des stations de ski québécoises, ravageant la surface de neige sur son passage et laissant d’impénétrables plaques de glace dans la piste de bosses. Cela dit, je m’en étais bien tiré, puisque je m’asseyais sur une confortable 4e place après le tour de qualification.

La glace était brisée et la moitié du travail était fait, mais il fallait le refaire lors des finales.

L’attente entre les qualifications et les finales allait être un vrai test de caractère. Étant en sol québécois, je reconnaissais de nombreux visages autour de moi : amis, famille, gens des médias, jeunes skieurs acrobatiques, anciens coéquipiers qui s’arrêtaient à mes côtés pour me féliciter et m’encourager. Personne ne connaissait ma situation, mais leurs encouragements étaient reçus à bras ouverts. Oui, j’avais eu une bonne première descente, mais rien n’était encore gagné. Le plus difficile était à venir.

J’essayais, tant bien que mal, de rester dans ma bulle, d’éviter les foules et les longues conversations. À quelques minutes du début des finales, je me suis isolé pour rester calme et me visualiser skiant une bosse à la fois.

Enfin, le moment crucial arrive. Je remonte en haut du parcours avec trois inconnus sans ouvrir la bouche une seule fois. Me trouvent-ils distant? Peut-être. Mais je suis inébranlable. Personne ne peut briser ma concentration.

En haut du parcours, dans la zone de réchauffement, les distractions sont omniprésentes. Les caméras plantées vers les Canadiens, les regards de mes coéquipiers rivés sur mes gestes, la foule qui rugit en bas de parcours et les échos qui résonnent jusqu’à m’en donner la chair de poule.

Je suis terrifié. Terrifié de laisser tomber mes entraîneurs, terrifié d’abandonner ma famille qui a tant sacrifié pour moi, terrifié de décevoir mes amis qui m’ont toujours épaulé.

Mais rapidement, je retombe dans ma routine, je repense à ma conversation de la veille avec mon entraîneur. La précarité du moment est unique et je suis privilégié d’en avoir le contrôle. À ce moment, je m’accroche un sourire aux lèvres. Je suis prêt à m’avancer au départ, à faire comme d’habitude : un squat, donner deux coups sur mon bâton droit, deux coups sur celui de gauche, regarder la foule, tourner mon regard vers l’horizon et prendre une grande bouffée d’air frais.

Compétiteur prêt (« Oh, que oui! », me dis-je tout bas)! 3-2-1, go!

Me voilà à m’élancer vers le bas de la piste pour 24 secondes de pure adrénaline.

Départ sans bavure, je m’élance pour mon premier saut, tout se passe bien. Six ou sept secondes sont passées et j’attaque agressivement les bosses qui s’en viennent à vive allure. Je descends à ma limite sans trop penser, et je laisse mon corps me guider. Je m’accroche ici et là dans les sections plus difficiles, mais je sais très bien que cette vitesse sera payante. Donc, je garde les yeux rivés vers le bas de la piste et je me prépare pour le deuxième saut.

Il ne me reste plus que quelques secondes avant de croiser le fil d’arrivée et laisser mon destin entre les mains des juges. Je m’exécute et atterris comme sur un nuage. Je survole les dernières bosses et freine dans l’aire d’arrivée.

Je regarde en haut de parcours, à droite, à gauche, je suis incertain… satisfait, mais incertain. Puis, je vois mon frère Vincent. Il connaît le sport parfaitement et sait ce qu’il faut pour être un champion. Quand son regard s’arrête sur moi, je prends conscience de ce qui vient de se produire. Le poing fermé, il me regarde avec fierté. Ses yeux pétillent! Ce qui me met en confiance durant les quelques secondes qui me séparent de mon résultat final.

Soudainement, les marques tombent.

J’ai oublié mes notes depuis longtemps, mais je me rappelle trop bien que j’étais en 5e position et qu’il restait encore 3 compétiteurs.

J’étais sous le choc. De tous les scénarios possibles, c’était peut-être le pire.

Je devais maintenant espérer une faute majeure d’un des trois derniers finalistes. Parmi ceux-ci se trouvaient Alex Bilodeau, champion olympique en 2010 à Vancouver, et Mikaël Kingsbury, vainqueur du globe de cristal lors des deux années précédentes. Ces deux coéquipiers canadiens sont de vrais minuteurs. Rares sont leurs erreurs et tous deux sont assoiffés de victoires, spécialement à deux semaines des Jeux.

Le premier à s’élancer est l’Américain et étoile montante Bradley Wilson. Sa descente est similaire à la mienne, c’est-à-dire faite de beaucoup de vitesse, mais aussi de quelques erreurs. Mon espoir renaît et j’angoisse, tout comme mes parents et mes amis dans la foule. Après ce qui me paraît être une éternité, le résultat finit par tomber : je suis rétrogradé en 6e position.

Si l’espoir existait, le voilà quasi dissous. Je me recule à quelques pas de l’aire d’arrivée, à l’abri du regard curieux des centaines de spectateurs, des médias, mais surtout de ma famille.

Kingsbury est le prochain à s’élancer. Mon cœur, déjà serré dans ma poitrine, bat à vive allure. À l’instant où Mikaël atterrit après son premier saut, je m’effondre sur les genoux. Cette vague idée d’une fin heureuse vient de me quitter.

Extrait du reportage de Marie Malchelosse sur la compétition de Val Saint-Côme

Le scénario à la Disney n’allait pas s’exaucer, et sans même voir la fin de sa descente, je suis maintenant recroquevillé sur moi-même, la tête enfouie dans les bras, le souffle irrégulier et les larmes coulant sans fin. Je suis dans l’impasse. Incapable de bouger, de réfléchir clairement.

Je suis seul devant ma plus grande et pénible défaite, jusqu’au moment où mon frère s’agenouille à mes côtés pour souffrir avec moi. L’espace de quelques minutes, je suis inconscient. Inconscient parce que Mikaël vient de prendre la première place, qu’Alexandre est en piste en train de livrer une spectaculaire performance. J’ai l’impression d’être seul au monde.

Je suis quelqu’un de fier. Je cherche constamment à me dépasser et à atteindre de nouveaux sommets en m’investissant totalement dans ce que j’entreprends. Cette fois, cependant, je sentais que mon parcours déviait de son objectif et que je n’atteindrais pas le sommet. J’aurais, au plus profond de moi, souhaité vivre cette tempête d’émotions ailleurs dans le monde afin d’éviter la réalité et le regard de tous ces Québécois. Dans tout ce tumulte, sans même en avoir conscience, j’allais vivre une des plus importantes leçons d’humilité de toute ma vie.

Plus tard, j’ai su qu’autant Mikaël qu’Alexandre se sont sentis bouleversés par l’impact de leurs descentes. Ni l’un ni l’autre ne voulait être responsable de mon échec, et je sais qu’ils auraient sacrifié une victoire pour garder mon rêve olympique en vie. Mais, le sport étant ce qu’il est (spécialement à ce niveau), il se doit d’être honnête, juste, équitable et transparent. Je suis heureux de savoir qu’ils ont skié au meilleur de leurs habilités, et, je l’avoue, c’était un moment où j’aurais souhaité les voir s’accrocher rondement! La réalité avait rejeté ce scénario, et c’est à la 8e place que mon sort allait se jouer.

Sous la pesanteur de cet échec, je reprends mon calme (au mieux de mes capacités) pour me diriger vers l’intérieur du bâtiment situé au pied de la piste de bosses. Ainsi, je n’ai pas à observer le tour des médailles et à souffrir du simple fait de m’imaginer à la place des gagnants. De plus, dans cet endroit tranquille, ma famille pourra me rejoindre plus facilement et nous pourrons éviter la foule et l’attention médiatique.

Les larmes qui coulaient sur mon visage se sont asséchées. Pendant plusieurs minutes, je suis calme, les yeux rougis et vitreux, le regard vide fixant je ne sais quoi. Je suis en transe. Mon esprit est vide et je pourrais garder cette position pendant plusieurs heures si ce n’était du regard de ma mère et de mon père qui vient de s’arrêter sur moi. À cet instant, les larmes refont surface avec plus d’intensité. Je n’arrive même pas à me lever, alors ils viennent me serrer dans leurs bras pendant plusieurs minutes.

La force qui unit les parents à leurs enfants est unique. Il y a une compréhension « incompréhensible » qui leur fait vivre mes peines avec autant d’émotions que si on venait de leur arracher une partie de l’âme. J’ai l’impression qu’ils ressentent ce que je vis avec autant d’intensité que moi. Les images du garçon haut comme trois pommes, skis aux pieds, refont surface dans ma tête. Tous ces sacrifices qu’ils ont dû faire pour moi. Ces images se bousculent à un rythme effréné dans ma tête. Agrippé de toutes mes forces à ces deux personnes à qui je dois tout, je n’arrive pas à me consoler et ma gorge se serre.

Ce scénario se répète à quelques reprises durant les heures qui suivent. Ma sœur, mon entraîneur-chef, mes amis ont droit à de fortes émotions. Puis, avec le temps qui s’écoule, tout s’estompe quelque peu. Les qualifiés se félicitent et se préparent tranquillement à prendre la route de la France afin de s’isoler et de s’entraîner en vue de la concrétisation de leur rêve.

Je vais plutôt rentrer à la maison, mine basse, déchu et oublié.

La nuit tombée, chacun reprend sa place dans la société. Parents et amis sont repartis. Quant à moi, je reste seul une dernière nuit à l’hôtel pour faire le point avant de retourner à la maison dès le lendemain matin. Je prends quelques heures pour recalculer les points de chaque qualifié, pour relire le processus de qualification afin de trouver la moindre brèche qui me permettrait d’en appeler de l’une ou l’autre des décisions. Mais, finalement, je m’avoue vaincu.

Épuisé jusqu’aux os, je dois plier bagage et comprendre cette cruelle réalité. J’en profite pour avoir plusieurs conversations constructives avec différents membres du personnel de l’équipe canadienne. Celles-ci me permettent de mettre les événements en perspective et de concevoir un plan B pour la suite. Mon histoire ne s’arrêtera pas là.

Le lundi 20 janvier, je rentre finalement au bercail. J’ai décidé de prendre 24 heures sans ouvrir mon ordinateur et d’utiliser mon cellulaire au strict minimum. À ma grande surprise, ma boîte de courriels déborde. Les commentaires et les messages sur les divers réseaux sociaux affluent. Je constate que l’impact de ma défaite a touché des centaines de personnes qui ont pris le temps de m’écrire. Je réalise tranquillement que l’athlète que je suis devenu au fil des ans se résume à bien plus qu’un statut d’Olympien provisoire. J’ai eu un impact immédiat sur mes proches. J’ai, par mon éthique de travail, mon dévouement et ma passion, inspiré des jeunes autour de moi. Et, avant tout, j’apprends que le sport représente bien plus que des victoires et des défaites, mais qu’il touche les gens. Cette leçon de vie apaise grandement ma détresse.

Dès le lendemain, je décide que je vais m’époumoner pour mes coéquipiers qui représenteront la feuille d’érable en Russie. Je vais retourner au gymnase bientôt, prendre mon courage à deux mains, préparer mon artillerie pour attaquer de front le circuit nord-américain dans les semaines suivantes et peut-être même prendre une semaine de vacances. Mon parcours prend un détour malheureux, mais rien de plus. Dans un petit mois, je reprendrai là où j’ai laissé le circuit de la Coupe du monde et je poursuivrai ma quête du top 10 au classement général.

Mais avant de penser à tout ça, je passe une soirée avec mes amis, question de profiter de leur présence.

Le mercredi 22 janvier, vers les 10 h, à peine remis de mes émotions de la veille, je suis réveillé en sursaut par un appel du directeur du programme haute performance de l’Association canadienne de ski acrobatique. Il veut simplement s’assurer que je reste au Québec le temps d’une semaine, puisqu’une blessure venait malheureusement de frapper une athlète canadienne aux X-Games, à Aspen. Or, je suis le premier substitut de l’équipe olympique si une telle situation, peu probable et non souhaitable, se présente.

Ne connaissant pas la gravité de la blessure, je sens mes émotions valser comme un yoyo. Je dois rester aux aguets tout en tournant la page de ce chapitre et prévoir ma prochaine action. D’un côté, on m’offre le respirateur artificiel et, de l’autre, on m’enfonce délicatement un poignard dans la poitrine. La situation est à la fois inimaginable, irréelle et dramatique. Un vrai coup de théâtre.

En fait, je ne veux pas prendre la nouvelle trop au sérieux. Après tout, la cicatrice est fraîche, et si je me suis effondré brutalement quelques jours auparavant, j’ai aussi le tempérament et le soutien de mes proches pour me relever à la vitesse de l’éclair.

Néanmoins, cette nouvelle a fait son chemin et me trotte dans la tête. Les heures passent, le crépuscule tombe et le téléphone ne sonne pas de nouveau. La pensée d’Olympiques s’atténue et l’idée de visiter un ami à New York et d’en profiter pour assister au Super Bowl prend forme. Voilà une plaisante façon de rebondir d’un échec et de joindre l’utile à l’agréable!

Plus tôt dans la même journée, je commence donc la planification des prochaines semaines. Selon le plan qui s’échafaude, je passerai une semaine à Québec. Je retournerai ensuite sur mes skis dans le nord-est des États-Unis et continuerai ma route vers New York au début de février. Je poursuivrai vers l’Ouest canadien afin de prendre part à une étape du circuit nord-américain. Le mois des Jeux passera ainsi rapidement, et j’aurai la tête ailleurs au lieu de m’apitoyer sur mon sort.

C’est un plan béton... jusqu’au moment où mon cellulaire affiche un appel à huit chiffres en provenance de la France. Je suis sur le point d’avoir des nouvelles fraîches qui vont bouleverser mon calendrier et, par le fait même, les prochaines 48 heures.

- Oui, allô?

- C’est David, le directeur du programme haute performance de l’Association canadienne. J’espère que tu n’as pas fait trop de plans, me dit-il.

- Non! Du moins, pas pour la semaine, lui dis-je dans la confusion.

- Parfait! Tu viens nous rejoindre à Tignes pour le camp préolympique. Tu devrais recevoir ton itinéraire par courriel dans les prochaines heures. Nous nous sommes occupés de ton billet d’avion, me répond-il, radieux.

Philippe Marquis
(Photo : Getty Images/Mike Ehrmann)

Je suis tout simplement sans mot. Sous le choc. Aux X-Games, la blessure de l’athlète en question s’est malheureusement révélée très sérieuse.

L’espace de ce bref échange, j’ai donc reconquis ma place dans l’équipe canadienne olympique. Ce grand rêve de jeunesse, qui a mûri toutes ces années, arrive à terme : je vais représenter toute une nation, mes proches, mes amis et tous ceux qui m’ont soutenu inlassablement avec la feuille d’érable tatouée sur le cœur. Et, dans l’euphorie du moment, j’en fais l’annonce à mes parents. Si je suis abasourdi par la nouvelle, leurs yeux brillants reflètent beaucoup de fierté. Il y a une compréhension « incompréhensible » qui leur fait vivre mes joies avec autant d’émotions que si on venait de leur redonner vie. J’ai l’impression qu’ils ressentent ce qui m’habite avec autant d’intensité.

C’était à la fin de janvier 2014, à quelques jours des Jeux olympiques de Sotchi et, soudainement, la Russie nous attendait. Elle nous ouvrait ses portes pour une occasion unique et inoubliable!

Note : Philippe Marquis s’est finalement classé 9e de l’épreuve de bosses aux Jeux olympiques de Sotchi.

Photo en couverture : Getty Images/Franck Fife