Patrice Brisebois à coeur ouvert

La vérité sur ses 16 ans avec le CH

Tandis qu'on le croyait en France, c'est plutôt en Italie, en tête à tête avec Michael Schumacher, que s'était réfugié Patrice Brisebois après que le médecin du Canadien lui eut recommandé une pause de hockey en pleine saison, en 2003. La Coupe Stanley de 1993, sa relation avec Jacques Demers, les huées de certains amateurs... L'ex-défenseur revient sans retenue sur les moments importants de ses 16 années passées dans le chandail de « son » équipe, le Canadien.

Un texte de Jean-François Poirier

« Tu sais que je ne suis pas chaud à l'idée de te parler des huées des partisans. Les gens vont dire que Brisebois veut se plaindre. Mon passage de 16 ans avec le Canadien est loin de se résumer à ça… »

La mise en garde est faite.

« Je suis fier de mes accomplissements et d'avoir porté ce chandail. Tu sais, un Québécois avec le Canadien pendant 16 ans, je ne sais pas si je vais revoir ça de mon vivant. J'ai une belle relation avec le public. Le Canadien, c'est mon équipe. Les huées, c'est du passé », insiste-t-il.

Patrice Brisebois marche dans les corridors de Radio-Canada et la plupart des gens le reconnaissent sur son parcours. Presque 10 ans après sa retraite, sa popularité reste indéniable, même parmi les personnes qui manifestent peu d'intérêt pour le hockey.

C’est à Montréal qu’il a disputé 985 de ses 1107 matchs dans la LNH, de 1991 à 2009. On l'a vu à la télé des milliers de fois, souvent au vestiaire après une défaite parce qu'il « voulait faire son devoir envers les partisans ». Parce qu'au coeur du séjour de Brisebois, année après année, le Canadien en arrachait.

« Il y a des années où nous n'étions que deux ou trois Québécois dans l'équipe. J'avais appris avec les Guy Carbonneau, Denis Savard et Patrick Roy qu'il fallait être là pour les journalistes, gagne ou perd. Ça faisait partie de mon métier. Est-ce que ça me tentait de leur parler? Pas du tout. Et il y a des gens qui me trouvaient fatigant parce qu'ils me voyaient tout le temps à la télévision. Ils disaient que j'aimais le spotlight. Pensez-vous vraiment que j'aimais le spotlight? Je n'avais pas besoin de ça… »

Quelques semaines avant l’entrevue, Brisebois s’était adressé à une vingtaine d'adolescents dans une école secondaire de Montréal. Encore aujourd'hui, il se rend disponible pour ce type d'activités communautaires, comme il l'a fait si souvent durant sa carrière de joueur.

Ce jour-là, ces jeunes, qui pour la plupart n'avaient jamais pratiqué le hockey, ont reçu en cadeau une paire de patins. « Je vous promets que je vais aller patiner avec vous lorsque vous les aurez reçus. Appelez-moi, on va avoir du plaisir », leur a-t-il juré après un échange fort agréable d'une trentaine de minutes.

Patrice Brisebois est assis dans un studio de Radio-Canada en face du journaliste Jean-François Poirier.
(Photo : Radio-Canada)

Quelques semaines plus tard, Patrice Brisebois a encore beaucoup de choses à raconter. Ses yeux s'illuminent dès qu'il aperçoit chacune de ces vidéos que Podium lui présente.

« Franchement, ce sont des images que je n'ai jamais vues... », s'exclame-t-il lorsqu'il regarde cette entrevue enjouée en compagnie de son coéquipier Jean-Jacques Daigneault, dans le vestiaire après la conquête de la Coupe Stanley, à Montréal, en 1993.

Brisebois, à 22 ans, avait participé activement à cette conquête à sa première saison complète.

« J'ai peut-être regardé la partie finale deux fois, mais je ne me suis jamais rendu aux interviews d'après-match comme ça. C'est dans ces moments qu'on s'aperçoit de ce qu'on vient d'accomplir. C'était extraordinaire, c'était magique. »

Les joueurs de l'édition 1992-1993 posent avec la coupe Stanley après le cinquième match de la série finale. Patrice Brisebois est dans la troisième rangée, deuxième à partir de la gauche.
Les joueurs de l'édition 1992-1993 posent avec la coupe Stanley après le cinquième match de la série finale. Patrice Brisebois est dans la troisième rangée, deuxième à partir de la gauche.
(Photo : La Presse canadienne/Frank Gunn)

À l'époque, il était le plus jeune joueur de l'équipe et était promis à un bel avenir à la ligne bleue. Des attentes qu'il a d'ailleurs réussi à combler puisque huit ans après s'être imposé comme un défenseur fiable et efficace dans la LNH, il paraphait un lucratif contrat de 4 ans d'une valeur de 17 millions de dollars. Brisebois devenait ainsi le joueur le mieux payé de l'histoire de l'organisation.

J'aurais pu devenir joueur autonome à la fin de la saison et signer avec n'importe quelle équipe. Mais j'ai pris cette décision parce que le Canadien était mon équipe. C'est ici que je voulais jouer et que je voulais gagner encore.

- Patrice Brisebois

La suite n'a pas été rose. Patrice Brisebois a été marqué au fer rouge. Les partisans l'ont pris en grippe. Il est insidieusement devenu le bouc émissaire des insuccès de l’équipe. Une partie de la foule montréalaise le huait à la moindre erreur.

« J'allais dans le gymnase et je m'entraînais comme un fou. Comme athlète, je ne pouvais pas en faire plus. Si on ne gagnait pas, ce n'était pas ma faute. Est-ce que j'ai déjà blâmé l'organisation pour de mauvais échanges ou de mauvais choix au repêchage? Jamais, jamais, jamais. Est-ce qu'ils en ont fait? En maudit, ils en ont fait, des erreurs... »

Une tempête allait secouer l'entourage de l’équipe en février 2003, deux ans après la prolongation de contrat que le directeur général André Savard avait accordé « à son meilleur défenseur », comme il l'avait présenté à la presse.

Suivant la recommandation du médecin de l'équipe David Mulder, Patrice Brisebois avait quitté le Canadien pendant une semaine, mais dans des circonstances qui laissaient beaucoup de place à l'interprétation.

« J'étais en train d'enrubanner mes bâtons avant un match à Toronto. Le coeur a commencé à me débattre. Je ne faisais absolument rien. Après une minute, ça a recommencé. Je suis allé voir Graham (le thérapeute en chef de l'équipe). Il a pris ma pression. Elle était ridicule. Il a appelé l'ambulance pour que j'aille à l'hôpital immédiatement. J'ai passé des tests et tout était beau. Je suis rentré à Montréal et j'ai rencontré le Dr Mulder, un cardiologue et un psychologue. Ils m'ont dit que la meilleure chose à faire était de prendre une semaine de congé, loin du hockey. »

Ce qui se produisit alors est digne d'un roman-feuilleton.

Curieux de connaître le fond de cette histoire, je replonge Brisebois au coeur de celle-ci avec un extrait vidéo du Téléjournal datant de 2003.

L'affaire avait pris des proportions gigantesques. Le reportage en question n'avait pas été diffusé dans le bulletin sportif de Radio-Canada, mais bien dans la portion réservée aux nouvelles générales, ce qui montrait son importance dans l'univers médiatique québécois.

Dans les faits, le vétéran défenseur avait effectivement choisi de s'éloigner du CH pendant que ses coéquipiers poursuivaient leur lutte pour une place dans les séries éliminatoires. La rumeur voulait que le joueur le mieux payé de l'équipe se fût exilé en France sans prévenir l'organisation.

Patrice Brisebois, en 2003 sur le banc du Canadien, regarde l'action qui se passe sur la glace.
(Photo : Getty Images/Bruce Bennett)

Les « vacances de Patrice Brisebois » faisaient la une et provoquaient un profond malaise étant donné que l’organisation avait appris la nouvelle « en lisant le journal », comme l'avait expliqué le responsable des communications Donald Beauchamp.

Brisebois se doutait bien de ce que j'allais lui faire entendre. Par contre, il a paru surpris quand je lui ai annoncé qu'un coéquipier s'était alors porté à sa défense sans retenue devant les reporters. Joé Juneau avait tout fait pour calmer la tempête avant le retour du défenseur dans le vestiaire.

« C'est sûr que c'est dur à prendre pour certaines personnes parce que tu vois ça comme des vacances, avait affirmé Juneau. Mais s'il en avait vraiment besoin, crime... Il faut pratiquement qu'il soit parfait tous les soirs pour ne pas être hué. C'est dur. »

Brisebois écoute l'extrait d'un air sérieux, sans broncher, jusqu'à ce que Juneau mentionne que Patrice devait être « parfait tous les soirs ». À ce moment précis, il hoche la tête en guise d'approbation aux propos de Juneau, qui était reconnu pour son ton calme et posé.

« Merci, Joé, c'est très gentil », lance-t-il aussitôt, de toute évidence touché par la délicatesse et la justesse du commentaire de son ancien coéquipier.

« Je n'écoutais pas les nouvelles et je ne lisais rien. J'étais dans mon monde. C'est vrai qu'il fallait que je sois parfait. Si je faisais 10 belles passes comme 90 % des défenseurs n'étaient pas capables de faire, mais que j'en manquais une, j'entendais des huées immédiatement. J'aurais pu faire comme certains défenseurs et lancer la rondelle dans la baie vitrée et ne pas me faire prendre. That's it.

« Ce n'est pas comme ça que j'ai appris. J'ai appris que lorsque tu as la rondelle, tu contrôles le match. L'une de mes qualités, c'était ma première passe. Oui, parfois, je me faisais prendre. Mais si tu n'essaies pas, il arrive quoi?

« Moi, je voulais faire la différence pour avoir une chance de marquer. Penses-tu que Raymond Bourque et Nicklas Lidstrom n'en faisaient pas, des erreurs? Oui, parce qu'ils essayaient des choses que les autres n'étaient pas capables de faire. Leur entraîneur leur disait juste de faire attention. »

Patrice Brisebois (43), devant José Théodore, lors du match contre les Oilers disputé en plein air, au stade Commonwealth d'Edmonton, en novembre 2003.
Patrice Brisebois (43), devant José Théodore, lors du match contre les Oilers disputé en plein air, au stade Commonwealth d'Edmonton, en novembre 2003.
(Photo : La Presse canadienne/Tom Hanson)

« Je n'ai pas été en France, ce n'est pas vrai », laisse soudainement tomber Brisebois.

« Ça me faisait rire parce que le monde parle sans savoir. Je vais te donner le scoop : je suis allé voir mon ami Gino (Rosato) qui travaille chez Ferrari, en Italie, et j'ai soupé avec Michael Schumacher. On a parlé… »

Michael Schumacher? Le pilote par excellence de la formule 1? Le Dieu du volant?

J'avais déjà rencontré Michael auparavant. Je le connaissais. Gino (un Montréalais responsable de la logistique pour Ferrari) m'avait dit qu'il faisait des tests et que nous aurions le temps de manger ensemble. Michael a accepté avec plaisir. Moi, j'étais juste un joueur de hockey. Michael Schumacher, c'était planétaire…

- Patrice Brisebois

Avant leur rencontre, il avait déjà été couronné cinq fois champion du monde de F1. Il était peut-être la personnalité sportive la plus connue du monde. Rares étaient ceux qui pouvaient passer du temps de qualité avec lui.

De son côté, perturbé et trahi par son corps d'athlète qui ne faisait plus bon ménage avec sa tête, Patrice Brisebois n'arrivait plus à supporter la pression qu'il s'imposait lui-même de jouer pour le Canadien.

Avec aplomb et avec une grande admiration dans son ton, il résume les paroles que son mentor de fortune lui avait dites ce jour-là.

« Tu fais un métier que tout le monde aimerait faire, dit Brisebois en citant le pilote. Tout le monde aimerait conduire ma Ferrari. C'est correct. Les gens, ils t'envient. Ils aimeraient ça être à ta place. C'est pour ça qu'ils sont comme ça avec toi. C'est parce qu'ils veulent que tu performes. Quand on parle d'une équipe de hockey prestigieuse, c'est le Canadien de Montréal. Quand on parle d'écurie, la plus grande, c'est Ferrari. Concentre-toi sur ce que tu as à faire. Tout va bien aller. Tu vas voir, ça va être correct. L'équipe va recommencer à gagner. »

Patrice Brisebois dévoile ainsi une information qu'il avait préféré cacher aux journalistes à son retour à Montréal. On le comprend, il aurait traîné cette nouvelle comme un boulet à son patin. Il s'était contenté de confirmer ce qui avait été dit.

Sur le chemin du retour, il avait été aperçu lors de son escale à Paris par une chanteuse québécoise qui fréquentait un animateur de radio montréalais, et l'information s’était répandue dans le vestiaire du Tricolore et dans les médias. Mais personne n'avait fait allusion à ce séjour en Italie auprès de l'un des athlètes les plus reconnus et intimidants du monde.

Patrice Brisebois a trouvé beaucoup de réconfort dans le discours de Schumacher, qui devait composer avec une pression beaucoup plus grande que la sienne à bord de sa Ferrari. Chacune de ses erreurs était scrutée à la loupe. Son comportement en piste était jugé sévèrement.

Ses paroles rassurantes tombaient donc à point dans l'oreille du hockeyeur qui, aujourd’hui, ne considère pas cet épisode comme un accident de parcours. Il ne regrette aucunement sa décision d'avoir quitté Montréal afin de se rendre en Italie même si, sur le coup, son image en a souffert.

« Le Dr Mulder m'avait bien dit de me reposer et de m'éloigner du hockey. C’est sorti comme si j'étais en vacances. J'étais dans mon droit de faire ça. Rester à la maison, ça n'aurait rien donné. En Floride, j'aurais rencontré plein de Québécois. Je pensais que personne n'allait me reconnaître, mais malheureusement, quelqu'un m'a reconnu. Cette semaine m'a fait tellement de bien. Je suis revenu serein et j'étais prêt à jouer. »

À ses yeux, le diagnostic était sans conteste.

C'était un burn-out, c'est aussi simple que ça. Je m'en mettais tellement sur les épaules et mon cerveau a dit à mon coeur : “OK, ça suffit, ça ne marche plus ton affaire.” Dans ma situation, une personne normale aurait été en burn-out pendant de deux à six mois. J'ai pris une semaine.

- Patrice Brisebois

« Est-ce que j'ai triché mes coéquipiers? Non, pas du tout. La pression du hockey, c'est correct. L'athlète va se la mettre et c'est normal. Mais l'ajout à l'extérieur, ce n'était pas normal. C'était trop. J'étais vraiment malade. J'étais vraiment rendu à bout. Ce n'était pas le coeur, c'était vraiment la tête. »

Tout avait pourtant commencé par une ovation. À son premier match dans la LNH, le jour de son 20e anniversaire. Patrice Brisebois avait enregistré une passe sur un but de Shayne Corson, le seul du Canadien dans une défaite contre les Bruins. Le public du Forum, enchanté par la présence à Montréal d'un défenseur si prometteur, n'avait pas voulu passer sous silence sa performance.

Déjà, à 16 ans, il participait au camp d'entraînement de l'équipe canadienne de hockey junior en 1988. « La seule personne à avoir fait ça avant moi, c'est Wayne Gretzky », précise-t-il avec fierté. Brisebois a finalement été le dernier défenseur retranché avant la tenue du Championnat du monde.

Reconnu pour son talent en attaque, il a été élu le défenseur par excellence au Canada dans les rangs juniors, trois ans plus tard. Deux fois, il a gagné la Coupe du Président, dans la LHJMQ. Trois fois, il a participé au tournoi de la Coupe Memorial.

Le CH l'a sélectionné avec son choix de deuxième tour, le 30e au total de la séance de repêchage en 1989. Cette année-là, parmi les huit défenseurs choisis au premier tour, aucun n'a été en mesure de s'approcher des standards d'excellence de Patrice Brisebois.

« Le rêve a commencé cette journée-là. »

Depuis la sélection de Brisebois, un seul autre défenseur québécois choisi par le Bleu-blanc-rouge a été en mesure de se tailler véritablement une place avec le grand club. Une quasi-sécheresse de presque 30 ans! Stéphane Robidas, choisi au 7e tour en 1995, n'a disputé que 122 matchs à Montréal.

« C'est une statistique que j'ai beaucoup de misère à croire. Elle me surprend énormément », répond Brisebois, qui ne sait trop quoi penser de cet état de fait.

Patrice Brisebois a commencé sa carrière sous le régime de Pat Burns, un entraîneur autoritaire qui allait céder sa place à Jacques Demers après l'élimination du club au deuxième tour des séries en 1992.

L'effet Demers a été percutant. Non seulement parce qu'il a mené sa formation à la conquête de la Coupe Stanley, mais aussi par sa façon de gérer un groupe de hockeyeurs.

Revoir ces images de Jacques Demers rejoignant ses joueurs au centre de la patinoire du Forum en 1993, pour la traditionnelle photo de famille avec la coupe Stanley, secoue encore Brisebois. Émotif, il a besoin d'une bonne quinzaine de secondes avant de parvenir à exprimer son admiration pour cet homme dont la santé est aujourd'hui fragile. Il entame sa réponse en traçant un parallèle entre Demers et son premier entraîneur.

« Pat Burns était un ancien policier, toujours l'air bête, tout le monde connaissait Pat. Il n'y avait pas beaucoup de communication. Si l'entraîneur ne te parle pas, c'est que tu fais ton travail. C'est correct. J'étais jeune et Pat nous gardait sur le qui-vive. »

Avec lui, ajoute Brisebois, « c'était toujours du criage et le fouet ».

Puis, les joueurs ont découvert la méthode Demers, à peine quelques jours après sa nomination.

« Qui m'appelle? Jacques Demers! Il me dit : “Mon petit Patrice, j'espère que tu t'entraînes fort parce que tu vas faire partie de mon top 4. Tu vas jouer en avantage numérique. Tu vas avoir du temps de glace.” »

L'entraîneur-chef du Canadien de Montréal Jacques Demers brandit la coupe Stanley le soir du 6 juin 1993.
L'entraîneur-chef du Canadien de Montréal Jacques Demers brandit la coupe Stanley le soir du 6 juin 1993.
(Photo : La Presse canadienne/Jacques Boissinot)

Brisebois retient encore une fois ses larmes.

« Je passais d'un entraîneur qui ne me parlait pas à un entraîneur qui voulait me donner confiance. Me faire sentir important pour cette équipe-là. À 21 ans, tu te dis : “Ce gars-là croit en moi.” Et Jacques ne l'a pas fait seulement avec moi, mais avec tout le monde. Dès l'été, tu te dis que les choses vont changer. Qu'il va y avoir une nouvelle atmosphère au camp d'entraînement. »

La façon de faire de Demers deviendra une véritable inspiration pour le groupe.

J'ai aimé Jacques parce qu'il te parlait comme si tu étais son gars. Il voulait tellement que tout soit correct. Il te disait de prendre soin de toi, de bien manger. D'habitude, c'est ton père qui te dit ça. C'est ça, Jacques Demers. Totalement le contraire de Pat Burns.

- Patrice Brisebois

« Il a peut-être changé la mentalité des entraîneurs. J'ai toujours dit que si l'athlète se sent aimé et se sent apprécié, surtout par son entraîneur, il va se donner à 100 %. »

Brisebois vivra sa seule conquête de la Coupe Stanley en 18 ans de carrière sous les ordres de Demers.

C'est encore avec une larme à l'oeil qu'il constate qu'il n'a peut-être pas été en mesure de savourer totalement son seul et unique triomphe.

« À 22 ans, je me disais qu'il y en aurait d'autres, qu'on était capable de gagner. Que j'allais en gagner une autre parce que je suis un gagnant et que j'ai gagné partout. Mais ce n'est pas arrivé. »

Brisebois est ému.

« Année après année, on se disait que c'était la bonne et ce n'est même pas passé proche. Chaque année, tu cours après ce rêve-là. Je regarde les séries en ce moment. C'est du beau hockey, les gars se défoncent. S'ils ont la chance de gagner, je leur dis : “Maudit, prenez-la!” Parce que vous ne savez jamais quand cette chance va revenir. »

Patrice Brisebois (droite) et Brian Savage font des étirements avant un match du Canadien de Montréal, en 2002.
(Photo : Getty Images/Jeff Vinnick)

Le 27 septembre 2003, sept mois après avoir traversé la crise provoquée par son voyage en Europe durant la saison, Patrice Brisebois est bien malgré lui coincé dans un autre épisode de huées. Celui-là provoque la colère du nouveau directeur général Bob Gainey.

Durant un match préparatoire, des spectateurs choisissent de huer le défenseur après qu’il eut marqué un but en troisième période, en désavantage numérique de surcroît, dans une victoire de 3-1 du Canadien.

C'en est trop. Gainey descend au vestiaire après la rencontre afin de faire une déclaration incendiaire contre ces personnes qui se permettent de ridiculiser son joueur. Un joueur qui, selon lui, se défonce à l'ouvrage.

« Vous êtes des jaunes, des lâches et des bâtards, dit-il alors. Des partisans comme vous, nous n'en avons pas besoin. Restez chez vous. »

Plus que jamais, ce soir-là, Brisebois se sent victime d'une injustice. « Je marque le but gagnant, on prononce mon nom et le monde me hue. Je me suis dit : “Ils me niaisent!” Ce n'était pas une erreur, mais un but! Au banc, je me disais que c'était fini. Que ça n'avait pas d'allure. »

En réagissant de la sorte, Gainey réussit toutefois à donner un peu d'air à un homme qui en avait grandement besoin.

« Pardonne-moi l'expression, mais ça prenait des grosses couilles pour dire ça aux gens. [Gainey] m'a dit que je ne méritais pas ça parce que j'étais un excellent défenseur. Que j'étais fier de jouer à Montréal et que j'étais bon pour les partisans. Bob était prêt à aller à la guerre pour moi. Je lui ai dit que je n'allais jamais oublier ce qu'il venait de faire pour moi. »

L'attaque en règle de Gainey contre ceux qui prennent alors plaisir à dénigrer le travail de Brisebois calme quelque peu leurs ardeurs. Le défenseur de 32 ans donne d'ailleurs raison à son patron en conservant le meilleur différentiel du Canadien durant la saison 2003-2004 à +17.

Brisebois amasse aussi 31 points en 71 matchs dans cette campagne où le CH est éliminé au deuxième tour des séries en quatre matchs par le Lightning. Tampa Bay gagnera plus tard la Coupe Stanley.

« Nous avions eu une très bonne saison, puis est arrivé le lock-out (une saison annulée). Bob a décidé de ne pas exercer l'option de mon contrat. Ce n'est pas qu'il ne m'aimait pas comme athlète. Après 14 ans, il croyait que le temps était venu pour moi d'aller m'épanouir ailleurs. De montrer aux gens comment j'étais bon. Ça, c'est Bob Gainey. »

Patrice Brisebois dans l'uniforme de l'Avalanche du Colorado, en décembre 2005
Patrice Brisebois dans l'uniforme de l'Avalanche du Colorado, en décembre 2005
(Photo : Getty Images)

Patrice Brisebois part pour le Colorado, où il joue pendant deux saisons avec l'Avalanche. En raison d’une blessure au dos, sa deuxième campagne est écourtée à 33 matchs. Il redevient ensuite joueur autonome.

Au téléphone, son agent lui réserve alors une surprise. « Don Meehan m'a appelé pour m'annoncer qu'il pensait avoir un contrat pour moi. Il voulait que je devine. Je n'avais aucune idée. Il m’a alors dit que Montréal voulait m'avoir. Je n'ai pas pris une heure pour y penser. J'ai dit à ma femme qu'on retournait à Montréal. »

Montréal, l’endroit même où il avait été le souffre-douleur d’une partie de la foule pendant des années.

Des gens me demandaient : “Pourquoi tu reviens?” La réponse était tellement simple : parce que je n'aurais jamais dû partir.

- Patrice Brisebois

Le défenseur se sent alors désiré par l'équipe qu'il chérit. Ça n’a pas de prix à ses yeux. Mais il appréhende la réaction du public à son premier match à Montréal.

« L'annonceur nommait les joueurs de la nouvelle édition du Canadien. Je me suis dit : “Bon, comment ça va se passer? Est-ce que le monde est content ou non? Ils vont me le faire savoir ce soir, ça, c'est certain.” J'ai reçu une ovation extraordinaire. Je me suis dit : “Parfait, c'est ici que ça va....” »

Patrice Brisebois, ému, est incapable de terminer sa phrase.

Ce jour-là, en 2007, il vient de réaliser qu'il a pris la bonne décision. Que le Tricolore serait son dernier arrêt.

Il enchaîne avec un vibrant plaidoyer qui confirme encore davantage son profond attachement pour l'équipe de sa ville natale.

« Pour moi, ça aurait été important de faire toute ma carrière à Montréal, comme un Jean Béliveau ou un Henri Richard, parce que c'était mon équipe. Après deux ans, le Canadien m'a dit qu'il ne me ferait pas signer un autre contrat. On n'avait pas bien fait en séries éliminatoires. Pierre Gauthier était devenu directeur général et Jacque Martin était l'entraîneur. J'aurais pu aller jouer ailleurs. Mon agent m'a dit que je n'avais pas perdu mon step et que j'avais de l'expérience. Mais c'est ici que je voulais finir. »

Patrice Brisebois pleure à l'annonce de sa retraite.
Patrice Brisebois pleure à l'annonce de sa retraite.
(Photo : Getty Images/Richard Wolowicz)

Patrice Brisebois avait quand même eu le temps de disputer son 1000e match dans la LNH dans l'uniforme bleu, blanc et rouge. Devant la foule du Centre Bell, le grand Henri Richard lui avait alors remis un bâton en argent afin de souligner son exploit.

Après 18 saisons dans la LNH, il annonce donc sa retraite. C'est en pleurs, dans la salle de conférence du Centre Bell, qu'il fait ses adieux à sa vie de joueur de hockey sous le regard du légendaire Jean Béliveau, qui avait tenu à être présent.

Le soir même, l'organisation le présente aux quelque 21 000 spectateurs. Après tant d'années à entendre des huées, Patrice Brisebois, ce soir-là, a entendu une foule qui scandait son nom. Comme si elle lui donnait raison d'avoir montré autant de persévérance.

Images : RDS

En revoyant la scène aujourd’hui, Brisebois ne fait que sourire. Ces applaudissements, il a l'impression de les avoir mérités.

« En 16 ans, j'ai vécu des hauts et des bas. Mais pour un Québécois, un Montréalais, porter cet uniforme-là, ce chandail-là, c'est la fierté. Il y a des joueurs qui l'ont écrit bien avant moi, l'histoire du Canadien. C'est ça qui doit continuer. Créer cette magie. »

Et les huées?

« On dirait que chaque fois que les gens parlent de Patrice Brisebois, ils m'associent aux huées. Ils ne disent pas que j'ai gagné la Coupe Stanley, ni que j'ai joué 16 ans à Montréal, ni que je suis l'un des défenseurs avec le plus de matchs avec l'organisation, ni que j'ai encore un record de 4 matchs consécutifs avec un but pour un défenseur avec Chris Chelios.

Honnêtement, je trouve ça décevant et ça me rend triste. Ça a été un mauvais épisode. Ça n'a pas été facile et ça m'a détruit en tant qu'athlète ou que personne. Et tu te demandes pourquoi c'est arrivé...

- Patrice Brisebois

Malgré tout, Patrice Brisebois ne garde aucune rancoeur en lui. Au contraire, il adore le contact avec les partisans qui sont si exigeants pour les joueurs d’ici.

« Maurice Richard a été hué, Jean Béliveau a été hué, Guy Lafleur a été hué, Serge Savard a été hué, Stéphane Richer a été hué, Patrick Roy a été hué et j'ai été hué. Nous sommes tous des Québécois. Je n'ai jamais entendu de huées pour un joueur européen. Le public québécois est plus sévère. Il en veut plus de ses Québécois. Ils veulent qu'ils performent. Ils s'identifient aux meilleurs joueurs qui sont supposés faire gagner l'équipe. J'étais conscient de ça. Cela dit, le vouloir a toujours été là. Le vouloir de gagner et de faire la différence. Le vouloir de se mettre cette pression-là… »

Et à un mois du 25e anniversaire de la dernière conquête de la Coupe Stanley par le Canadien, Brisebois a un seul souhait.

« En 1993, il y avait tellement de monde dans notre vestiaire après le dernier match. La famille, des artistes, Céline Dion, c'était bar open. Tout le monde voulait être là pour participer à ce moment magique. Je me souviens que Carbo (Guy Carbonneau) a mis tout le monde dehors pour que nous nous retrouvions en équipe. Tu te regardes, la coupe Stanley est là, la musique joue et tu fumes le cigare... Je me disais que j'étais champion à 22 ans. Je me disais que ma carrière était extraordinaire et je remerciais le Bon Dieu. Je ne pouvais pas demander mieux. J'ai hâte que ça arrive encore. Je l'espère surtout pour les partisans, parce qu'ils sont extraordinaires… »

Patrice Brisebois se réjouit après avoir marqué le but gagnant du quatrième match de la série de premier tour entre le Canadien de Montréal et les Bruins, le 15 avril 2008, à Boston.
Patrice Brisebois se réjouit après avoir marqué le but gagnant du quatrième match de la série de premier tour entre le Canadien de Montréal et les Bruins, le 15 avril 2008, à Boston.
(Photo : NHLI via Getty Images/Steve Babineau)

Photo en couverture : Radio-Canada