L’aventure transatlantique du Wolfpack

L’équipe de rugby torontoise réalise l’ambition de plusieurs organisations sportives en jouant sur deux continents.

Un texte de Simon Cremer

Les grandes ligues sportives nord-américaines caressent le rêve d’une expansion intercontinentale depuis des années. Le Wolfpack de Toronto vit déjà cette réalité. Cette équipe professionnelle de rugby à XIII domine sa division dans le championnat anglais et caresse l’ambition de donner à son sport une place de choix au Canada. Le secret le mieux gardé de Toronto est révélé.

« Dès que j’ai entendu qu’il allait y avoir une équipe en Amérique du Nord, je voulais en faire partie. Participer à l’histoire en action, qui ne voudrait pas être là? »

C’est ainsi que Ryan Burroughs, le seul Américain du Wolfpack, explique pourquoi il a décidé d’embarquer dans cet ambitieux projet.

Le jeudi 4 mai 2017. Le Wolfpack vient de terminer un entraînement public en sol canadien. Dans deux jours, au stade Lamport du centre-ville de Toronto, l’équipe recevra l’Oxford Rugby League Football Club pour le premier match professionnel de rugby joué en sol canadien.

Chaque étape franchie par le Wolfpack est une première. Malgré le défi logistique de taille, les joueurs et le personnel de soutien semblent faire leur travail comme si de rien n’était.

« Ça sera difficile au début, loin de nos familles, mais ça se passe bien, explique l’entraîneur-chef du Wolfpack, Paul Rowley. Dans notre première semaine, nous avons eu de la bonne bouffe, j’aimerais dire du beau temps, mais je ne peux pas… Le voyage s’est toutefois bien passé. Les joueurs s’amusent, mais ils travaillent fort. Nous avons un travail à faire après tout, et nous sommes ici pour gagner. »

Ce n’est pas écrit sur leur visage, mais les membres du Wolfpack ne constituent pas une équipe traditionnelle.

« Nous voulions des gens qui pensaient un peu de la même façon. Des pionniers, des aventuriers. Allez dans le nord de l’Angleterre et souvent, les joueurs là-bas, s’ils font 10 milles de route de chez eux, ils saignent du nez. Ils s’ennuient de la cuisine de maman. Mais ça, c’est un trait anglais. Il nous fallait ceux qui voulaient un défi. »

La plupart des coéquipiers de Burroughs sont anglais. Certains sont d’Australie ou de Nouvelle-Zélande, comme Fuifui Moimoi (« le meilleur nom du sport », selon un soigneur de l’équipe).

Le côté historique du Wolfpack a deux volets : il est la première équipe professionnelle de rugby au Canada, et la première équipe de sport transatlantique (abstraction faite de la courte expérience de la Machine de Montréal, dans la World League of American Football).

Avec sa fiche parfaite de 8-0, le Wolfpack pointe d’ailleurs au sommet de la League 1, la troisième division de Rugby League, le championnat anglais de rugby à XIII.

« Voici comment c’est arrivé, explique Eric Perez, le président du Wolfpack. J’étais assis dans mon salon, à Birmingham, en Angleterre. J’y avais lancé une entreprise de publicité. J’ai vu ce sport à la télévision et j’ai capoté. Voici le sport le plus canadien à ne s’être jamais rendu au Canada. »

Petite leçon d’histoire sur le rugby à XIII

Né à la fin du XIXe siècle, le rugby à XIII est une version plus rapide et plus explosive que celle à XV. Les joueurs de rugby du nord de l’Angleterre de l’époque, la plupart des ouvriers, voulaient être compensés pour les heures de travail perdues à pratiquer leur sport. Les autorités du rugby ont refusé, et en protestation, ces clubs ont décidé de fonder un nouveau sport.

« C’est un sujet qui va diviser beaucoup de gens. Les partisans de rugby union [à XV] et league [à XIII] sont des ardents défenseurs de leur sport, de leur code », explique l’entraîneur d’Oxford Tim Rumford.

Le rugby à XIII est joué avec deux joueurs en moins, ce qui laisse plus de place sur le terrain.

La différence la plus notoire est que le ballon n’est pas contesté après un plaqué. Comme au football américain, quand le porteur du ballon est arrêté, l’équipe en défense donne 10 mètres et celle en attaque reprend. Après six plaqués, le ballon est donné à l’autre équipe.

« Le rugby à XV est probablement plus tactique, plus technique, explique Rumford. Le ballon est coincé dans les mêlées, il y a plus d’arrêts de jeu. J’aime le rugby à XIII en raison de la vélocité, des impacts. L’honnêteté du match est là, sur le terrain. »

« Pour des raisons socioéconomiques, ce sport a été interdit dans toutes les universités et académies militaires de l’Empire britannique, poursuit Perez. C’était le sport de la classe ouvrière.

« Ce que le rugby à XIII représente, ce n’est pas que le sport, mais bien un mode de vie en pleine évolution, avec la révolte de la classe ouvrière contre les aristocrates. Je trouvais que c’était quelque chose de très canadien à faire. Et pourtant, nous n’avons pas cette tradition ici. Alors, j’ai décidé de l’importer.

« C’était en 2010. La première chose à faire était de fonder une fédération, puis des clubs, puis une équipe nationale. Nous avons déménagé au stade Lamport en 2012 et nous commencions à avoir des foules de 4000, 5000, 6000 personnes qui venaient voir Équipe Canada. C’est là que j’ai contacté la ligue. Je leur ai montré ce qui se passait. Et quelques années plus tard, nous y voici. »

Les ambitions de Perez coïncident avec les intérêts de la ligue anglaise. Le rugby à XIII vit dans l’ombre de celui à XV, qui est alimenté par des fédérations nationales aux poches profondes, et cherche à conquérir de nouveaux marchés.

Le Wolfpack devient évidemment un pôle d’attraction pour les nouveaux amateurs de rugby. Le club veut naturellement développer le sport au Canada et a tenu des camps d’évaluation un peu partout en Amérique du Nord pour dénicher des joueurs locaux.

Paul Rowley, entraîneur du Wolfpack
Paul Rowley, entraîneur du Wolfpack
(Photo : Radio-Canada/Éric Santerre)

« Nous avons voyagé un peu partout au Canada, nous avons vu le potentiel des joueurs de rugby d’ici, dit Rowley. Le plus impressionnant, c’est la discipline et le dévouement des athlètes. Quand nous avons fait ces camps d’évaluation, certains d’entre eux avaient roulé pendant six heures rien que pour avoir une chance de se mettre en valeur.

« Je ne suis pas certain… Pardon, en fait, je suis certain que si nous avions fait la même chose en Angleterre, les jeunes auraient laissé tomber à l’idée de faire plus qu’une heure de voyagement.

« Par contre, en naissant dans le nord de l’Angleterre, la première chose qu’on vous donne, c’est une fourchette, un couteau et un ballon de rugby. C’est un peu comme les joueurs de soccer au Brésil. C’est difficile de retrouver ce genre de talent. C’est très naturel. »

« Un ballon de rugby a une forme bizarre. C’est difficile de savoir dans quel sens il va bondir. Alors, de grandir dans cette culture, ça vous donne un net avantage. »

Ryan Burroughs, qui a joué au football américain avant de changer de ballon ovale, ne partage pas entièrement cet avis.

« Quand je jouais au football, un de mes amis m’a invité à essayer le rugby une fois et j’ai bien aimé, raconte-t-il. Après coup, il m’a expliqué qu’il y avait une autre version, celle à XIII, qui se joue l’été. Le rugby à XV, c’est assez compliqué. Le rugby à XIII, c’est un peu plus près du football.

« J’espère qu’il y aura des transfuges [du football]. Il y a des dizaines de milliers d’espoirs au football en première division de la NCAA qui n’atteignent jamais la NFL. S’ils pouvaient devenir des athlètes professionnels dans un autre sport, ce serait extraordinaire. »

L’arrivée d’une équipe à Toronto n’est que le début d’un plan pour avoir une véritable ligue intercontinentale, avec d’autres équipes au Canada.

« J’ai dit aux dirigeants que s’ils aiment Toronto, ils vont aimer Montréal, mentionne Perez. Ce sont deux villes de calibre mondial. Notre stratégie comprend une expansion à Montréal, Québec, Ottawa et dans les provinces de l’Atlantique. La ligue est très intéressée à investir au Canada. »

Mais pour l’instant, il n’y a qu’une seule équipe de ce côté de l’Atlantique. Et elle fait face à des défis logistiques de taille.

Les matchs à domicile du Wolfpack sont disputés au stade Lamport de Toronto. La base d’opérations de l’équipe est cependant à Manchester, plus près de ses adversaires. Le calendrier de l’équipe a été découpé en blocs de matchs à Toronto et en Angleterre, question de limiter les déplacements.

« L’équipe monte dans l’avion le mardi. Les joueurs arrivent ici et s’installent dans des appartements [des résidences du collège George-Brown, qui ont servi aux athlètes des Jeux panaméricains de 2015, NDLR]. Par la suite, ils reprennent leur entraînement comme à l’habitude. C’est business as usual, mais avec un autre accent, c’est tout, dit Perez.

« Les visiteurs, eux, débarquent le jeudi et restent ici jusqu’au dimanche. »

Le Wolfpack étant dans la troisième division, certaines équipes amateurs sont parmi leurs adversaires. Les joueurs ont un travail à temps complet et tous ne peuvent pas se permettre de quitter la Grande-Bretagne pour un voyage outre-mer.

« Le truc, c’était d’avoir les bonnes personnes aux bons postes, estime Perez. De la direction jusqu’au porteur d’eau en passant par les joueurs, les entraîneurs, notre personnel administratif, le gérant du magasin.

« C’est un effort familial. En gros, nous sommes une famille. Pas seulement parce qu’il y a des membres de ma famille dans l’équipe, mais parce que nous agissons comme une famille. Tout le monde s’entraide. Personne n’est trop bon pour faire quoi que ce soit. Une fois que nous aurons terminé notre entrevue, je vais donner un coup de main pour poser des affiches. C’est ce que tout le monde fait.

« Je jouerais si je pouvais, mais on ne me laisse pas faire! »

« Nous sommes ici depuis deux nuits et nous adorons ce que nous avons vu jusqu’ici », mentionne Rhys Jacks.

Malgré son accent australien très prononcé, Jacks représente le Canada au rugby international. « Je suis né et j’ai grandi en Australie, mais mon grand-père est né à Toronto. C’est une belle ville, très propre. Tous les gratte-ciel, c’est impressionnant. On a pu explorer un peu la ville, découvrir de chics restaurants. »

« Je crois que les gars aiment bien leur premier séjour ici, renchérit Perez. Ils ont beaucoup de plaisir, peut-être même un peu trop! J’aimerais mieux être avec eux! Non, mais vraiment, ils ont vite adopté Toronto. Je crois qu’il y a quelques tatouages qui se préparent, avec la silhouette du centre-ville de Toronto et une meute de loups en arrière-plan. »

« Les gens sont très sympathiques, continue Jacks. Tout le monde nous demande pourquoi nous sommes ici, pourquoi nous jouons au rugby. C’est super.

« Nous ne passons pas vraiment inaperçus, un groupe de grands gaillards tous habillés de la même façon. Mais je dois dire que je suis surpris. Presque tout le monde à qui nous avons parlé a une connexion au rugby, soit ils ont joué ou ils connaissent le sport, plus que j’aurais pensé. »

(Photo : Radio-Canada/Éric Santerre)

Samedi matin au stade Lamport. Du terrain, on peut voir un coin du BMO Field, le domicile du Toronto FC. L’équipe de soccer y disputait son premier match il y a 10 ans. L’automne dernier, la finale de la Coupe MLS s’y est jouée devant plus de 35 000 personnes.

Les dirigeants du Wolfpack espèrent assurément suivre une progression similaire. Commencer avec des foules de quelques milliers de personnes, construire une culture autour du rugby canadien, et graduellement faire de la place à plus de monde.

« Vous verrez, nous avons déjà une base de près de 1000 abonnés de saison », assure Eric Perez.

Au coin de la rue, le Wolfpack a une boutique où se vendent des t-shirts, des survêtements, des foulards marqués du logo distinctif de l’équipe. Le T, pour Toronto, devient les yeux et le museau d’un loup au centre du blason épuré.

« Le nom, c’était des mois de travail, explique Perez. À un certain point, nous avions une liste de 150 noms que nous mettions constamment à jour. J’ai fini par la réduire à cinq noms. À la fin, nous allions être soit les Aces de Toronto, en l’honneur de Billy Bishop, le meilleur pilote de la Royal Air Force pendant la Première Guerre mondiale, qui vient de Toronto, ou encore Toronto City. Tout le monde appelle la ville simplement the City. Alors nous allions devenir Toronto City. À la dernière minute, j’ai dit : “Non, on sera le Wolfpack.” J’ai décidé de façon arbitraire du nom, et je suis content de l’avoir fait. »

Dans le vestiaire, le personnel place les uniformes des joueurs. Sur l’ardoise, en grosses lettres, on peut lire : « Rowley out!!! » Pas le genre de blague qu’on imaginerait dans le vestiaire du Canadien.

Malgré la pression, malgré cette situation inusitée pour une équipe sportive, l’ambiance est légère, détendue sans être irrévérencieuse. Tout le monde a du plaisir, mais est prêt à aborder le match avec sérieux.

Le temps est gris et froid. Toronto reçoit des précipitations inédites, si bien que la promenade Don Valley est compromise. Les résidents de l’île de Toronto empilent les sacs de sable.

Après la pluie le jeudi et le vendredi, le ciel semble tenir pour samedi.

À une heure du coup d’envoi, dans un pub à quelques coins de rue, le Den s’éveille. Un petit groupe de partisans avec drapeaux, banderole et tambours se met en marche. La culture des partisans fanatiques européens a traversé l’Atlantique comme elle l’a fait pour le soccer.

Un autre groupe s’installe près du terrain. Cinq ou six amateurs qui se sont présentés… en costume de loup.

« Comment, des costumes? Je croyais qu’ils s’habillaient comme ça tous les jours », laissera tomber Rowley après le match, son humour pince-sans-rire bien caché derrière son accent du Lancashire.

(Photo : Presse canadienne/Chris Young)

La rencontre commence et un des deux versants du stade est plein aux deux tiers. Les partisans torontois ont la réputation d’arriver après que la fête a commencé. À la mi-temps, ce sont les deux gradins qui seront pleins, avec une bonne foule aux deux extrémités du terrain, sous des chapiteaux tenus par des microbrasseries ontariennes.

Sur le terrain, le match est à sens unique. L’équipe d’Oxford est en développement. Tous ses joueurs sont amateurs. Son budget est sans doute moins de 10 % de celui du Wolfpack, selon Tim Rumford.

Les attaques du Wolfpack sont bien organisées. Le jeu est physique. Les plaqués spectaculaires sont nombreux et sont accompagnés de « oooh! » de la foule.

(Photo : Presse canadienne/Chris Young)

Les esprits s’échauffent dans la deuxième mi-temps. Le match est hors de portée depuis longtemps pour Oxford, et quelques plaqués sont un peu haut. Un des joueurs du Wolfpack est atteint près de la tête. La bousculade dégénère et une mêlée éclate. Comme au hockey, certains se trouvent un partenaire de danse. D’autres essaient de calmer le jeu. Les arbitres finissent par rappeler tout le monde au calme, mais pas avant quelques coups de poing bien placés.

Le rugby se joue avec un équipement protecteur minime. Les actions de ce genre sont ainsi encore plus saisissantes qu’au hockey.

Après son expulsion, Jake Emmitt, du Wolfpack, s’est justifié en disant avoir regardé trop de hockey sur glace.

Même si le résultat, une victoire de 62-12 du Wolfpack, est une formalité, la foule continue d’encourager les Torontois d’adoption jusqu’à la fin. Le Den entonne l’hymne du club, Wolfpack’s on fire, que les joueurs reprendront dans leur vestiaire.

« Après le discours de l’entraîneur, Blake Wallace, l’homme le plus australien du monde, lance le cri de ralliement de l’équipe, Wolfpack’s on fire, une chanson qu’ils ont créée, explique Perez.

« C’est entièrement organique. Le club n’a rien eu à voir là-dedans, mis à part le nom et le logo. Je ne sais pas comment le Den a trouvé la chanson, mais ils l’ont apprise et ils la chantent aussi.

« La météo était censée décourager les gens. On devait voir des bateaux, des gens qui allaient faire la brasse papillon dans les rues, ils parlaient d’abandonner l’île de Toronto… Finalement rien de tout ça, et on a eu un match de rugby en prime? J’appelle ça une victoire, moi. »

« Dans la foule, vous avez vraiment un échantillon représentatif de la population torontoise. Ce n’est pas que des gens en complet cravate (une pointe à peine voilée aux gradins des Maple Leafs ou des Blue Jays). Ce ne sont pas des gens du monde corporatif. C’est du monde. C’est le peuple. Et ça représente ce que nous sommes : l’équipe du peuple.

« Le Wolfpack est en vie, maintenant. »

(Photo : Presse canadienne/Chris Young)

Photo en couverture : Presse canadienne/Chris Young