Une soirée à la lutte

« Il n’y a pas de manière d’arranger ça. Un coup de chaise, c’est un coup de chaise. » - Benjamin Tull, lutteur

Un documentaire d'Alexandre N. Pépin et un texte d'Olivier Paradis-Lemieux

Il est minuit quand les derniers lutteurs quittent enfin le centre communautaire de Limoilou. Un petit groupe d’amateurs les attend à la sortie pour les saluer une dernière fois. Deux d’entre eux abordent Benjamin Tull et son coéquipier Handsome JF.

« Nous aussi on vient de Montréal, dit le premier. Je n’osais pas le dire dans la salle, mais je prenais pour vous. La foule était l’enfer. On est venu juste pour vous. »

Plus de 700 personnes assistaient au dernier spectacle de la saison de la NSPW, ou North Shore Pro Wrestling, la fédération de lutte qui remporte le plus de succès au Québec depuis quelques années.

« On aurait juste une ou deux questions, si ça vous ne dérange pas, tente le deuxième. Est-ce que vous saviez qui allaient gagner le match? Comment est-ce que vous décidez qui gagne? Est-ce que vous vous faites mal en luttant? »

Toujours les mêmes questions, peut-on lire pendant un moment dans le regard de Benjamin adressé à Jean-Frédéric. Puis, malgré l’épuisement après le rude dernier combat du plus important gala de l’année au Québec, il se lance dans les mêmes explications aux deux hommes qu’il nous a livré des heures plus tôt quand nous arrivions à la soirée de lutte, avec les méchants.

Vue générale du gala du 20 mai 2017 de la NSPW
Vue générale du gala du 20 mai 2017 de la NSPW

Benjamin Tull sait se faire haïr, peu importe la fédération dans laquelle il se produit. Avec Jean-Frédéric Clément, il forme depuis deux ans le cœur du Montreal Elite, ou l’Élite de Montréal, l’ennemi numéro un de la foule de Québec.

« Le monde nous déteste juste parce qu’on vient de Montréal », affirme Tull, un charismatique entrepreneur en restauration de 31 ans et père depuis quelques mois.

« Les fans nous détestent vraiment, insiste Jean-Frédéric Clément, qui est quant à lui représentant pour une brasserie. Puis, on triche, on est cochons... »

Le rôle de méchant (ou heel) peut sembler ingrat pour certains, mais c’est celui que préfère Benjamin Tull, qui l’a adopté il y a une dizaine d’années lorsque sa carrière sur la scène montréalaise de la lutte indépendante se heurtait à l’indifférence des amateurs.

« J’étais censé être gentil, mais la foule ne m’aimait pas parce que je n’étais pas très bon. J’ai frappé un mur quand les gens se sont virés contre moi, sans qu’on le demande. J’ai décidé d’arrêter le temps d’un été. Ça m’a donné un coup et j’ai repris plusieurs mois d’entraînement et ça m’a donné la poussée nécessaire pour donner de quoi d’intéressant pour les spectateurs. »

« Le personnage de lutte de Benjamin est très agressif, mais il a amené un peu ce qu'il est dans la vraie vie. Un gars qui est un peu foody, épicurien, associé à ses 100 millions de photos Instagram de mac and cheese », décrit Jean-Frédéric, dont le propre personnage d’Handsome JF (ou Jean-Frais) caricature les habitués des clubs.

« On a tendance à penser que le Benjamin sur scène et le Benjamin dans la vie sont différents, mais ce n’est pas tout à fait le cas », confirme en riant le principal intéressé.

Les quatre membres de l'Élite de Montréal : Franky The Mobster, Handsome JF, Benjamin Tull et Brad Alekxis
Les quatre membres de l'Élite de Montréal : Franky The Mobster, Handsome JF, Benjamin Tull et Brad Alekxis

« Je suis quelqu’un d’un peu bougon dans la vie, c’est quelque chose que j’utilise. Je rentre, j’ai l’air bête, je dis au monde de se la fermer. Je suis un méchant naturel. Je suis quelqu’un de bête dans la vie, et j’ai toujours été comme ça. Je ne suis pas méchant dans la vie, mais je suis difficile d’approche. Pour moi, c’était naturel de l’utiliser et de l’amplifier, fois 100. »

Le rôle du méchant, insistent les deux lutteurs, c’est d’abord celui de se faire détester du public pour qu’il désire par-dessus tout que le gentil, quel qu’il soit, triomphe au bout du compte.

« Quand j’étais plus jeune, je crachais sur le monde, je lançais ma bouteille d’eau dans la foule, relate Benjamin. Plus jeune, ça faisait réagir les gens, mais je ne pense pas que ça les faisait réagir de la bonne manière. Je ne sais pas pourquoi je ne me suis pas fait casser la gueule! »

Avec le temps et l’expérience, il a appris à user de son sens de la répartie et de quelques répliques assassines lancées avec parcimonie en direction du public pour se faire détester du plus grand nombre sans dépasser certaines limites.

« En tant que méchant, tu ne veux pas boucher la personne que tu en as face de toi. Sinon, elle va juste arrêter de parler et elle n'embarquera plus dans tes affaires. Il faut que tu lui en donnes, et qu'elle pense qu'elle a eu le dessus sur toi parce qu'elle va vouloir en donner encore plus. C'est ça ton travail en tant que méchant. »

« Quand tu vas perdre le match à la fin, explique-t-il enfin, que la personne va faire le compte de trois sur toi, il faut s’assurer que la foule fasse le compte avec lui pour que quand, finalement, il y a le trois que le public soit content de tout ce qui s’est passé. »

Les lutteurs de Dead End arborent le logo de l'Élite de Montréal pour le premier combat de la soirée suscitant la réaction immédiate de la foule.
Les lutteurs de Dead End arborent le logo de l'Élite de Montréal pour le premier combat de la soirée suscitant la réaction immédiate de la foule.

Sur une colonne dans la petite salle qui fait office de coulisses à la NSPW est affichée la feuille de route de la soirée, qui contient l’essentiel des instructions nécessaires aux lutteurs. À leur arrivée, pendant que la foule commence à se masser de plus en plus nombreuse autour du ring, les lutteurs prennent note des derniers changements réalisés par le promoteur Steve Boutet.

En quelques lignes sont succinctement détaillés l’ordre, le style et la durée des matchs : plusieurs en simple, d’autres en duo, un combat à sept avec échelles, et le clou de la soirée, un quatre contre quatre de type « bagarre de rue avec élimination » entre les équipes représentants Québec et Montréal.

À l’enjeu de ce dernier match s’ajoute la ceinture de champion que détient depuis plus de trois ans le populaire Marko Estrada, un record de la lutte québécoise.

Le promoteur de la NSPW Steve Boutet (au centre) s'adresse aux lutteurs avant le gala.
Le promoteur de la NSPW Steve Boutet (au centre) s'adresse aux lutteurs avant le gala.

« C'est vraiment le promoteur qui bâtit son spectacle, explique Jean-Frédéric. Au début, tu essaies d'avoir des matchs plus courts, mais c'est là que des fois ça se gâche. Les premiers veulent parfois mettre tellement de stock dans leur match, qu'au lieu de faire un 12 minutes, comme ils doivent le faire, ils font un 20-25 minutes, et tu es obligé de couper dans d'autres segments plus importants sur ta carte. »

« Chaque année, Wrestlemania défonce son temps. Si les professionnels de la WWE à la télévision ne sont pas capables d'être assez précis dans leur plus gros gala, imagine nous autres, qui ne font pas vraiment ça de notre vie! », ajoute Benjamin.

Après deux ans à énerver à l’excès les amateurs de Québec, les Montréalais savent toutefois que leur match à venir sera leur chant du cygne.

L’an dernier, aussi en finale, l’équipe complétée par le lutteur-rappeur Brad Alekxis avait pris durablement le contrôle (symbolique) des opérations de la fédération à l’issue d’un match où un des favoris de la foule de Québec, Franky The Mobster, s’était joint à l’Élite de Montréal. Un heel turn classique dans le monde de la lutte où le gentil devient subitement méchant.

Cette fois, la défaite des Montréalais est leur seule certitude au moment d’entamer leurs discussions sur le déroulement du match final avec leurs adversaires Matt Falco, Alex Price, Markus Burke et le champion Marko Estrada.

Après un court discours du promoteur de la soirée à la quarantaine de lutteurs, les coulisses se transforment en quelques minutes en salle de répétition d’un étrange ballet.

L'éventuel gagnant du combat d'échelles, Shayne Hawke (à droite), en pleine préparation
L'éventuel gagnant du combat d'échelles, Shayne Hawke (à droite), en pleine préparation

Dans un coin, quelques-uns entassent des échelles afin de répéter leurs dangereuses manœuvres. Dans un autre, d’autres se projettent dans des cordes invisibles. Au centre, les acrobates du ring Mike Bailey et Matt Angel continuent de peaufiner leur chorégraphie millimétrée qui sera bientôt pressentie pour le combat de l’année au Québec. Tous utilisent un vocabulaire mêlant anglais et français pour désigner la succession de prises qu’ils tentent de mémoriser.

Réunies dans un long conciliabule, les huit têtes d’affiche commencent à établir ensemble le délicat canevas de leur affrontement. Bien qu’entrecoupée de moments plus légers, leur préparation durera près de quatre heures.

« On a les grandes lignes du match, mais c'est à nous de le meubler avec les performances, les cascades qu'on veut faire, explique Handsome JF. Quand on lutte un contre l’autre, on va se dire : "Quelle histoire est-ce qu’on veut raconter ce soir?" Est-ce qu’on travaille une jambe ou le dos? Est-ce que je me sauve de toi? Quand tu sais ce que tu veux faire, là tu places tes moves. Ça se place tout seul. »

Premières discussions aux abords du ring pour les têtes d'affiche en vue du combat principal. Au centre, le champion de la NSPW Marko Estrada.
Premières discussions aux abords du ring pour les têtes d'affiche en vue du combat principal. Au centre, le champion de la NSPW Marko Estrada.

« Il y a des squelettes pour chaque type de match. À partir de là, il y a toujours une base que tu vas suivre, précise Benjamin. Tu décides de ton fil conducteur au début, d'où tu vas t’en aller. Et après ça, tu vas mettre ta viande là-dessus. Tu la mets à ton goût, et tu vas la saler. »

Raconter une histoire à la lutte, ce n’est pas seulement tisser une trame narrative sur une ou plusieurs années comme l’ont fait les deux lutteurs de l’Élite de Montréal, c’est aussi conduire, par sa performance sur scène en une quinzaine de minutes, une « symphonie d’émotions », explique Benjamin Tull.

Quiconque dans la salle, qu’il soit un habitué qui connaît tout l’arrière-plan d’un duel ou un néophyte qui vient voir son premier spectacle, doit être capable d’apprécier la performance des combattants.

« Si tu veux voir un spectacle de lutte au Québec, tu es mieux de partir avec l'idée que les premières fois que tu vas y aller ça se peut que tu ne comprennes pas tout et que tu es mieux d'y aller régulièrement. Et après ça, tu vas embarquer dans l'histoire. Mais pendant chaque match, tu dois conter une histoire qui permet aux gens d'embarquer, sans avoir la vue d'ensemble, pour faire vivre des émotions aux gens. »

Bruyante et impliquée, la foule réagit à la victoire d’un de ses favoris.
Bruyante et impliquée, la foule réagit à la victoire d’un de ses favoris.

Au Québec, un lutteur, aussi populaire soit-il, ne peut espérer gagner sa vie avec son art. Tout au plus, lorsqu’il n’est pas carrément bénévole, il peut espérer empocher à peine ce qu’il faut pour couvrir les frais de sa soirée… et la bière d’après-spectacle.

« Le plus que j’ai jamais gagné, c’est 250 $ pour un gala au Nouveau-Brunswick, se rappelle Benjamin Tull. Mais ça m’a coûté 200 $ en essence! »

À l’extérieur du giron de la puissante World Wrestling Entertainment, notent les lutteurs, les seuls qui arrivent à vivre de leur passion sont ceux qui sont prêts à se produire 250 soirs par année sur le circuit indépendant, et à dormir parfois sur des planchers d’hôtels, comme les Québécois Kevin Owens et Sami Zayn quand ils tentaient d’accéder au plus haut niveau.

« Kevin [Owens], c’est un vieux chum, raconte Jean-Frédéric. Il a tout lâché pour faire de la lutte, mais il a mangé ses bas. 10-12 ans à ne pas avoir une cenne. Il a percé, mais il y a plein de gars qui font ça et au bout de la ligne, ils travaillent dans un entrepôt parce qu’ils n’ont pas de scolarité. Ils n’ont rien. »

« Je ne donnerais rien pour vivre ce qu’ils ont vécu, jure Benjamin. C’est hot où ils sont rendus, mais je n’aurais jamais été capable. J’ai trop d’intérêts à l’extérieur de la lutte. Kevin, il écoute des films et de la lutte. Mais les vrais de vrai, c’est ça. Sidney Crosby, il pense juste au hockey, c’est juste ça qu’il fait. »

Mise à mal depuis une quinzaine d’années par la montée de l’intérêt pour les arts martiaux mixtes, la lutte indépendante connaît toutefois un certain regain au Québec avec l’émergence d’Owens et de Zayn dans la WWE.

« On aime bien ça les Québécois quand il y en a un qui performe, comme quand Georges St-Pierre était au top de son art, tout le monde trippait UFC. Là, tu as un Québécois, Kevin Owens, qui est au top de son art à la télévision, aux États-Unis, donc c'est sûr que ça ramène de l'intérêt », estime Benjamin Tull.

Néanmoins, la lutte locale est encore bien loin de ses glorieuses années, du temps des Yvon Robert et compagnie qui remplissaient le Forum dans le Montréal d'après-guerre. Une foule comme celle de Québec fait figure aujourd’hui d’exception.

« Pour la lutte indépendante au Québec, 600-700 personnes c'est vraiment énorme. C'est rare que ça arrive. Il y a des fédérations qui sont capables de le faire. Ce n'est pas unique, mais ça arrive juste une fois ou deux par année », explique Benjamin Tull, qui a lui-même longtemps été président de la NCW, une fédération de Montréal.

Deux lutteurs se plaignent de douleur au sol après avoir chuté sur une échelle qu'ils ont lourdement déformé, au grand plaisir des amateurs.
Deux lutteurs se plaignent de douleur au sol après avoir chuté sur une échelle qu'ils ont lourdement déformé, au grand plaisir des amateurs.

« À Québec, il y a une fédération. Si tu veux voir de la lutte, c'est à la NSPW qu’il faut que tu ailles. Ça fait que tout le monde se ramène à la même place. Et puis, le spectacle est bon, la bière est bonne, les gens reviennent. Tandis qu'à Montréal, ils sont cinq à essayer de rouler leur bosse, et parfois le même soir. »

Quelques fédérations de la métropole arrivent quand même à attirer ponctuellement quelques centaines de personnes. Mais il est plus fréquent qu’elles en rejoignent moins d’une centaine par spectacle.

« Il y a beaucoup trop de fédérations à Montréal, avec des gars qui ne savent pas lutter et qui ne devraient pas être dans un ring », avance plus sévèrement Jean-Frédéric.

« Une personne qui ne connaît pas ça, qui va sur Internet, et qui tombe sur une de ces fédérations-là, il est fait, observe Benjamin. Il se dit qu'il n'y a pas de bonne lutte au Québec… »

Les deux lutteurs se réservent toutefois de nommer les fédérations qu’ils considèrent douteuses. La lutte est aussi affaire de politique interne où la gestion des ego est aussi importante que le produit sur scène. Être bon dans la chambre est un adage qui ne s’applique pas qu’au hockey.

Jean-Frédéric Clément (Handsome JF) et Marc Roussel (Marko Estrada) discutent avec un autre lutteur. L'animosité dans le ring entre les deux n'existe pas dans les coulisses.
Jean-Frédéric Clément (Handsome JF) et Marc Roussel (Marko Estrada) discutent avec un autre lutteur. L'animosité dans le ring entre les deux n'existe pas dans les coulisses.

Par la légère fente laissée entre les rideaux de la scène, les lutteurs viennent de temps en temps observer l’action qui se déroule dans le ring depuis 18 h. Tous prennent bien soin de ne pas se faire voir pour ne pas diminuer l’effet de leur propre entrée.

Le plus impressionnant combat du gala est celui entre Matt Angel et Mike Bailey, deux spécialistes de la haute voltige qui possèdent des attributs athlétiques leur ayant déjà ouvert quelques portes ailleurs qu’au pays.

De toute la soirée, c’est aussi le match au cours duquel la foule vacille le plus entre l’un et l’autre des deux protagonistes, appréciant les manœuvres époustouflantes sans marquer une préférence pour l’un ou l’autre dans l’issue du duel. La performance sportive des deux athlètes éclipse pendant un moment le manichéisme de la lutte.

Une des nombreuses manœuvres spectaculaires du combat entre Mike Bailey (au sol) et Matt Angel.
Une des nombreuses manœuvres spectaculaires du combat entre Mike Bailey (au sol) et Matt Angel.

« Il faut dans ta carte un match qui est plus technique, qui est moins basé sur les personnages, et qui donne vraiment un spectacle pour les puristes de la lutte, commente Benjamin Tull. Mais tu as besoin de l'histoire à côté plus tard dans la soirée qui va venir chercher tout le monde. Autant la personne qui n'est pas fan fini de lutte, que l'autre qui est là pour la première fois. »

« L'art de la lutte, c'est l'art de conter des histoires et faire vivre des émotions. Je suis un vieux, ma vision de la lutte c'est ça. S'ils veulent juste des acrobaties, ils iront voir le Cirque du Soleil », rétorque sans malice Jean-Frédéric.

Après plus de trois heures de gala, les coulisses sont presque vides. La plupart des lutteurs qui se sont déjà produits ont remis leurs habits de ville et se sont joints à la foule pour assister au combat final de la saison.

C’est enfin au tour de Benjamin Tull, Handsome JF, Brad Alekxis et Franky TM d’aller jouer leur rôle : perdre de la plus belle des façons.

« Marko! Marko! Je ne me rappelle plus de notre spot! », crie Benjamin Tull au champion quelques minutes avant le combat. Dans l’énervement des derniers instants avant d’entrer sur scène, les deux hommes répètent une fois de plus une des séquences-clés du match.

L'arrivée sur le ring de l'Élite de Montréal sous les huées fournies du public de Québec.
L'arrivée sur le ring de l'Élite de Montréal sous les huées fournies du public de Québec.

Au moment où l’Élite de Montréal passe les rideaux, l’énergie monte d’un cran dans la salle pleine à craquer. Les insultes se mêlent aux huées pendant que les quatre coéquipiers font le tour du ring. Depuis deux ans qu’ils cultivent leurs personnages, les méchants n’ont rien à faire pour pousser le public à les détester. Leur seule présence suffit. L’accueil pour leurs quatre adversaires de Québec est triomphal. Dans ce monde de contraste, la foule joue son rôle à la perfection.

Dès que la cloche sonne, la longue chorégraphie se met en branle sur et hors du ring. En bon combat de rue, l’action se déplace rapidement dans la foule, où les tables de marchandise éclatent sous le poids des lutteurs. Des bâtons de bois, des chaises de métal et autres barrières subissent bientôt le même sort, pendant que le public ponctue ses cris de surprise et d’appréciation de quelques chants répétés à l’unisson. « This is awesome! C’est fantastique! »

L’action est frénétique et semble se produire partout en même temps, mais les éliminations successives dirigent progressivement le combat vers sa conclusion. Dans ce chaos organisé, les lutteurs mènent leur petit film, pour reprendre l’image du propriétaire de la WWE Vince McMahon, avec précision et maîtrise. La symphonie devient cathartique.

Benjamin Tull est soulevé par Matt Falco et projeté sur une des tables de marchandise situées au fond de la salle.
Benjamin Tull est soulevé par Matt Falco et projeté sur une des tables de marchandise situées au fond de la salle.

Quand la foule entonne en chœur le dernier compte de trois sur Handsome JF et que l’arbitre soulève le bras de Marko Estrada, Benjamin Tull est déjà assis dans les coulisses à laisser l’adrénaline des 20 dernières minutes tranquillement retomber.

Sur l’épaule, il arbore une large éraflure qui prendra quelques jours à se résorber, mais il aurait pu se blesser davantage. Une des cascades préparées par les lutteurs n’a pas fonctionné, la barrière sur laquelle il était couché pendant qu’Alex Price se projetait de la troisième corde a refusé de céder et n’a pas absorbé le choc.

« Au bout du compte, ce n’est pas facile ce qu’on fait. Je ne suis pas sur un trampoline ou un matelas. C’est des travers de métal avec du bois. On tombe de haut, on se claque dans la face, il n’y a pas de manière d’arranger ça. Un coup de chaise, c’est un coup de chaise, d’une chaise que tu t’assis dessus. Le monde pense que ça ne fait pas mal, mais tout fait mal. »

Fort athlétique malgré sa corpulence, Benjamin Tull élimine Alex Price en lui faisant traverser deux tables.
Fort athlétique malgré sa corpulence, Benjamin Tull élimine Alex Price en lui faisant traverser deux tables.

« J’en ai eu des commotions à la lutte. Quand j’écoutais Étienne Boulay en entrevue, j’étais nerveux. Ma plus grosse commotion, ça s'est passé au milieu d’un match. J’ai fait un black-out et je me suis réveillé en coulisse à la fin du match. Et puis, toutes les fois où Marko m’a donné un coup de pied dans la face et que je ne me suis pas senti tombé, ce sont toutes des commotions ça. Ce sont comme des mini-accidents. »

« Je suis quand même capable d’aller travailler lundi matin, conclut Benjamin. Le gars qui joue au hockey contact, il est capable d’aller à la job lui aussi. Il a des bleus, il est courbaturé. C’est exactement la même chose pour nous. »

Benjamin Tull range tranquillement les quelques accessoires formant son costume de lutteur dans un grand sac de sport. Avec les années, sa passion ne diminue pas, mais son corps donne quelques signes qu’il lui faudra inévitablement un jour prendre sa retraite du ring. Dans moins de 36 heures, il reprendra à la brunante les livraisons de ses viennoiseries aux quatre coins de Montréal, mais les sacs de glace auront eu le temps de réduire un peu l’inflammation de son épaule endolorie.

Pendant que le champion Marko Estrada signe ses derniers autographes et pose pour quelques photos avec les amateurs, Benjamin Tull et Handsome JF poussent la porte du centre communautaire de Limoilou derrière laquelle personne ne les attend normalement. Mais ce soir, deux d’entre eux sont venus juste pour voir les méchants.

Photos : Radio-Canada/Olivier Paradis-Lemieux