Quand les femmes n'avaient pas le droit de courir

En avril 1967, c’est sous le pseudonyme de K.V. Switzer qu’une femme participait officiellement pour la première fois au marathon de Boston.

En avril 1967, c’est sous le pseudonyme de K.V. Switzer qu’une femme participait officiellement pour la première fois au marathon de Boston.

Par Olivier Paradis-Lemieux

Cinquante ans après que Jock Semple eut tenté d’arracher son dossard numéro 261 en pleine course, Kathrine Switzer se rappelle encore la colère dans le visage du directeur du marathon de Boston.

« S’il ne m’avait pas poussée ce jour-là, je ne serais pas devant vous aujourd’hui », relève la septuagénaire américaine depuis sa résidence néo-zélandaise. L’incident, photographié par la presse et largement diffusé à l’époque, a transformé la jeune étudiante en journalisme en activiste féministe. Depuis qu’elle est devenue la première femme à s'inscrire au plus vieux et plus prestigieux marathon du monde il y a 50 ans, Kathrine Switzer défend le droit des femmes à courir. Cette année, pour marquer l’anniversaire de l’événement, elle reprendra part à l’épreuve avec 100 autres personnes (dont 94 femmes) de 20 pays pour sa fondation, 261 Fearless.

« Madame Switzer mérite amplement que l’on souligne ce 50e anniversaire », affirme Jacqueline Gareau, qui va remporter 13 ans plus tard le marathon de Boston, en 1980, en plus de participer au premier marathon olympique en 1984.

Kathrine Switzer à l'entraînement à l'hiver 2017 en Nouvelle-Zélande
Kathrine Switzer à l'entraînement à l'hiver 2017 en Nouvelle-Zélande Photo : Hagen Hopkins

Kathrine Switzer, comme Roberta Gibb, Merry Lepper et Julia Chase-Brand, fait partie d’une génération de pionnières qui va révolutionner la course au féminin. Au milieu des années 1960, la plupart des marathons sont réservés aux hommes, dont ceux de Boston et des Jeux olympiques. La pensée répandue à cette époque était que les femmes n’avaient pas l’endurance nécessaire pour courir de longues distances, et que l’exigeant entraînement pour ce genre d’épreuves pouvait faire tomber leur utérus, les rendre infertiles ou encore provoquer des changements corporels qui les masculiniseraient. Ainsi, les Jeux ne présentent aucune course féminine de plus de 800 mètres (sauf en 1924), une distance qui a même seulement été ajoutée au programme des Jeux de Rome en 1960 : avant cela, la distance la plus longue que couraient les femmes était le 200 mètres. Un sprint.

« C’est absurde, parce que la force des femmes, c’est justement leur endurance », fait remarquer Kathrine Switzer.

Le marathon de Boston va finalement s’ouvrir aux femmes en 1972, et celui des Jeux olympiques, en 1984. Dans les deux cas, Kathrine Switzer s’est trouvée au coeur des pressions qui ont mené les marathons à se courir au féminin.

Quand Kathrine Switzer commence à courir avec le club de cross-country de l’Université de Syracuse à l’automne 1966, elle a déjà entendu parler de l’histoire de Roberta Gibb qui, en avril de la même année, a intégré le peloton du marathon de Boston après être sortie du buisson où elle se cachait. Gibb avait complété la course dans un temps non officiel de 3 heures 21 minutes 25 secondes, et son histoire avait été relayée par de nombreux médias, dont Sports Illustrated. Un an plus tard, Bobbi Gibb recommencera son manège, mais c’est avec un dossard officiel que Switzer franchira les 42,195 kilomètres de l’épreuve.

L’entraîneur de Kathrin Switzer à Syracuse, Arnie Briggs, partageait les préjugés de l’époque à propos de l’endurance des femmes. Vétéran de 15 marathons de Boston, il refuse initialement la demande de la jeune coureuse de 20 ans de prendre part à celui d’avril 1967.

« Arnie m’a dit qu’aucune femme ne pouvait courir le marathon de Boston, raconte Kathrine Switzer. Je lui ai alors parlé de Bobbi Gibb, dont j’avais lu l’histoire dans les journaux, mais il ne pouvait pas le croire. Il m’a cependant dit que si je pouvais courir la distance à l’entraînement, il m’aiderait à m’inscrire au marathon de Boston, pourvu que cela soit fait dans les règles. »

Switzer s’entraîne fort pendant l’hiver, de telle sorte que trois semaines avant la tenue du marathon prévu le 19 avril 1967, elle court son premier 42,195 km - ou 26,385 miles dans la bouche de l’Américaine - à l’entraînement. « Je ne me suis pas arrêtée là. Je voulais prouver que j’avais de l’endurance, alors j’ai couru cinq miles de plus ».

Son entraîneur honore sa promesse. Switzer fouille le livre de règlements du marathon de Boston. « Il n’y avait rien qui interdisait à une femme d’y participer », se souvient Switzer. (Toutefois, à partir de 1961, l’Amateur Athletic Union, qui régissait alors le sport aux États-Unis, interdisait aux femmes les courses sur route. Certaines courses laissent les femmes courir, mais les résultats n’étaient pas reconnus par l’AAU, et les organisateurs s’exposaient à des sanctions.)

La jeune coureuse de 20 ans produit un certificat médical conforme et s’inscrit en utilisant ses initiales, comme elle le faisait toujours, assure-t-elle : K. V. Switzer. L’escamotage de son prénom lui permet d’obtenir son dossard, le numéro 261, et l’assurance qu’elle pourra prendre le départ.

Une pluie glaciale mêlée de neige tombe sur Boston le 19 avril 1967. Sur la ligne de départ, K.V. n’est pas seule. Son entraîneur et un autre membre de l’équipe l’accompagnent. Son petit ami de l’époque, Tom Miller, qui s’entraînait alors en prévision des Jeux de Mexico en lancer du marteau, est là aussi, piqué dans son ego d’athlète par le rêve de Switzer. Si elle pouvait courir un marathon, lui aussi le pouvait, résume-t-elle simplement aujourd’hui.

Même si son nom est camouflé parmi les 741 présents sur la liste officielle, K.V. n’est pas pour autant déguisée. Switzer tenait à affirmer sa féminité : elle arbore maquillage et rouge à lèvres, ses cheveux qui lui arrivaient aux épaules simplement retenus par un serre-tête. Son short et son haut bourgogne restent toutefois cachés sous son survêtement grisâtre, le froid ayant vaincu une partie de ses résolutions.

Autour du groupe qui attend le signal du départ, les murmures commencent, mais ils sont pour l’essentiel positifs. Les encouragements sont nombreux. La présence d’une femme ne dérange pas le peloton, qui s’élance enfin sur le parcours vallonné et impitoyable sillonnant les rues de Boston chaque année depuis 1897.

« Cela prenait du culot à une époque où la course à pied n’avait pas la même popularité peu importe le sexe, imaginez pour les femmes. On avait l’air d’être dans l’armée », souligne Jacqueline Gareau.

Switzer et son groupe adoptent un rythme confortable et laissent les meneurs s'époumoner au loin pour la victoire. Ils n’ont complété que les premiers kilomètres de l’épreuve quand le véhicule-plateforme sur lequel les journalistes et photographes de presse suivent la course quitte les premiers coureurs pour remonter le peloton jusqu’au groupe de K.V. Switzer.

Humilié l’année précédente par la présence de Roberta Gibb sur son parcours, Jock Semple remarque en même temps que les photographes amusés qu’une femme est non seulement à nouveau en train de courir avec les hommes, mais qu’elle porte en plus un numéro officiel. Pour le populaire directeur du marathon de Boston, monsieur Marathon de Boston, un immigrant écossais au tempérament sanguin, l’insulte est double.

« Sors de ma course et donne-moi ton numéro! (Get the hell out of my race and give me those numbers!) », vocifère Jock Semple en courant vers Switzer et en tentant de lui arracher son dossard.

« Il était fou de rage. J’avais tellement peur », avoue Switzer.

Elle évite Semple une première fois, mais il persiste et agrippe l’arrière de son chandail en continuant de la menacer, sans écouter les demandes d’Arnie Briggs, qui le connaissait bien, de laisser sa protégée tranquille. L’assaut se termine par l’intervention de Tom Miller, qui envoie le sexagénaire valser sur le bas-côté de la route d’un solide coup d’épaule.

Tom Miller repousse Jock Semple (en noir) qui tente d'arracher son dossard à Kathrine Switzer lors du marathon de Boston en 1967.
Tom Miller repousse Jock Semple (en noir) qui tente d'arracher son dossard à Kathrine Switzer lors du marathon de Boston en 1967. Photo : Getty Images/Boston Herald

« Il traitait le marathon de Boston comme s’il était son enfant », excuse partiellement Kathrine Switzer avec une douceur témoignant des liens qui, depuis, se sont tissés entre elle et Semple. Jock Semple n’était pas particulièrement contre la présence des femmes, continue-t-elle, mais il protégeait sa course d’éventuelles sanctions de l’AAU. « Il ne s’est jamais vraiment excusé, mais nous sommes finalement devenus amis, vous savez. Nous avons donné des conférences ensemble. Et je suis même allée le voir sur son lit de mort. »

« Jock a bien mal choisi son moment, mais c’était un très bon moment pour les droits des femmes. »

Pendant tout l’incident, les déclencheurs n’ont pas cessé d’être activés par les photographes.

Sous le choc, le groupe fuit la scène en augmentant vivement le rythme de sa course et en laissant momentanément derrière lui les véhicules de la presse et des organisateurs, qui le rattrapent quelques instants plus tard. Les questions des journalistes sont incisives, et les menaces de représailles de Semple se poursuivent, sans agression physique cette fois, pendant un moment avant que les deux véhicules ne laissent finalement K.V. Switzer tranquille.

« J’ai tout de suite eu la pensée que si je ne terminais pas la course, tout le monde dirait que les femmes ne sont pas capables de courir un marathon. Il fallait que je termine la course. »

Son petit ami Tom Miller a une réaction différente. Il réalise que pour avoir rudoyé un officiel en protégeant Kathrine, il pourrait se voir barrer la porte des Jeux olympiques. Il déchire son dossard et quitte le parcours. Miller va d’ailleurs demander à Kathrine Switzer de ne pas courir le marathon l’année suivante afin de ne pas nuire à sa qualification olympique, ce qu’elle va accepter.

Arnie Briggs, lui, reste avec Kathrine et la ramène à un tempo plus lent, pour être certain qu’elle puisse rallier l’arrivée sans exploser en cours de route. Pendant le reste du parcours, au fur et à mesure que sa propre colère se calme, l’esprit de Switzer vagabonde sur la situation des femmes et leur manque de perspectives de compétitions. Celle qui ne se disait pas activiste avant le début de la course est en train de le devenir, un kilomètre à la fois.

Après 4 heures et 20 minutes, un temps bien modeste par rapport à son record personnel de 2 heures 51 minutes en 1975, Kathrine Switzer devient la première femme à compléter le marathon de Boston avec un dossard officiel… mais elle est disqualifiée par la direction de la course, puis suspendue par l’AAU.

Son histoire et les photographies de l’incident avec Jock Semple vont faire le tour du monde, mais la contribution de Kathrine Switzer à l’avancement du sport féminin ne fait que commencer.

Kathrine Switzer et Jock Semple s'enlacent sur la ligne de départ du marathon de Boston en 1973.
Kathrine Switzer et Jock Semple s'enlacent sur la ligne de départ du marathon de Boston en 1973. Photo : Getty Images/Bettmann

« Mon père a toujours dit : “Quand les gens entrent dans une écurie et que l’air est nauséabond, ils se pincent le nez. Kathrine, elle, demande où est le poney!”. Ma vie est une vie d’occasions que j’ai su saisir. »

Formée en journalisme et en relations publiques, Kathrine Switzer va utiliser constamment son histoire et sa notoriété pour faire avancer la cause de l’inclusion des femmes dans le sport. Switzer est au cœur de toutes les luttes qui vont culminer avec le premier marathon olympique féminin en 1984. Hyperactive et habile dans les médias – elle a décrit toutes les éditions télévisées du marathon de Boston, gagné de nombreux prix Emmy pour ses analyses, écrit quantité d’articles et quelques livres –, Switzer a longtemps occulté par sa présence l’histoire parallèle de Roberta Gibb, dont l’influence ne sera reconnue que bien après la sienne.

« Kathrine Switzer a contribué à démocratiser la course auprès des femmes, à les faire sortir de la brume », insiste Jacqueline Gareau.

Switzer milite d’abord dans le mouvement qui va conduire le marathon de Boston (comme le jeune marathon de New York qui s’ouvre aux femmes dès sa deuxième édition en 1971) à finalement inclure les coureuses officiellement en 1972, malgré le refus de l’AAU de lever sa propre interdiction. Neuf femmes – dont Switzer, qui court alors le marathon de Boston pour la quatrième fois – participent à cette première. L’an dernier, elles étaient 14 112.

Proportion de femmes inscrites au marathon de Boston depuis 1972

De 1972 à 2016, la proportion de femmes inscrites au marathon de Boston a cru de manière régulière de 0,7 % à 45,9 %.

(Source : Boston Athletic Association)

Sportivement, Switzer s’affirme aussi comme une coureuse compétitive dans un peloton international en progression. En 1974, elle gagne le marathon de New York, et l’année suivante, elle termine 2e du marathon de Boston. En 1977, elle est même nommée coureuse de la décennie par Runners World Magazine.

Cette même année, elle prend sa retraite et entame une fructueuse carrière d’organisatrice de marathons avec le soutien d’Avon. Une idée qui avait germé chez elle cinq ans plus tôt, quand elle couvrait les Jeux olympiques de Munich pour le New York Daily News. « C’est à Munich, en voyant les grandes affiches publicitaires, que j’ai compris que le changement passerait par les commanditaires. »

Séduit par la proposition de Switzer d’organiser une série de marathons internationaux réservés aux femmes, Avon engage la jeune retraitée de 30 ans. « J’avais préparé un gros rapport que je voulais présenter à différentes entreprises. Avon est la première compagnie à qui j’ai fait ma proposition. Je n’ai pas eu besoin de faire d’autres démarches. »

En 1978, quand Switzer organise son premier marathon à Atlanta, des femmes de neuf pays répondent à l’appel. L’année suivante, le marathon Avon de Waldniel, en Allemagne, attire 250 femmes de 25 pays. La Fédération internationale d’athlétisme lui emboîte le pas en 1979 et sanctionne son premier marathon féminin, à Tokyo.

En 1980, Switzer réalise probablement son meilleur coup en tant qu’organisatrice quand elle convainc les autorités londoniennes de fermer les rues de la ville, une première pour un événement sportif, pour la présentation d’un marathon féminin dans la capitale britannique en août . « Avec le boycottage des Jeux de Moscou, NBC s’est intéressée à notre événement. Voyant que NBC s’y intéressait, BBC a suivi. Nous avons eu une bonne couverture. » L’événement est un succès. L’année suivante, le marathon de Londres que nous connaissons aujourd’hui est créé par un autre promoteur, et les hommes pourront cette fois eux aussi courir dans les rues anglaises, aux côtés des femmes.

En tout, avec Avon, Kathrine Switzer a organisé plus de 400 marathons dans 25 pays, pour plus d’un million de coureuses.

Avec la représentativité accrue des femmes dans les marathons internationaux, tous les éléments sont en place au début des années 1980 pour que le Comité international olympique ajoute à son programme le 42,195 km féminin.

La dernière bataille est livrée à Los Angeles en 1981, où Switzer poursuit son travail de lobbyiste auprès des membres du CIO. Le 23 février 1981, l’Union soviétique est le seul pays à voter contre l’inclusion des femmes.

Quand Joan Benoit remporte le premier marathon olympique féminin le 5 août 1984, Kathrine Switzer décrit cet exploit sur les ondes d’ABC, 17 ans après que Jock Semple eut tenté de lui arracher son dossard.

L'Américaine Joan Benoit, championne du marathon de Los Angeles en 2 h 24 min 52 s
L'Américaine Joan Benoit, championne du marathon de Los Angeles en 2 h 24 min 52 s. Photo : Cor Mulder/Getty Images/AFP

Aujourd’hui, le marathon de Boston a presque atteint la parité. L’an dernier, 45 % du peloton était constitué de femmes. Plus largement aux États-Unis, la proportion de femmes participant à des courses de fond a même dépassé celle des hommes, avec 58 % d’inscrites.

Kathrine Switzer déploie depuis quelques années son énergie afin de populariser la course d’endurance, surtout dans les régions où les femmes sont davantage confinées dans des rôles traditionnels, comme le Moyen-Orient ou l’Asie du Sud-Est.

« Je souhaite donner aux femmes des occasions de ne pas avoir peur. Courir est un affranchissement, qui permet de créer des femmes sans peur. Si la porte s’ouvre, même très légèrement, pour elles, elles pourront passer par l’ouverture », explique la fondatrice de 261 Fearless, un organisme sans but lucratif qu’elle a créé après avoir commencé à recevoir des photos d’un peu partout dans le monde de femmes qui arboraient son célèbre dossard.

Même si elle n’a jamais arrêté de courir, Kathrine Switzer n’a pas fait un marathon depuis plus de cinq ans. À 70 ans, la voilà à quelques jours de retrouver le parcours de Boston, là où tout a commencé pour elle, mais comme en 1967, l’important sera simplement de se rendre jusqu’au bout, si possible avec tous ceux et celles qui vont l’accompagner le 17 avril prochain.

« Je n’ai pas d’objectif de temps. Il y aura beaucoup de gens avec moi. Je veux seulement le terminer. »

Photo en couverture : L'assaut de Jock Semple sur Kathrine Switzer capté en trois moments par un photographe du Boston Herald