La journée sur laquelle j’avais tout misé

La journée sur laquelle j’avais tout misé La journée sur laquelle j’avais tout misé La journée sur laquelle j’avais tout misé
Antoine Valois-Fortier

« Tout ce que j’entendais était : "c’est fini", qui résonnait dans ma tête. Ces petits mots prenaient tout l’espace disponible. Ils revenaient en boucle, m’assourdissaient. »

Par Antoine Valois-Fortier, judoka, médaillé de bronze aux Jeux olympiques de Londres

Un spot, c’est tout ce que je voyais. Couché au sol après y avoir été projeté, j’entendais des gens crier, applaudir et je voyais cette lumière au plafond. J’ai pris une grande respiration et j’ai compris que les Jeux olympiques de Rio, pour moi, c’était fini.

Pour expliquer ce moment, je dois vous décrire l’intemporalité de notre objectif olympique en tant qu’athlète. Personnellement, tout a débuté autour de 2009. Plusieurs personnes autour de moi avaient alors commencé à affirmer que je serais l’athlète à surveiller en 2016. Mon plan ne comprenait même pas 2012. La cible était Rio. Antoine allait être « à son mieux à Rio, il allait être dur à battre ». On en était bien loin et déjà, je faisais mes premiers pas vers cette destination unique, vers ce but alors encore bien empreint de magie.

Et à partir de cet instant, j’y ai travaillé chaque jour. Je me suis entraîné avec acharnement, sans vraiment de relâche, toujours concentré sur un moment très très précis. C’était dans sept ans. Sept ans, à 19 ans, c’est plus du tiers de ta vie. Autant dire une éternité impossible à vraiment quantifier.

Puis, un matin, c’était dans trois ans. Et, soudainement, dans six mois. À force de compter à partir d’aussi loin, ce jour devient quasi irréel, intangible. Il est au centre de la cible, tout est exécuté en fonction de ces quelques minutes qui seront les plus importantes de ta vie, mais on finit par ressentir qu’il n’arrivera jamais.

Le 9 août 2016 était donc le X sur mon calendrier depuis bien avant Londres. C’est sur cette journée précise que j’avais tout misé.

Antoine Valois-Fortier
(Photo : Radio-Canada/Éric Santerre)

Une fois ce mardi précis arrivé, tout s’est déroulé si rapidement. Des années à y croire et à y rêver puis, après quelques combats, quelques heures, c’est le point final.

Passé, le jour tant chéri. Et pour moi, à Rio, c’était surtout, à cette minute précise, fini le titre de champion olympique.

La suite, entre ma descente du tatami olympique et la zone mixte, celle réservée aux journalistes avant même d’aller au vestiaire, est floue. Je n’ai aucun souvenir de ce qui se passait autour de moi, ni des images, ni des sons, ni des gens. Mon entraîneur Nicolas Gill m’a peut-être parlé, je n’en suis pas certain. Mais je sais que s’il l’a fait, je n’ai pas répondu.

Tout ce que j’entendais était : « c’est fini », qui résonnait dans ma tête. Ces petits mots prenaient tout l’espace disponible. Ils revenaient en boucle, m’assourdissaient. Rien d’autre ne pouvait y entrer.

Mes premières paroles ont été en réponse à Cendrix Bouchard, de Radio-Canada, cette fameuse entrevue où j’ai tant pleuré. Dès que j’ai ouvert la bouche, j’ai ressenti cette immense vague monter en moi, une vague que je n’ai pu retenir et encore moins pu freiner ensuite. J’aurais tant voulu arrêter ce déluge, mais je n’en étais pas capable.

Rien à faire. Ce contrôle typique des athlètes de haut niveau m’avait complètement abandonné. J’étais démuni. Toute forme d’armure s’était évaporée, me laissant rempli d’une déception affreusement douloureuse.

Je n’en veux pas du tout au journaliste, je ne lui en ai jamais voulu, comme à personne de mon entourage. Il faisait son travail, et je faisais le mien en répondant aux questions. Selon moi, en tant qu’athlète, il est de notre devoir de répondre aux journalistes. J’ai toujours regardé d’un œil critique ceux qui acceptent les entrevues lors des bons moments, mais qui s’esquivent quand ils perdent. Je ne suis pas de ceux-là.

Quand j’y repense, je me dis que j’aurais dû prendre cinq petites minutes pour me ressaisir. Je ne l’ai pas fait. La responsabilité me revenait.

Mais qu’elle m’a paru longue, cette entrevue! Le temps qui défilait à une vitesse fulgurante pendant ma journée olympique se reprenait tout à coup, de façon malicieuse et sadique. Chaque minute d’entrevue m’en a paru 10. Bien que je sais qu’elle a été très brève, en moi, le souvenir est une entrevue de 40 minutes tellement le temps prenait maintenant beaucoup trop son temps.

Pour être honnête, j’avais juste envie de m’en aller, mais c’était impératif de me rendre au bout. Au bout de cette entrevue, mais aussi de toutes les questions de tous les journalistes qui ont suivi mon parcours et qui étaient là pour me parler.

Je n’aime pas revoir ces images, j’y vois de la détresse et du désespoir, mais je ne les renie pas non plus. Elles font partie de mon histoire.

Les gens ont été incroyablement gentils avec moi. J’ai reçu des dizaines de messages d’amis, de connaissances, mais aussi de personnes que je ne connais pas du tout, dont plusieurs écrivaient qu’ils avaient eu envie de me prendre dans leurs bras.

Le soir, couché tôt, je me suis endormi comme un bébé, mais je me suis ensuite réveillé en sursaut à 3 h, incapable de me rendormir.

J’ai alors lu tous ces mots d’encouragements, de tendresse et de compassion. Quand quelqu’un que tu n’as jamais rencontré prend le temps de t’écrire pour te consoler et qu’au bout de ton fil Facebook, ce quelqu’un s’est multiplié en des centaines de personnes, tu réalises que tu es privilégié. Ça aussi, c’est saisissant.

Pas plus tard que le mois dernier, un homme au dépanneur m’a reconnu et m’a encouragé. Il me disait que c’était très bien ce que j’avais fait et qu’il ne fallait pas être aussi attristé!

Le vrai coup de poing est arrivé en quart de finale. Après cette défaite, l’or n’était plus accessible. Je pouvais aller chercher la médaille de bronze par le repêchage, mais ce bronze ne brillait plus du tout à mes yeux. Autant, à Londres, ma 3e place a été un épisode d’euphorie sans nom, à Rio, je ne voyais que l’or. Les autres options avaient toutes une couleur de défaite.

Antoine Valois-Fortier et le Russe Khasan Khalmurzaev en quart de finale aux Jeux olympiques de Rio
Antoine Valois-Fortier et le Russe Khasan Khalmurzaev en quart de finale aux Jeux olympiques de Rio
(Photo : Getty Images/AFP/Jack Guez)

C’était vraiment très fort comme émotion, je l’ai ressentie physiquement. Un énorme choc électrique m’a traversé le corps. La décharge émotionnelle était si puissante qu’elle a dépassé le côté psychologique jusqu’à le ressentir corporellement.

Ma tête est restée entièrement figée à ce revers non prévu et n’a pas pu se tourner vers le prochain affrontement contre un Japonais qui ne devait pas être là non plus.

Il était l’Usain Bolt de ma catégorie qui avait trébuché dans la première partie du tournoi. Il n’est pas l’adversaire qu’on affronte habituellement en repêchage. Quand ce type de situation se présente, pour vaincre, la tête doit plonger à 200 % dans la tâche à accomplir et le cœur doit être gonflé à bloc, prêt au combat. Mais justement, le cœur n’y était plus.

C’est à ce moment que mes yeux se sont arrêtés sur le spot.

Malgré tout, je savais que ce n’était pas la fin du monde. Du « vrai » monde. Mais, évidemment, cette réalité pesait très, très peu dans la balance comparativement à ma déception et à ma tristesse lorsque j’ai fait mon dernier salut sur les tatamis de Rio. Alors que je rattachais ma ceinture, mes pas étaient longs et lourds, il n’y avait plus de presse. L’urgence était déjà repartie au vestiaire pour y rester.

Les commentaires de mon entraîneur après des défaites à d’autres tournois internationaux, qui normalement portent sur ce qu’il y aura à travailler, avaient cette finalité qui scelle ce sentiment d’être rendu au bout.

Pas de conseils, pas de plan pour la suite. Quelques mots qui disent que c’est OK. Je ne m’en souviens plus précisément, mais je me rappelle qu’il n’y avait pas de trace d’après. Il n’y avait plus de prochaine fois. Mon chemin olympique de 2016 s’arrêtait ici.

J’ai beaucoup pleuré, j’ai beaucoup parlé. Avant Rio, pour moi, perdre était la pire chose qui pouvait m’arriver. Je sais aujourd’hui que ce n’est pas la fin du monde. Je suis encore en vie et en santé, mais je suis encore déçu. Je ne sais pas quand je ne le serai plus ou si un jour cela arrivera. Est-ce que ce sera à Tokyo? Peut-être. Peut-être pas. La suite de l’histoire reste à écrire.

Ce que je sais par contre, c’est que je suis un athlète, car ce que j’aime le plus au monde est faire du judo. Gagner est un grand objectif, être champion olympique, le summum de toutes les victoires. Mais ce n’est qu’une partie de mon rêve. Ce rêve, je le réalise chaque jour quand, au moment d’enfiler mon habit de travail, ce sont mon judogi et ma ceinture que j’attrape.

Antoine Valois-Fortier après sa victoire contre Travis Stevens, qui lui procurait la médaille de bronze chez les -81 kg aux Jeux olympiques de Londres en 2012.
Antoine Valois-Fortier après sa victoire contre Travis Stevens, qui lui procurait la médaille de bronze chez les -81 kg aux Jeux olympiques de Londres en 2012.
(Photo : Reuters/ Darren Staples)

Propos recueillis par Sportcom.

Photo en couverture : Getty Images/AFP/Eric Baradat