Les Islandaises à la conquête de l'Euro

L'été dernier, un dixième de la population islandaise s’est rendu en France pour soutenir son équipe masculine, équipe Cendrillon de l’Euro 2016. Vingt-trois hommes renversants qui avaient su dompter l'Europe, mais surtout l'Angleterre, avant de tomber avec les honneurs en quarts de finale. C'est maintenant au tour de l'équipe féminine de jouer.

Un texte d'Alexis Gacon

Qualifiées après avoir dominé leur groupe, elles amorceront le 18 juillet leur Euro avec la motivation de dépasser leurs homologues masculins et de faire tomber quelques certitudes.

Pour Thorvaldur Ingi Mundarson, responsable de la logistique de l'équipe nationale islandaise, cela ne fait pas de doute. « Dagny Brynjarsdottir est clairement notre (Cristiano) Ronaldo », lance-t-il.

L’observer jouer rend la comparaison évidente : l'allure de Dagny est altière. Rapide et puissante de la tête, la référence ne l'effraie pas le moins du monde.

Elle l'assume même. « Petite, j'aimais l'ancien Ronaldo, le Brésilien, jusqu'à ce qu'il soit moins bon. Désormais, je peux m'identifier au Portugais, on a beaucoup en commun », avance Brynjarsdottir.

La liste des Islandaises sélectionnées pour le tournoi à venir aux Pays-Bas n'est pas encore dévoilée, mais Dagny Brynjarsdottir ne semble pas inquiète. Elle sera sans doute de l’équipe partante pour leur premier match contre la France.

« Je suis confiante », avoue-t-elle, le sourire aux lèvres.

Avec sept buts inscrits lors de la phase qualificative, elle a grandement contribué à dominer un groupe qui n'avait rien de facile, et à écraser au passage la Macédoine avec un retentissant 8-0.

Dagny Brynjarsdottir et Fanndis Frioriksdottir
Dagny Brynjarsdottir et Fanndis Frioriksdottir

« J'ai commencé à jouer à l'âge de 1 an, chez mon meilleur ami de l'époque, à une heure et demie de Reykjavik, raconte-t-elle. Je jouais avec des gars jusqu'à mes 16 ans. Ils pensaient que j'étais la meilleure du monde. »

Après avoir hésité à poursuivre l'athlétisme, aux portes de l'équipe nationale, son esprit d’équipe la fait pencher pour le ballon rond. Depuis, elle a franchi toutes les catégories des équipes de jeunes pour s’imposer chez les grandes. Et elle nourrit de grandes ambitions pour cet été.

« Je ne vois pas l’intérêt d’aller à l’Euro sans penser le gagner. »

Dans les locaux de la fédération nationale, les traces des exploits de l'équipe masculine de l’an dernier sont apparentes dans chaque recoin : des fanions de matchs au ballon dédicacé lors de la victoire sur l'Angleterre qui éliminait les Britanniques.

Au-delà de KSI, l'Association de football d’Islande, l'épopée de l'équipe masculine à l'Euro 2016 a secoué le pays et ancré des pratiques qui tiennent désormais du rituel.

Il n'est pas rare qu'un bruyant « Ahou! », cri de ralliement des partisans, se déclenche au milieu de Laugavegur, l'artère commerciale de la ville.

« Si on gagne, cela va créer quelque chose, c'est certain. Tous les gens que je rencontre veulent revivre une expérience comme celle de l'été dernier. Les Islandais vont vouloir voir ce que les filles sont capables de faire. »

- Elin Metta Jensen
Fanndis Frioriksdottir et Dagny Brynjarsdottir entrent dans le plus grand stade d'Islande, le Laugardalsvöllur de Reykjavik
Fanndis Frioriksdottir et Dagny Brynjarsdottir entrent dans le plus grand stade d'Islande, le Laugardalsvöllur de Reykjavik

La jeune attaquante est dotée d’une frappe précise et d’un contrôle de balle de grande qualité. Malgré les 10 cm de neige qui s'accumulent et les canards qui ont élu domicile sur le rond central du terrain de la fédération, elle enchaîne les jongleries en sandales avec une facilité déconcertante.

« Nous avons des choses en commun avec l'équipe masculine, sûrement un côté guerrier. Quand on s'entraîne dehors toute la saison, le vent et la neige jouent avec nos nerfs, mais on y va quand même. Cela construit une mentalité. »

Les filles rêvent d'une ferveur nationale qui tutoierait celle vécue l'été dernier pour les exploits des Gylfi Sigurdsson et autres. De nombreux Islandais ont déjà acheté leurs billets pour les Pays-Bas, et la mairie mettra en place le même dispositif d'écrans sur la place d'Ingolfur, à deux pas du parlement de Reykjavik, pour suivre les exploits de ses filles.

« Il y aura peut-être un peu moins de monde, regrette Thorvaldur Ingi Mundarson. Mais cela évolue dans le bon sens, l'équipe revient de tellement loin. »

Thorvaldur Ingi Mundarson, responsable de la logistique de l’équipe féminine d’Islande
Thorvaldur Ingi Mundarson, responsable de la logistique de l’équipe féminine d’Islande

Tellement loin... c’est presque un euphémisme au regard du passé proche des Islandaises.

De 1987 à 1992, l'équipe n'existait plus. Trois ans après sa renaissance, elle atteint les quarts de finale de l'Euro et parvient à se stabiliser dans les 20 premières au classement mondial depuis six ans maintenant (elles sont actuellement 18es). Une vraie progression, qui montre les améliorations en matière d’installations, à la fine pointe, et d'entraînement de l’Islande.

Mundarson se rappelle. « Dans les années 1980, quand je venais m'entraîner, les femmes n'avaient pas le droit au beau terrain, elles devaient jouer sur la gravelle. C'était incroyable. Petit à petit, les parents qui amenaient leurs enfants se sont plaints, et heureusement les temps ont changé. »

Erla Hendriksdottir, vraie légende avec 55 matchs sous le maillot islandais, est devenue la massothérapeute de l'équipe. Elle a connu ces années de vaches maigres et se souvient même avoir eu à payer pour ses propres déplacements avec son club.

« C'était difficile, on jouait pour 50 000 kronas par mois (environ 600 $ CA). Et il n'y avait pas de terrain intérieur. Il fallait être follement passionnée. C'était mon cas. »

Erla Hendriksdottir devant les trophées de son club de toujours, Breidablik
Erla Hendriksdottir devant les trophées de son club de toujours, Breidablik

En 1975, 90 % des Islandaises ont fait la grève pour revendiquer leur rôle dans le pays. Une journée qui a suffi, sur cette petite île, à faire prendre conscience aux hommes que la société ne tenait pas debout sans elles.

Un jour historique, et son lot d’anecdotes : les ventes de hot-dogs avaient atteint des sommets ce jour-là, car les pères, peu à l'aise en cuisine, ont été nombreux à en acheter à leurs enfants!

Depuis, l’Islande s’est distinguée par ses mesures sociales, jusqu'à devenir le pays le plus avancé du monde en matière d'égalité entre les sexes, dominant le classement du Gender Global Gap index du Forum économique de Davos depuis six ans.

Pourtant, la situation salariale dépeinte par Erla concernant les joueuses de soccer n'a guère changé depuis le début de sa carrière. Si les hommes de l’équipe nationale, tous partis jouer à l’étranger, parviennent pour certains à récolter plus de 3 millions de dollars par an, sans compter les publicités, les femmes ne sont pas logées à la même enseigne.

« J'étudie la médecine, je suis secrétaire dans un hôpital l'été, et j'ai deux entraînements par jour. Je peux étudier entre les deux », dit Elin Metta Jensen.

Jensen vit son emploi du temps délicat comme un sacerdoce. « Mon idole, Katrin Jonsdottir, a mené de front une carrière de médecin et de footballeuse. Elle était même capitaine. »

Le cas d'Elin est loin d'être isolé. Fanndis Frioriksdottir, cadre de l'équipe nationale, partage sa journée entre les entraînements et ses cours de tourisme.

« Je pense que j'aimerais être seulement une joueuse de soccer, mais je ne peux pas. D'un autre côté, c'est important de s'éduquer, car les carrières sont courtes. »

Le salaire qu'elle reçoit de son club, environ 1000 $, n'est pas suffisant pour vivre dans la capitale islandaise. Les plus chanceuses sont soutenues par leur famille.

Dagny Brynjarsdottir, numéro 10 des Islandaises
Dagny Brynjarsdottir, numéro 10 des Islandaises

Pour Dagny Brynjarsdottir, avant son départ pour l'Amérique et l’Université de Florida State, sa famille l’aidait financièrement.

« Ce que l'on reçoit du club peut convenir si on habite chez nos parents. Sinon, c'est un cercle vicieux. Tu dois travailler pour continuer à être footballeuse, mais le travail te fatigue. Moi, comme on m'aidait, j'avais l'énergie pour m’entraîner. »

À cet égard, l'Union des associations européennes de football (UEFA) ne joue pas pleinement son rôle pour compenser les disparités d’argent reçu par les différentes fédérations nationales entre les compétitions féminines et masculines.

Lors du dernier Euro masculin, le montant total d’argent disponible à distribuer par l’UEFA entre les 24 équipes, selon leurs résultats lors de la compétition, a grandement augmenté et a dépassé les 310 millions de dollars canadiens.

La différence d’échelle est vertigineuse en ce qui a trait aux montants perçus, certes en progrès, par les femmes. En effet, la somme à partager pour les équipes participant à l’Euro féminin cette année, à 16 équipes, vient de quadrupler, mais ne dépasse pas les 11 millions de dollars canadiens.

Dans le même esprit, si les Islandaises s’emparaient du trophée de l’Euro 2017, la fédération repartirait des Pays-Bas avec 1,6 million de dollars. Ce montant est loin des 3,5 millions que les coéquipiers de Sigurdsson ont reçus grâce à leur aventure estivale de 2016, stoppée pourtant en quarts de finale.

Après l’Euro, les joueurs de l'équipe nationale d'Islande ont tous quitté le pays à nouveau pour d’autres cieux, plus rémunérateurs. Et l'exil, souvent souhaité, c'est ce qui attend, pour beaucoup, les joueuses islandaises qui veulent vivre uniquement de leur passion.

Fanndis n'élude aucune option. « Je regarde les occasions pour jouer à l'étranger, mais je ne partirais pas à tout prix. » Depuis 12 ans, elle a déjà mis les voiles de son village natal pour rejoindre le club le plus titré du football féminin islandais, Breidablik.

Breidablik, trois syllabes et 15 titres de championnes qui effraient la compétition. À 20 minutes du centre-ville de Reykjavik, les Verts et Blancs fournissent depuis longtemps les pointures de l'équipe nationale féminine et ont choisi d'afficher leurs héroïnes en grand.

Gudjon Lydsson, entraîneur de l'équipe féminine des moins de 19 ans, est dithyrambique. « On a les meilleures installations, d’excellents entraîneurs et un esprit familial qui fait la différence. »

L’équipe islandaise avant son match contre les Japonaises lors de l’Algarve Cup, en mars dernier
L’équipe islandaise avant son match contre les Japonaises lors de l’Algarve Cup, en mars dernier
Photo : Getty Images/Ricardo Nascimento

Deux de ses joueuses sont aux portes de l'équipe nationale, et près d’une aventure loin du nid familial. Solveig Johannesdottir Larsen et Maria Bjorg Fjolnisdottir, au club depuis l’âge de 10 ans, enchaînent les conduites de balles déliées et les passes millimétrées à une vitesse prodigieuse.

Elles répondent de concert lorsqu'on leur demande si elles ont déjà des envies d'ailleurs. « Breidablik est un club génial, mais d'ici 2019, on va aller jouer pour une université américaine. »

Le ton est assuré, et l'aventure leur plaît déjà. « On sait qu'on va là-bas pour progresser. »

Elin Metta Jensen et Dagny Brynjarsdottir sont aussi passées par là lorsqu’elles se sont envolées pour une université américaine, toutes les deux en Floride.

Dagny s’épanouit toujours aux États-Unis, à Portland. Mais elle a connu des expériences plus amères.

« J'ai joué pour le Bayern de Munich, un grand club, et j'ai réussi. Ils me voulaient encore, mais je n'ai pas souhaité poursuivre l'aventure. Il y avait une vraie différence de traitement entre l'équipe masculine et féminine. Je me sentais moins bien considérée qu'en Islande. Nous n'avions pas accès aux mêmes installations que les hommes. »

- Dagny Brynjarsdottir

Garçons et filles peuvent jouer ensemble jusqu'aux équipes de moins de 16 ans en Islande. Breidablik le fait d'ailleurs dès que possible. « Cela apporte aussi du jeu un peu plus collectif aux garçons », mentionne Gudjon Lydsson, entraîneur des jeunes filles.

« Amenez-nous à l’Euro », la campagne de publicité s’affiche sur les bâtiments de Reykjavik.
« Amenez-nous à l’Euro », la campagne de publicité s’affiche sur les bâtiments de Reykjavik.

Les Islandaises sont en face d’un grand défi pour l’Euro à venir, mais celui de la médiatisation de leur équipe l’est tout autant.

L'an dernier, les hommes avaient rallié 99,8 % des ménages islandais détenteurs d'une télévision. « Quand je joue avec l'Islande, on a quelques fois 6000 personnes qui viennent au stade. Mais avec mon club, c'est plutôt 500… J'aimerais jouer un jour dans un stade plein », avoue Elin Metta Jensen.

Que manque-t-il alors pour que l’élan populaire autour de l’équipe des hommes se transpose à celle des femmes? Pour Thorvaldur Ingi Mundarson, il y a une multitude de raisons.

« Tout le monde est responsable, mais c'est un peu l'œuf ou la poule, soutient M. Mundarson. Les publicitaires veulent des vedettes qui vendent, mais ne passent pas nos matchs à la télévision, en dehors des grandes compétitions […] Comment les gens peuvent-ils s'intéresser au football féminin s'ils ne peuvent pas se familiariser à notre jeu? Il faut qu'on arrive à médiatiser nos vedettes. »

Avec les partenariats commerciaux, les droits de télévision restent la plus grande source de revenus des fédérations et, du coup, le nerf de la guerre. « Il y a plus de publicités pour les gars, c'est certain. Mais si on gagne l'Euro, tout est possible », ajoute M. Mundarson, optimiste.

Les visages des joueuses sont déjà publicisés en grand sur des murs de la capitale. « Quand j'ai commencé ma carrière, la presse parlait à peine de nous. Mais désormais, elle est plus réactive », note Brynjarsdottir.

Avant d'entamer la dernière ligne droite en prévision de l'Euro de juillet, les filles de l'Islande ont peaufiné leurs automatismes du côté du Portugal, sans briller, à l'Algarve Cup, où elles affrontaient de grandes équipes comme le Japon (défaite de 2-0) et l’Espagne (nulle de 0-0).

« Stelpurnar okkar » (nos filles, en islandais), le surnom de l’équipe féminine, ne semblent pourtant pas effrayées par le « groupe des Alpes », où elles se trouvent avec la France, l’Autriche et la Suisse.

Le menu est cependant copieux avec la redoutable armada offensive française dès la première journée.

« Aucune équipe ne nous fait peur », affirme Elin Metta Jensen.

« Tout le monde du soccer était persuadé que nos gars s’effondreraient face à l'Angleterre », conclut-elle.

Pleine d’espoir, Dagny envisage la même issue pour les Islandaises que celle vécue par le Portugais qui l'inspire désormais, Cristiano Ronaldo, titré avec son équipe, au cœur de l'été français.

« En Islande, on est toujours David contre Goliath. Et je pense que vous connaissez le reste de l’histoire… »

Photo en couverture : Elin Metta Jensen
Photos : Radio-Canada/Alexis Gacon, Getty Images