Sur le bord de l’eau, là où je dois être

Sylvie Fréchette Sylvie Fréchette Sylvie Fréchette
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« Mes filles m’ont permis de découvrir cette flamme que je ne connaissais pas ». L’ancienne championne de nage synchronisée Sylvie Fréchette raconte d’où est née sa passion pour le métier d’entraîneur et comment elle a trouvé sa gang : les 12 ans et moins.

Par Sylvie Fréchette, double médaillée olympique en nage synchronisée et entraîneuse-chef au club Neptune Synchro

La première fois qu’on m’a officiellement demandé d’être entraîneuse, c’était pour le Cirque du Soleil, pour le spectacle O. J’ai accepté, mais j’ai totalement sous-estimé à quel point ce métier demande une formation, une curiosité, un don total de soi.

J’ai été une très mauvaise entraîneuse pour le spectacle O. Je suis tombée dans le piège qui guette la majorité des nouveaux entraîneurs : quand on n'est pas sûr de soi, on devient Hitler. On dit quoi faire, ça doit fonctionner comme on le dit. J’étais comme ça au Cirque alors que c’est tellement loin de ma personnalité.

On me demandait de diriger 17 athlètes-artistes de partout dans le monde, de différents niveaux, de différents milieux, de différents âges. Je montais un spectacle sans trop savoir de quoi il aurait l’air, sans avoir vraiment coaché auparavant, sans formation.

J’ai côtoyé pendant mes huit années au Cirque, de 1997 à 2005, un entraîneur de carrière en gymnastique. Tom avait une relation tellement cool avec ses athlètes, que je n’avais pas parce que j’étais une Hitler. Je lui ai demandé : « C’est quoi pour toi entraîner? »

- C’est donner tous les outils à l’athlète pour qu’il pense qu’il a lui-même réussi, m’a-t-il dit.

- So you’re working yourself out of a job?, lui ai-je répondu en anglais.

Il m’a dit : « Jamais, parce que le coffre à outils d’un athlète ne sera jamais complet. Il y a toujours des choses à ajouter. » Sur le coup, je l’ai entendu, mais je ne l’ai pas compris. Aujourd’hui, je comprends.

Après mes années au Cirque, jamais je n’aurais pensé redevenir entraîneuse. J’ai plutôt travaillé comme conférencière et pour le Comité olympique canadien.

Quand j’ai été intronisée au Temple de la renommée olympique canadien à Québec, ma plus grande, Emma, m’a dit : « Maman, c’est beau ce qu’on voit sur les écrans. »

Je lui ai dit que c’était moi qu’on voyait. Elle connaissait le spectacle O, mais elle n’avait pas encore réalisé que la nage synchronisée, c’est aussi un sport olympique. Ma plus jeune, Maya, disait que ça ne me ressemblait pas!

- Maman, je veux danser dans l’eau comme toi, m’a lancé Emma.

Il n’y avait pas de club de nage synchro chez nous à Saint-Jérôme. J’ai décidé de lancer un petit camp de jour, sans trop savoir dans quoi je m’embarquais. Et je me suis embarquée de façon tellement naïve. Pendant les sept semaines de camp (pourquoi sept? J’aurais pu en faire une seule!), on a eu 164 enfants.

Après le camp, beaucoup de parents nous ont dit : « Nos enfants aiment ça. Est-ce qu’on peut continuer? » Mais il n’y avait pas de club. Alors, on a décidé d’en fonder un. La première année, on avait quelque 50 enfants. C’était énorme. Et des entraîneurs, il n’en pleut pas.

Aux débuts de Neptune Synchro, je travaillais au conseil d’administration. Je ne voulais pas être entraîneuse, ce n’était pas dans mes plans. Mais assez rapidement, il nous manquait d’entraîneurs.

Je me suis retrouvée dans l’eau, à faire des remplacements, sans avoir le temps de me dire : « Est-ce que je veux ou pas? » Il manquait de monde, j’étais là et je savais comment ça fonctionnait.

Je n’avais pas à monter le plus gros spectacle du monde, comme au Cirque du Soleil. Je n’avais pas de pression, il n’y avait pas d’attentes que ce soit plus, plus, plus. L’attente était que les enfants soient en sécurité, qu’ils soient heureux et qu’ils apprennent. J’étais capable de faire ça.

Sylvie Fréchette
(Photo : Radio-Canada/Alain Décarie)

Ça fait trois ans et demi que je peux dire que je suis une entraîneuse de cœur et d’âme. À l’époque, on avait une entraîneuse espagnole responsable de l’équipe des 12 ans et moins, qu’on voulait amener au niveau national pour la première fois. Elle est arrivée au mois de septembre. En décembre, c’était déjà trop difficile pour elle d’être loin de sa famille et de s’acclimater au Canada en hiver. Elle nous a annoncé qu’elle nous quittait.

Un entraîneur national, de niveau 3, ça ne se trouve pas au coin d’une rue, surtout en milieu d’année. On ne trouvait personne, tout le monde me regardait… Alors j’ai plongé. Ce n’était pas ma musique ni mon thème, mais j’ai réalisé que ce n’était pas grave. Ce qu’il fallait, c’était sauver les enfants, ne pas leur faire perdre confiance en elles.

Et on a tellement eu une belle année! Aux Championnats canadiens, on a fini 5e sur 5, mais la foule nous applaudissait debout. On nageait sur du Michael Jackson.

J’ai réalisé que les 12 ans et moins, c’est ma gang. Je suis très à l’aise avec les enfants de cet âge-là. C’est là qu’on sème l’étincelle. Tout ce qu’ils veulent, c’est : nourris-moi, montre-moi, aide-moi. C’est pour moi un privilège extraordinaire de travailler avec eux.

C’est aussi à cet âge que les jeunes doivent faire des compromis. Quand tu as 11 ans et que tu te lèves quatre fois par semaine à 4 h 55 pour aller nager, c’est quelque chose. Aller aux Championnats canadiens, c’est entrer dans la cour des grands. Tu prends l’avion, tu dois te faire des lunchs. Ça dure une semaine, il y a du stress et ça parle anglais.

C’est une étape tellement importante pour celles qui s’y rendent. Ça passe ou ça casse. Il y a des enfants pour qui c’est trop. D’autres disent : « Wow, j’en veux plus! »

Sylvie Fréchette avec ses athlètes à Saint-Jérôme
Sylvie Fréchette avec ses athlètes à Saint-Jérôme
(Photo : Courtoisie Sylvie Fréchette)

Les jeunes sont dans une étape de responsabilisation à 11 ou 12 ans. Il faut leur faire réaliser qu’ils peuvent faire des choses par eux-mêmes, en les accompagnant. Je sais que mes nageuses n’ont peut-être pas tout sur le plan technique quand elles passent chez les 13-15 ans, mais je tire une fierté de savoir qu’elles ont des outils solides pour faire cette transition.

Ce n’est pas moi qui vais dire exactement quoi faire aux athlètes ni quand le faire. Si on leur dit toujours quoi faire, on les empêche d’analyser et de trouver leurs propres solutions. Quand on trouve ses propres solutions, on ne les oublie pas. Quand on se le fait imposer, on n’assimile pas les choses de la même façon.

J’ai donc enfin compris ce que Tom voulait dire. Et depuis que je le comprends, c’est quelque chose que j’applique dans mon travail. Je ne suis pas totalement accommodante au point où les enfants peuvent faire ce qu’ils veulent. Je suis structurée, j’ai des paramètres. Mon plus grand rôle, ça reste de responsabiliser les enfants sur leur réussite et sur leur non-réussite aussi.

Pour moi, être un entraîneur, c’est être un entraîneur de vie, avec le sport comme véhicule.

J’ai connu le sommet : les Jeux olympiques et les Championnats du monde. Je peux certifier que ce n’est pas fait pour tout le monde. Il faut élargir la base, donner le goût aux enfants de bouger, de s’amuser, de faire des spectacles dans l’eau, d’être fier. Pour moi, c’est là que ça se passe.

J’ai la conviction que les meilleurs entraîneurs devraient être à la base plutôt que de viser le sommet. À la base, c’est là qu’on instaure la discipline. La discipline a souvent une connotation négative. Ça ne devrait pas. La discipline, ce n’est pas « faire de la discipline ». Il s'agit seulement de travailler avec des règles de base, utiles pas seulement dans le sport, mais dans toutes les sphères de la vie.

En début d’année, je rencontre les enfants et les parents et je mets une chose au clair : je me fous des résultats. Par contre, je suis très stricte sur le respect des règles, de l’équipe, de la sécurité et des horaires.

Ce qui va venir confirmer le résultat, c’est à quel point tu appliques la recette. La recette, c’est : se placer, s’aligner, tout ce qui est noté dans les cahiers d’athlète. Quand un enfant ne sait pas encore écrire, on fait des dessins dans son cahier.

Parfois, les parents sentent le besoin de me dire : « Mon enfant, je ne veux pas en faire une athlète olympique ». Parce que j’en ai été une moi-même, on dirait qu’ils se sentent obligés de me dire qu’ils ne veulent pas trop pousser. Ce n’est pas nécessaire. C’est leur enfant qui va faire le travail, pas moi. Mon rôle, c’est de partager ma passion et mon expertise et laisser les enfants piger dans mon coffre à outils.

Il y a un piège pour un entraîneur de trop en demander à ses athlètes physiquement, techniquement et mentalement. Pour l’éviter, il faut se demander quelle est notre motivation à faire ce métier. Pourquoi entraîne-t-on? Si on le fait pour soi, pour bien paraître, pour gagner, pour avoir un trophée, il y a un risque.

Quand on est là pour servir de tremplin aux athlètes, pour qu’ils soient à leur mieux et qu’ils s’épanouissent, on est là pour les bonnes raisons.

Sylvie Fréchette avec ses athlètes à Saint-Jérôme
Sylvie Fréchette avec ses athlètes à Saint-Jérôme
(Photo : Courtoisie Sylvie Fréchette)

Quand j’ai senti l’appel de devenir entraîneuse, je me suis posé la question : « Quel genre d’entraîneuse je veux être? » J’ai eu la chance d’avoir d’excellents entraîneurs autour de moi. Il y a des choses que j’ai décidé d’essayer et d’autres que je ne ferais jamais.

Ma mère est un des plus grands entraîneurs que j’ai eus. On n’a pas eu la vie facile. Mon père est mort jeune, on n’avait pas beaucoup de sous. Elle ne nous a jamais fait sentir qu’on était différents des autres. J’ai longtemps pensé que tout le monde mangeait des sandwichs aux bananes, par exemple…

Maman m’a fait réaliser à quel point c’est important d’aimer ce que l’on fait. À la fin de chaque saison, elle me disait : « Es-tu sûre de vouloir continuer la saison prochaine? Tu sais que tu peux arrêter. » Quand je lui répondais que je voulais continuer, elle me disait : « Si tu aimes ça, alors go ma chérie! »

Comme quoi on a toujours le choix d’arrêter ou de continuer.

De Julie Sauvé, je retiens ce désir de provoquer, de faire les choses autrement, d’oser faire ce qui n’a jamais été fait. Et elle le fait encore ─ je ne sais pas comment ─ à plus de 60 ans.

Avec elle, j’en suis venue à proposer moi-même des choses différentes, qui ont mené à ma performance aux Jeux de Barcelone. Le maillot blanc, la tresse française, nager sans maquillage, partir couchée sur le ventre aux Olympiques. Ç’a l’air de rien pour les gens de l’extérieur, mais à l’époque, ça ne s’était jamais vu.

Il fallait être un peu folle pour oser partir un club de nage synchronisée à Saint-Jérôme. C’est peut-être l’héritage de Julie Sauvé. On termine notre septième année. Le club est encore là, en santé.

Sylvie Fréchette
(Photo : Radio-Canada/Alain Décarie)

Avec Denise Sauvé, c’était le plaisir. On ne se prenait pas trop au sérieux, on prenait le temps de rire. C’est beau les Jeux olympiques, mais on n’est pas en train de guérir le cancer sur la planète.

Rire et sourire, ça fait partie de qui je suis dans la vie et comme entraîneuse. À Neptune Synchro, on rit à l’entraînement. Mais ça ne veut pas dire qu’on ne travaille pas fort.

C’est difficile pour un entraîneur de toujours créer, d’inventer des façons de travailler, tout en s’assurant que les jeunes s’amusent. Mais il faut créer des moments de jeu, pour briser la monotonie. Souvent, celles qui aiment le plus jouer, ce sont les plus vieilles. Vous devriez les voir quand elles font des courses de bouées gonflables.

Il y a une chose que je ne veux pas faire revivre à mes athlètes pour l’avoir vécu plus jeune : oser avoir une opinion sur quelque chose qui ne me regarde pas, porter un jugement sur le physique.

Une entraîneuse m’a déjà dit : « Je n’ai aucune idée pourquoi tu es en nage synchro, tu serais tellement mieux en basket. T’es-tu vu l’allure? » J’étais pourtant parmi les meilleures dans l’équipe nationale à l’époque.

Ça démolit d’entendre ça. Je n’avais pas confiance en moi. Je trouvais que j’étais trop grande et trop costaude. J’ai 50 ans et je me souviens encore de ces mots-là. Ça nous suit toute notre vie.

Il faut faire très attention de ne pas catégoriser ni juger les enfants. On est là pour les accueillir, c’est tout.

Entraîner ses propres enfants, c’est tout ce qu’il ne faut pas faire, je crois, mais il n'y a pas 500 entraîneurs de synchro à Saint-Jérôme. Ce n’est pas sain et simple. On doit se donner des règles et les respecter. Ce n’est pas l’idéal, tout le monde comprend ça.

Sylvie Fréchette et sa fille Emma
Sylvie Fréchette et sa fille Emma
(Photo : Courtoisie Sylvie Fréchette)

Avec Emma, ma plus vieille, c’est plus simple. Maya, ma plus jeune, c’est mon bulldozer. L’autre jour, elle m’a répondu sèchement avant un entraînement. Je lui ai dit : « Ne me parle pas comme ça! » L’entraînement n’était pas commencé, mais pour elle, parce qu’on était à la piscine, j’étais Sylvie l’entraîneuse. On ne parle pas à sa mère comme on parle à son entraîneuse ou à son patron.

Une des difficultés, c’est de ne pas ramener à la maison ce qui s’est passé à la piscine. S’il y a eu un accrochage, on s’en parle dans l’auto. Une fois qu’on passe le seuil de la porte à la maison, c’est fini. On prépare le souper, on est en famille.

Ce qui est merveilleux, c’est que j’ai une vie avec mes enfants à la maison et dans le sport. On a le même horaire. Le soir, on soupe ensemble. En compétition, je suis là et je les comprends.

J’aime entraîner et j’ai l’impression que je vais continuer même quand mes filles ne seront plus dans mon entourage à la piscine. Mes filles m’ont permis de découvrir et de vivre cette flamme que je ne connaissais pas. Si je sens encore cette flamme, je vais rester sur le bord de la piscine jusqu’à mon dernier souffle.

J’aimerais refaire un jour un spectacle de grande envergure comme O. J’ai aussi beaucoup d’intérêts au-delà de la synchro, comme le travail humanitaire, la photographie, le yoga, la psychologie. J’ai l’impression que j’aurais besoin d’une quinzaine de vies pour accomplir tout ce que j’aimerais faire.

Dans tous mes projets, je vois de l’eau. Avant, je pensais que c’était parce que j’étais incapable de me réinventer. Je me sentais parfois loser. Maintenant, je me rends compte que je ne suis pas du tout loser. L’eau et la synchro, ça me coule dans les veines. Être au bord d’une piscine, d’une rivière ou de la mer, c’est là où je me sens le mieux. C’est là où je dois être.

Pour l’instant, je ne me vois pas ailleurs qu’à Saint-Jérôme. Je suis tellement attachée à nos poupounes. Certaines avaient 5 ou 6 ans quand on a lancé le club. Je me souviens de leurs lulus, de leurs grosses lunettes. Maintenant, elles entrent à l’école secondaire.

Je regarde ce qu’elles sont devenues et je me dis à quel point le sport amène ces enfants à se développer de façon extraordinaire. Leur épanouissement, je l’ai sous les yeux. Ça me stimule encore plus à continuer d’être leur entraîneuse.

En septembre, les enfants qui n’ont pas nagé de l’été vont avoir grandi. Ils auront changé. Ils ont hâte et se sont ennuyés de nous. Être témoin de ça, c’est vraiment un privilège.

Sylvie Fréchette
(Photo : Radio-Canada/Alain Décarie)

Propos recueillis par Guillaume Boucher

Photo en couverture : Radio-Canada/Alain Décarie