Skier, malgré tout

Justine Dufour-Lapointe après sa conquête de la médaille d'argent en bosses aux Jeux olympiques de Pyeongchang Justine Dufour-Lapointe après sa conquête de la médaille d'argent en bosses aux Jeux olympiques de Pyeongchang Justine Dufour-Lapointe après sa conquête de la médaille d'argent en bosses aux Jeux olympiques de Pyeongchang

Après deux médailles olympiques, Justine Dufour-Lapointe pourrait se retrouver l’an prochain devant l’inconnu : skier sans ses soeurs. « Si elles arrêtent, ça pourrait influencer ma décision, c’est certain. »

Un texte de Christine Roger

« C’est là que j’ai réalisé que ma sœur n’était pas là. Et j’ai paniqué. »

À quelques minutes d’une descente qui pourrait lui valoir la médaille d’or, Justine Dufour-Lapointe a perdu tous ses repères. Elle vient de réaliser que sa sœur Chloé ne sera pas à ses côtés pour la grande finale des Jeux olympiques de Pyeongchang.

Elle a l’habitude d’être dans sa bulle avant une course, concentrée, indifférente aux résultats des autres concurrentes. Mais cette fois, elle est dans un tout autre état. Déconnectée. Troublée.

Sa sœur venait de rater sa qualification pour la grande finale. Les Jeux de Chloé étaient terminés.

« Je savais ce que ça voulait dire pour elle et ça m’a crevé le cœur, explique Justine, la voix tremblotante. Je me mets à sa place… Je sais comment elle se sent et ça me faisait de la peine. Je l’ai dit à mon coach : “Mike, je pense à Chloé”. Il m’a dit : “Non, c’est ton moment, tu penses à toi, c’est ta run, tu ne peux pas contrôler ça. Il faut que tu penses à toi, à ce que tu peux faire pour toi”. »

« C’était difficile, parce que je vivais une peine pour quelqu’un d’autre, pour ma sœur, et en même temps, il fallait que je vive moi aussi mon succès, mon moment. »

Elle ne sait pas comment elle a fait. Malgré tout. Malgré l’absence de son autre sœur Maxime, qui ne s’était pas qualifiée pour les Jeux olympiques, malgré l’état de Chloé qu’elle devine, malgré cette saison 2017-2018 en dents de scie, malgré cette dernière année marquée au fer rouge par le cancer du poumon et les traitements de radiothérapie et de chimiothérapie subis par sa mère. Le temps d’un instant, le temps de son ultime descente, Justine a réussi à se servir de toute cette charge émotive pour décrocher la médaille d’argent. Sa deuxième médaille olympique après l’or, à Sotchi, il y a quatre ans.

Justine Dufour-Lapointe pendant sa descente qui allait lui procurer la médaille d'argent
Justine Dufour-Lapointe pendant sa descente qui allait lui procurer la médaille d'argent
(Photo : Radio-Canada/Kevin Light)

Une fois rendue en bas, elle a vu ses parents. Elle a vu la fierté dans leurs yeux.

« De voir à quel point ils me trouvaient forte d’avoir réussi à faire ça, je pense que ça a été l’un des plus beaux cadeaux, confie-t-elle dans un café de Gangneung, quelques jours après son épreuve. Je sentais que j’avais tout donné. Je n’aurais pas pu faire mieux. Ma mère m’a dit : “C’est correct, Justine! Tu es forte, tu as affronté une aussi grosse journée, tu as réussi à donner ton 110 %.” »

C’est à ce moment qu’elle réalise l’ampleur de ce qu’elle vient d’accomplir. Malgré la joie, la fierté et le sentiment de soulagement qui la traversent, le visage de Justine change d’expression instantanément lorsqu’elle se retrouve face à sa sœur Chloé. Une longue étreinte s’ensuit.

« J’ai vécu ma médaille, mon moment, et quand je l’ai vue, je voulais juste la serrer dans mes bras, raconte Justine. Je l’ai vu dans son regard, je comprenais qu’elle vivait ses choses, ses émotions, mais qu’elle était contente pour moi. Et que c’était vrai. »

Justine est catégorique, sans ses sœurs, elle ne serait pas où elle est aujourd’hui. Si elle a commencé à pratiquer le ski acrobatique, c’est parce que Chloé et Maxime en faisaient. Si elle ne skiait au départ que pour le plaisir, sa vision s’est métamorphosée lorsqu’elle a vu Chloé aux Jeux olympiques de Vancouver.

« Je me suis dit : “ Wow, c’est ça que je veux faire ”. Être là, devant le monde entier, avoir mes 30 secondes et skier. Je trouvais que ma sœur brillait. Je trouvais ça tellement grandiose comme événement. La tiger en moi, ça l’allumait. »

Puis il y a eu Sotchi. Pendant tout ce processus, elle pouvait toujours compter sur la présence de ses sœurs. Tous les jours, elles étaient ensemble au gymnase. Elles partaient en camp d’entraînement et en compétitions. Onze mois par année, elles passaient tout leur temps ensemble.

« Et là, du jour au lendemain, avant de partir pour la course la plus importante de ma vie, l’un de mes plus gros morceaux, l’une des personnes les plus proches de moi n’est pas là », explique-t-elle.

Pendant le processus de qualification menant aux Jeux olympiques de Pyeongchang, Justine avait des discussions avec ses entraîneurs, mais pas à propos d’elle. À propos de Maxime. Elle voulait connaître leur plan pour sa sœur.

« Ça venait tellement me chercher, je souhaitais tellement qu’elle puisse venir avec moi. Je ne pouvais pas m’imaginer arriver à Pyeongchang et ne pas la voir. »

Lorsque Maxime a eu la confirmation qu’elle ne ferait pas partie de l’équipe canadienne en Corée du Sud, le choc a été immense pour Justine. Une réelle claque au visage, de son propre aveu.

« C’est crève-cœur. C’est très difficile. Ces filles-là, ce sont mes meilleures amies. Mes sœurs, je ne leur souhaite que du bon dans la vie. Je veux qu’elles gagnent.

« Maxime m’a beaucoup aidée. De voir sa sérénité dans tout ça, de voir comment elle a été forte, souligne-t-elle. Je comprenais que je n’avais pas besoin de m’inquiéter pour elle. Elle allait être correcte. »

Maxime (gauche) et Justine Dufour-Lapointe marchent ensemble après la grande finale des Jeux de Pyeongchang.
Maxime (gauche) et Justine Dufour-Lapointe marchent ensemble après la grande finale des Jeux de Pyeongchang.
(Photo : Radio-Canada/Kevin Light)

Les Dufour-Lapointe ne l’ont jamais caché, elles forment un clan tissé très serré. Or, Maxime, l’aînée, pourrait fort bien prendre ses distances avec le sport d’ici peu. Elle a d’ailleurs déjà tâté le terrain auprès de certaines facultés universitaires de médecine. De son côté, Chloé a déjà confié au terme des JO qu’elle était épuisée mentalement et qu’elle avait besoin d’une pause.

Pour la première fois de sa vie, Justine, la plus jeune des trois, à 23 ans, pourrait donc se retrouver seule de son clan sur les pentes de bosses du circuit mondial de ski acrobatique l’automne prochain. Un scénario difficile à imaginer pour le moment. Un grand vide.

« Ça va être un gros chapitre, analyse-t-elle. C’est tellement dur à expliquer. Ce serait un gros changement dans ma vie. On n’en a pas encore discuté, honnêtement, de ce qui va arriver pour la suite. »

Et si, effectivement, Maxime et Chloé accrochaient leurs skis? Justine ne peut pas garantir qu’elle serait aux Jeux olympiques de 2022.

« Je ne sais pas ce que je vais faire. Ça changerait peut-être ma décision de continuer ou pas, parce que je n’ai jamais vécu autre chose. C’est une grosse source de réconfort, quand on voyage, d’avoir toujours sa famille autour de soi. »

« Si mes sœurs arrêtent, ça pourrait influencer ma décision, c’est certain. »

C’est l’hiver dernier que le mauvais sort a frappé la famille Dufour-Lapointe. La mère des trois skieuses, Johane Dufour, était atteinte d’un cancer.

« Au début, quand on l’a appris, on était ici à Pyeongchang, l’année dernière [lors de l’épreuve-test des JO]. On l’a su sur Facetime. C’était poche. Sur le coup, on dirait que je ne le réalisais pas. Le fait de ne pas être en contact avec elle, de ne pas voir ce que ça fait réellement, je ne le voyais pas. Je n’y pensais pas trop. Alors j’ai fini ma saison un peu sur les moignons. Épuisée moralement. Mais j’ai réussi à finir aux Championnats du monde avec une médaille de bronze. »

C’est à son retour au Québec que Justine a saisi l’ampleur de la situation.

« De voir les dégâts de la chimio et de la radiothérapie, c’est là que j’ai réalisé que ma mère pouvait mourir, dit-elle, au bord des larmes. Chaque fois que je pensais à quelque chose, que ce soit Noël, un mariage, un bébé, je me disais : “Oh mon Dieu, peut-être que ma mère ne sera pas là”. »

La maladie de sa mère, ça l’a changée. Ça l’a fait grandir. Aujourd’hui, elle apprécie la vie différemment.

Elle s’est souvent fait dire : « C’est correct, ça va te rendre plus forte. »

« Qui veut ça pour être plus forte dans la vie? J’aime mieux être faible et ne pas vivre ça », rétorquait-elle.

Sa mère est maintenant en rémission. Elle a finalement gagné son combat. Justine avoue qu’à certains moments, elle n’y croyait pas. Elle n’y croyait plus. Et puis elle voyait son père, la personne qui n’a jamais cessé d’y croire.

« C’était dur de voir mon père qui se battait, qui cherchait toujours des solutions. De le voir aussi affecté par ça, de le voir pleurer… Ça a shaké tout le monde. Nous avons toujours été une famille très proche, mais aujourd’hui, on s’apprécie davantage. »

Justine en a fait du chemin, depuis quatre ans, depuis qu’elle a été sacrée championne olympique à Sotchi. Sa vision de la vie ne sera plus jamais la même.

« Il y a pire qu’aller aux Jeux. Il y a aller aux Jeux pas de mère. Aujourd’hui, je réalise que peut-être que cette médaille d’argent, je ne l’aurais jamais eue si nous n’avions pas vécu ce que nous avons vécu, soutient-elle. Je n’aurais peut-être pas été capable d’affronter mes peurs comme j’ai réussi à le faire. »

Oui, Justine Dufour-Lapointe avait peur de perdre. Elle se disait parfois qu’elle ne serait pas capable de réussir. Elle faisait des cauchemars, rêvait qu’il lui manquait un ski.

Il faut dire que la pression était énorme. Médaillée d’or à Sotchi, tous les projecteurs étaient braqués sur elle à Pyeongchang. Sans compter que le seul espoir de médaille de la famille reposait sur ses épaules. Personne ne l’a dit tel quel, mais Justine, elle, y pensait.

« Être capable de marcher sous la pression, c’est en dedans de moi. Quand j’étais jeune, je n’aimais pas m’entraîner. Je m’emmerdais, je faisais des sauts, mais je n’étais pas motivée, raconte-t-elle. En compétition, j’étais une autre fille. La motivation était à son summum et l’adrénaline me poussait à faire ressortir le meilleur de moi-même. »

Cette médaille d’argent remportée à Pyeongchang vaut peut-être plus que l’or de Sotchi dans le cœur de Justine Dufour-Lapointe. Cette médaille, elle la savoure pleinement. Elle l’a méritée. Cette victoire, c’est la sienne.

« À Sotchi, des fois, c’était tellement beaucoup en même temps que je me cachais, je n’en parlais pas. Je ne me nommais pas quand je rentrais quelque part. Je cachais ma médaille et je ne la sortais jamais », se souvient-elle.

Aujourd’hui, tout est différent. Pour en arriver là, elle en a bavé. Il y a eu beaucoup de pleurs. Il y a des journées où elle a douté d’elle.

Mais elle a toujours continué à se battre.

Comme sa mère l’a fait.

Les trois soeurs Dufour-Lapointe au bas de la piste olympique de bosses, à Pyeongchang
Les trois soeurs Dufour-Lapointe au bas de la piste olympique de bosses, à Pyeongchang
(Photo : Ski acro Canada)

Photo en couverture : Getty Images/Ryan Pierse