C’est le vélo qui m’a sauvée

C’est le vélo qui m’a sauvée C’est le vélo qui m’a sauvée C’est le vélo qui m’a sauvée
Isabelle Richer

Isabelle Richer aurait pu mourir lorsqu’une voiture l’a fauchée il y a deux ans. Retour sur un drame qui, malgré tout, finit bien.

Par Isabelle Richer, journaliste à Radio-Canada

Je suis morte le 27 juin 2015, à Rougemont, dans un rang sans grande personnalité. Moi qui aime tant le vélo, j'ai toujours dit : « Si je meurs à vélo, je mourrai en faisant ce que j'aime le plus au monde. » Mais je m'imaginais plutôt mourir en dévalant un col en Italie ou en Espagne, pas en me faisant frapper par une auto qui dépasse un tracteur dans un rang...

Pour une raison qui tient de la chance ou du destin, je ne suis pas vraiment morte en 2015. Et depuis, on me pose régulièrement la question : « As-tu recommencé à rouler? As-tu peur? Revois-tu des images de l'accident? »

Ce que les gens ignorent, c'est que je n'ai aucun souvenir de l'accident. C'est bien le seul avantage d'un traumatisme crânien! Il efface les souvenirs du choc, de la collision. Mais on s'en fabrique, à partir de tout ce qu'on nous a raconté.

Alors, oui, je roule. Eh oui, j'ai peur. Sans doute pas plus qu'avant, puisque j'avais déjà très peur, mais ça ne m'empêchera jamais de rouler. J'ai recommencé l'entraînement sur le mont Royal et dans le cimetière, et j'ai retrouvé mes parcours adorés dans Lanaudière, en Estrie, au Vermont, dans les Laurentides. Par contre, je n'ai pas spécialement envie de rouler sur le rang de la Grande Caroline, là où c'est arrivé.

Je suis passée tout près, l'été dernier. Je me suis arrêtée, j'ai regardé en direction de « l'endroit ». Je n'ai pas eu de flashback. C'est vraiment enfoui quelque part dans mon cerveau, mais je n'ai pas eu envie d'emprunter ce rang. Je n'ai pas cette curiosité morbide d'aller poser mes pneus précisément à l'endroit où l'accident est survenu. Ce rang est un endroit qui est maintenant synonyme de terreur et de malheur. Je n'ai pas envie d'y retourner pour conjurer le sort... Il restera pour l'éternité lié à ce jour maudit.

Ça faisait une semaine que j'étais rentrée d'Italie où j'étais allée en tournage pour un reportage, alors je trépignais d'impatience à l'idée de reprendre mon vélo. Il faisait un temps spectaculaire, j'étais en forme et en confiance. Sauf à quelques mètres de l'endroit maudit.

Je me rappelle qu'on a « déclipé » peu avant de s'engager sur le rang et j'ai rechigné un peu... « Ah non, pas cette route-là... » Mais elle n'était pas longue et on allait la quitter rapidement pour rejoindre ensuite une autre route tranquille, peu fréquentée. Alors, go! Qu'on en finisse!

C'est là que mes souvenirs s'éteignent.

Je n'ai appris la suite que par la bouche des autres puisque je n'en garde aucun souvenir, aucune image. Et je ne fais aucun effort pour retrouver ces souvenirs.

Ensuite, c'est un magma de sensations et de sons perdus dans un brouillard épais d'où émergent des visages connus, d'autres inconnus, des paroles bienveillantes, des gestes laborieux. Ces semaines à l'hôpital font désormais partie du pire souvenir de ma vie et j'ai peine à retourner dans ce chapitre parce qu'il est souffrant et angoissant.

Mais détrompez-vous, ce n'est pas comme au cinéma. Il n'y a pas un moment où l’on ouvre les yeux et l'on se dit : « Aaaahhh! Je suis à l'hôpital! J'ai eu un accident, mais je suis sauvée. »

Ce n'est pas du tout comme ça que ça se passe.

Je peux seulement raconter des bribes de mon séjour à l'hôpital. Je me souviens d'avoir demandé de la crème glacée parce que j'avais mal à la gorge (je venais d'être extubée), d'avoir fait des exercices avec un physiothérapeute qui m'aidait à bouger les jambes, de m'être fait trimballer en fauteuil roulant d'un corridor à une terrasse extérieure, d'avoir entendu quelqu'un (un patient? un bénévole?) jouer du piano, d'avoir passé des examens de toutes sortes, d'avoir vu ma famille et mes amis autour de moi.

Le souvenir le plus drôle, et sûrement pas juste pour moi, est celui d'avoir pris une douche grâce à ma soeur et à ma meilleure amie. Et hop! les filles en maillot de bain et moi, dans mon fauteuil roulant, sous le jet d'eau chaude, la mousse dans les cheveux et du savon partout.

J'entends encore mon amie Marie-Maude appeler ça le « car-wash » et je sais que je trouvais ça délicieux.

À ce moment-là, je ne crois pas que je savais à quel point mon état était sérieux et combien j'étais « passée proche », comme on dit. Je suis restée presque un mois hospitalisée et ce n'est que vers la fin du séjour que j'ai compris que j'étais gravement blessée. Heureusement, j'étais très entourée, ce qui a eu pour effet de diminuer l'angoisse.

J'ai retenu une phrase, d'un ami neurologue de ma soeur qui était venu avec elle me rendre visite. Alors qu'ils se tenaient à mes côtés, il a dit à ma soeur Geneviève : « Elle n'aura aucune séquelle. » Ça, je l'ai retenu.

Et encore aujourd'hui, je me demande comment il a pu savoir ça! Évidemment, je le lui ai demandé. Sa réponse? « Parce que le coma n'a pas duré longtemps. »

Je ne peux pas dire si ça explique tout, mais je savoure chaque jour cette absence de séquelles, désormais bien établie.

Bien sûr, j'ai des séquelles physiques, qui m'embêtent, mais elles ne m'empêchent pas de faire du vélo, du ski de fond et surtout, de mener la vie que je menais, ou à peu près. Je garderai toujours cette raideur dans le cou qui fait que je n'ai plus la même mobilité, mon bras gauche ne se déplie plus complètement, et je conserve aussi quelques problèmes qui me rappellent l'accident chaque jour. Mais au-delà de ça, je n'ai pas de séquelles cognitives et c'est tout ce qui compte.

Ce n’est pas parce qu'on sort de l'hôpital qu'on est guéri! Mais on est en route.

Dans mon cas, la route supposait un arrêt obligé à l'Institut de réadaptation de Montréal. C'est comme un boot camp où tu es pris en charge et où tu as un horaire chargé de rendez-vous à la chaîne.

Comme mon cerveau était en réparation et que ma mémoire était amochée (comme un ordinateur qu'on aurait échappé sur un plancher de béton), il y avait dans ma chambre une mosaïque de photos des professionnels qui s'occupaient de moi, avec leur nom sous chacune d’elles, tout ça bien affiché sur la porte de mon placard.

Je les ai tous appris et j'ai même réussi à échanger quelques mots en grec avec une des employées dont j'avais remarqué le nom à consonance grecque. C'est elle qui était la plus étonnée!

Isabelle Richer entourée de ses proches pendant sa convalescence
Isabelle Richer entourée de ses proches pendant sa convalescence
(Photo : Gracieuseté Isabelle Richer)

Pendant des semaines, ça a été un ballet de séances de physiothérapie, d'orthophonie, de rencontres avec la neuropsychologue, avec l'ergothérapeute qui m'a accompagné dans une première marche dans le quartier, de rendez-vous de suivis de toutes sortes à l'hôpital. Le tout entrecoupé de retours à ma chambre pour sombrer dans le sommeil puisque tout m'épuisait. Sans parler d'un mal de tête assez constant qui m'empoisonnait la vie.

Mais ça a aussi été une prise de conscience que tout avait changé et que la vie ne serait plus la même.

Elle n'est plus la même parce que désormais, je sais qu'on peut mourir à n'importe quel moment. Je le savais, bien entendu, mais c'était tellement théorique... Alors qu'aujourd'hui, c'est imprimé en moi.

On a une forme de contrat avec la vie, non? Si on se comporte bien, qu'on fait de l'exercice, qu'on s'alimente sainement, qu'on est prudent, on vivra de belles années.

Ce contrat a été rompu en juin 2015. Maintenant, je me méfie. Au-delà de la méfiance, je profite de la vie allègrement aussi!

Pourtant, il n'a jamais été question que j'abandonne le vélo. Ça ne m'a pas traversé l'esprit. D’ailleurs, je commençais chaque séance de physiothérapie par un petit réchauffement sur le vélo stationnaire. C'était salutaire.

La réadaptation a été une période assez sombre parce que l'angoisse ne me quittait pas, mais a posteriori, je réalise que c'est l'espoir qui a pris le dessus. C'est l'espoir qui a gagné.

La première victoire a très certainement été quand je suis rentrée chez moi pour la première fois pendant une fin de semaine. Accompagnée, bien entendu, mais chez moi.

Délivrance! Le retour à l'Institut le lundi matin apparaissait plus acceptable ensuite.

Oui, je montais les marches avec une canne, mais j'étais chez moi. Et je me souvenais de mon mot de passe pour entrer dans ma boîte de courriels!

La réadaptation s'est étalée sur des mois, bien que je sois sortie du centre à la mi-août.

C'était donc une succession de rendez-vous, de petites victoires et de petits deuils aussi. Des deuils qui auraient pu être beaucoup plus significatifs, mais il n'en demeure pas moins qu'un accident comme celui-là marque un tournant. Il y a l’« avant » et l’« après ». Et malgré tous les efforts, toutes les séances de physio, tous les rendez-vous, on n'est plus exactement la même personne. Ça génère une anxiété permanente.

Les tsunamis sont des phénomènes terrifiants et meurtriers, dont on a connu la force en 2004 lorsque les flots ont englouti des milliers de personnes en Indonésie.

Puis on s'est mis à utiliser cette expression pour parler d'une grande vague qui s'abat sur quelqu'un.

Pour ma part, j'ai été portée par un tsunami d'amour et d'amitié qui a déferlé après mon accident. Des centaines de messages de gens de mon entourage, mais aussi d'inconnus.

Chacun d'eux m'a fait du bien. Je les ai tous lus, ils m'accompagnaient sur la route qui me ramenait à la vie. On n'imagine pas combien c'est puissant. Mais je peux en témoigner, ces messages sont une bénédiction.

Il y a bien eu quelques messages acerbes et irrités de certaines personnes qui s'indignaient qu'on parle de mon accident « parce que je suis une personnalité publique ». J'ai reçu, depuis, des messages plus méchants, mais je les écarte, parfois même je bloque ces gens sur les réseaux sociaux. Ils ne savent pas combien ça fait mal.

Ce que je n'ai jamais su, et qui continue de m'obséder, c'est ce qu'en a pensé le chauffeur qui m'a frappée.

Il y a eu enquête policière au terme de laquelle il n'a pas été accusé. Ce qui s'est passé n'était pas une infraction qu'on peut qualifier de criminelle. C'était sans doute une infraction au code de la sécurité routière pour avoir effectué un dépassement non sécuritaire.

Je ne tenais pas du tout à ce qu'il soit accusé au criminel, mais j'aurais voulu savoir qu'il ne s'en fichait pas.

Était-ce le genre d'automobiliste hargneux à l'endroit des cyclistes et qui se disait que j'avais juste à ne pas rouler sur la route? Je ne le saurai jamais.

Qui sait, peut-être l'ai-je croisé à nouveau l'été dernier lorsque j'ai repris mon vélo?

Mon vélo qui, incidemment, n'a souffert d'aucune égratignure...

Après une mise au point normale, je l'ai enfourché à nouveau le 16 avril 2016, 10 mois après l'accident. Je ne savais pas comment je réagirais, je ne savais pas si j'allais me mettre à trembler, à sangloter, à craindre chaque voiture, chaque bruit. Il fallait plonger, essayer, rouler et vaincre les démons. J'avais hâte d'y être parce que ça signifiait que c'était derrière.

Tout n'était pas réglé, loin de là, mais je roulais.

Isabelle Richer à sa première randonnée de vélo après son accident, le 16 avril 2016
Isabelle Richer à sa première randonnée de vélo après son accident, le 16 avril 2016
(Photo : Gracieuseté Isabelle Richer)

Ça n'a certainement pas été ma plus grosse saison pour ce qui est du nombre de kilomètres, à peine 2500, mais ça a assurément été ma saison la plus gratifiante au chapitre de la réussite.

Quand j'ai monté la Joy Hill à Frelighsburg ou Jay Peak, je ne pouvais m'empêcher de me répéter comme un mantra que 8 ou 10 mois plus tôt, j'étais dans un lit d'hôpital.

C'est le vélo qui m'a sauvée, j'en suis absolument certaine. Je ne suis pas près de l'abandonner! Il me reste tant de parcours de rêve à emprunter, tant de kilomètres à pédaler.

Le vélo de route a toujours été, pour moi, bien davantage qu'un sport. C'est le bonheur, la liberté, la thérapie quand tout va mal, la souffrance qui fait du bien (je sais, c'est contradictoire, mais c'est ainsi!), c'est la promesse d'arriver à destination, c'est l'analogie parfaite avec la vie. On ne pose pas le pied à terre quand on grimpe une côte. On ne lâche pas. Et on arrive en haut.

Depuis l'accident, j'ai perdu la légèreté. Mais j'espère la retrouver.

La saison 2017 ne fait que commencer!

Journaliste à Radio-Canada depuis 1998, Isabelle Richer coanime depuis 2015 l'émission Enquête et est à la barre de l'émission quotidienne d'actualité judiciaire qui porte son nom à RDI depuis septembre 2016.

Photo en couverture : Radio-Canada/Alain Décarie