La LNH doit aller à Pyeongchang

Le défenseur Marc-Édouard Vlasic regarde sa médaille d’or après la victoire du Canada en finale du tournoi de hockey masculin aux Jeux olympiques de Sotchi. Le défenseur Marc-Édouard Vlasic regarde sa médaille d’or après la victoire du Canada en finale du tournoi de hockey masculin aux Jeux olympiques de Sotchi. Le défenseur Marc-Édouard Vlasic regarde sa médaille d’or après la victoire du Canada en finale du tournoi de hockey masculin aux Jeux olympiques de Sotchi.
Signature de Marc-Édouard Vlasic

Par Marc-Édouard Vlasic, médaillé d’or pour le Canada à Sotchi et défenseur des Sharks de San José

J’étais là, assis devant ma télé. C’est une belle télé. Mais j’avais juste le goût de la casser en deux.

Ce que j’y voyais était complètement ridicule.

C’était le 3 avril dernier. Le commissaire de la Ligue nationale de hockey, Gary Bettman, annonçait que les joueurs du circuit ne participeraient pas aux prochains Jeux olympiques d’hiver, qui se tiendront dans moins d’un an en Corée du Sud. Et que le dossier était clos.

Sur le coup, je me suis dit qu’il avait raté son poisson d’avril de deux jours.

Les séries éliminatoires de la LNH étaient sur le point de commencer. Comme bon moment, c’était parfait pour les dirigeants de la ligue. Les gens allaient en parler un peu, puis les séries allaient commencer et toute cette histoire de Jeux olympiques serait vite oubliée.

Déçu? Non, je ne peux pas dire que je suis déçu. Quand tu es déçu, un moment donné, tu passes à autre chose. Comme quand tu es en couple et que tu te laisses : c’est décevant et tu es frustré. Mais même si c’est difficile, tu finis par tourner la page.

Mais justement, nous voir passer à autre chose, c’est ce qu’ils veulent.

Non, dire que je suis déçu n’est pas assez fort. En fait, je ne trouve pas de mot pour décrire à quel point je trouve ça inacceptable.

Les joueurs de la LNH devraient participer aux Jeux olympiques pour deux simples et bonnes raisons :

  • les JO doivent opposer les meilleurs joueurs du monde;
  • c’est l’occasion idéale de promouvoir notre sport partout sur la planète.

Ce qui fait que si, en effet, rien ne se passe dans les prochains mois et que les joueurs de la LNH ne vont pas à Pyeongchang, je passerai le reste de ma carrière (j’ai toujours souhaité jouer jusqu’à 40 ans, donc les 10 prochaines années) à ressentir de la frustration et de la haine envers la LNH.

Les joueurs de la LNH sont allés aux JO pour la première fois en 1998 à Nagano. J’avais 11 ans. Mais ceux qui m’ont vraiment marqué sont ceux de 2010 à Vancouver. J’étais en vacances et je regardais chaque match. Je trouvais ça incroyable à voir. C’était vraiment les meilleurs joueurs contre les meilleurs joueurs.

Je me suis dit qu’un jour, j’aimerais faire partie de ça. À partir de là donc, dans ma tête, j’avais quatre ans pour me tailler une place dans l’équipe du Canada pour les Jeux de Sotchi.

Je voulais gagner une Coupe Stanley, bien sûr. C’est mon objectif chaque année. Mais en arrière-plan, je pensais à ce poste avec Équipe Canada. Ça s’en venait.

J’adore jouer à San José. Mes coéquipiers et moi y avons fait notre domicile. Mais jouer pour le Canada quand tu y es né et que tu y as grandi, c’est différent. Porter le chandail à la feuille d’érable, ça te fait quelque chose.

À l’approche de l’annonce de la sélection de l’équipe, mon nom était sur toutes les listes de prédictions des médias. Je me disais que j’avais une chance.

Puis, c’était le jour de l’annonce, une journée dont ma conjointe et moi allons nous souvenir toute notre vie.

C’était au début du mois de janvier. J’étais sur la route avec les Sharks. Je me suis levé un peu plus tôt que d’habitude et j’ai fait un FaceTime avec ma femme Martine. On regardait la télé en même temps. Je vais toujours me rappeler du sentiment qui m’a envahi quand j’ai su que j’étais choisi. C’est assurément l’un des meilleurs sentiments que j’ai ressentis de toute ma carrière.

Puis, aussitôt ce moment passé, je me suis dit que là, on avait beaucoup de pression sur les épaules. Parce que le Canada ne perd jamais aux Jeux. Ou plutôt, le Canada n’a pas le droit de perdre.

Oui, j’ai été honoré d’être sélectionné l’été dernier pour participer à la Coupe du monde. Mais soyons honnêtes : la Coupe du monde est un événement que la LNH a mis sur pied pour faire de l’argent. C’est tellement moins prestigieux. La preuve : souvent, les édifices dans lesquels nous jouions n’étaient pas remplis. Et c’était les meilleurs contre les meilleurs.

Pourtant, aux JO, même un match entre la Suisse et l’Allemagne fait salle comble. Ça veut dire quelque chose.

Ça, c’est l’aspect hockey. Mais les Jeux olympiques, c’est beaucoup plus que ça.

Quand nous sommes arrivés à Sotchi, nous nous sommes installés dans le village des athlètes avec tous les autres, dans la section canadienne. Juste d'être là, tu vois les drapeaux, les édifices, tu sens que tu es aux Olympiques. On jubilait.

Ma femme et moi, on s’est dit que tant qu’à être sur place, pourquoi ne pas aller voir d’autres sports. Ce n’était pas facile parce que le hockey ne se joue pas seulement pendant la première ou la deuxième semaine des JO. Ça dure du début à la fin, contrairement à d’autres sports. On joue pratiquement aux deux jours. Et quand on n’a pas de match, on s’entraîne. Nous avons quand même réussi à aller voir quelques autres compétitions, dont le curling et le patinage artistique.

Mais juste être là, avec les autres athlètes dans le village, c’est impressionnant. Manger tous ensemble… Tout ça est amical et prestigieux en même temps.

La finale de hockey masculin se tient toujours le dernier jour des Jeux. Une fois le match terminé et la médaille gagnée, nous commencions à peine à fêter dans le vestiaire quand un responsable est entré et nous a dit que ceux qui voulaient assister à la cérémonie de clôture devaient prendre un autobus dans 20 minutes.

Après une courte réflexion, j’ai décidé de ne pas y aller et de plutôt participer à un gros party organisé au village par la délégation canadienne. Nous avions quatre condos et une petite terrasse avec des chaises au milieu à notre disposition.

Tout le monde était là. Martine m’avait demandé de prendre une photo avec les patineurs de vitesse sur courte piste Marianne St-Gelais et Charles Hamelin, dont elle suivait les exploits depuis longtemps. Je ne les connaissais pas, mais je me suis approché d’eux pour leur demander la photo. Nous avons finalement parlé pendant toute la soirée. On a échangé nos numéros de cellulaire et, depuis ce temps, Charles est l’un de mes très bons amis.

Les Jeux m’ont aussi permis de connaître Marie-Philip Poulin, Mikaël Kingsbury, les soeurs Dufour-Lapointe et Joannie Rochette, entre autres. Tous des gens que je n’aurais jamais connus autrement et qui, honnêtement, ont des histoires passionnantes.

Prenez Charles. Son histoire est incroyable. Ce gars-là patine deux fois par jour, s’entraîne dans le gymnase chaque jour, de 5 à 6 fois par semaine, 10 ou 11 mois par année. Charles s’entraîne davantage que n’importe quel professionnel que je connais. Plus que moi.

Je trouvais incroyable d’entendre toutes ces histoires. L’entraînement des joueurs de curling, de Mikaël Kingsbury, de Kim Lamarre, de Dominique Maltais.

On a beau leur coller l’étiquette d’athlètes « amateurs », ceux qui croient que ces gens-là ne sont pas des athlètes professionnels sont dans le champ.

Honnêtement, gagner la médaille d’or olympique, ça a été le top du top dans ma carrière. Je n’en reviens pas encore. Mais côtoyer toutes ces personnes, leur parler et entendre toutes ces histoires m’a marqué.

À la fin de la soirée, je me suis rendu compte que je n’avais finalement parlé avec aucun joueur de hockey!

J’ai tellement apprécié l’expérience que je me suis rendu à Ottawa avec ma femme quand le gouvernement canadien a organisé, quelques semaines plus tard, un rassemblement pour souligner les résultats du Canada aux Jeux.

Je n’oublierai jamais que plusieurs athlètes me remerciaient d’être là parce qu’habituellement, aucun joueur de hockey ne participe à cette fête. Je ne comprenais pas. Pour moi, nous sommes tous ensemble. Je voulais faire partie de cette fête-là aussi, bien que j’étais blessé et que je pouvais difficilement voyager. C’était l’fun de constater qu’ils appréciaient vraiment ma présence.

Bref, j’ai trouvé les deux semaines des Jeux olympiques formidables. D’une part, j’ai adoré l’expérience hockey, le fait de jouer contre les meilleurs des autres pays. Ça m’a aidé dans ma carrière par la suite. Il n’y a aucun doute qu’à mon retour à San José, mon calibre de jeu avait augmenté.

Mais au fond, j’avais adoré tout ce que les JO représentent. Les considérations comme le confort, par exemple, m’importaient peu. Oui, au village, les lits étaient un peu petits, comme ils le sont toujours en Europe. Mais je n’ai pas besoin de dormir au Ritz Carlton tous les soirs pour être heureux.

Je veux retourner aux Jeux olympiques chaque fois que j’en aurai l’occasion, donc je veux avoir la chance d’aller à Pyeongchang. Parce que si Gary Bettman me dit que la LNH n’ira pas cette fois-ci, la prochaine fois, en 2022, j’aurai 35 ans.

Qui me dit que je serai choisi? Je l’espère, mais il y aura certainement de bons jeunes joueurs qui vont pousser. Et en 2026, j’aurai 39 ans, ce sera rendu impossible pour moi à moins d’un miracle.

Je n’adopte pas cette position seulement pour moi. Les carrières sont tellement courtes au hockey qu’il se pourrait fort bien que l’absence de la LNH à Pyeongchang enlève la chance à certains gars de participer un jour aux JO, tout simplement parce que cela créera un espace de huit ans entre deux participations.

Pour un hockeyeur professionnel, huit ans, c’est long.

Marc-Édouard Vlasic, du Canada, et le Suédois Jakob Silfverberg en finale
Marc-Édouard Vlasic, du Canada, et le Suédois Jakob Silfverberg en finale
(Photo : Getty Images/AFP/Jonathan Nackstrand)

Je pense aux joueurs, mais je pense aussi aux partisans de hockey. Depuis Sotchi, tout le monde me parle des Jeux olympiques. Je pense aussi que les JO représentent la meilleure vitrine pour vendre notre sport ailleurs qu’en Amérique du Nord.

Les matchs disputés à Pyeongchang seraient diffusés à une mauvaise heure à la télé nord-américaine? Je ne comprends pas cet argument. Après tout, la LNH n’a-t-elle pas annoncé récemment qu’elle allait tenir des matchs préparatoires en Chine? Cet argument ne tient pas la route.

Ce que j’aimerais, c’est que la LNH dise ouvertement les vraies raisons de son refus d’aller à Pyeongchang.

Après avoir vu Gary Bettman faire son annonce, j’ai publié cette photo sur Twitter :

Tiré du compte Twitter de Marc-Édouard Vlasic

D’autres gars aussi ont réagi, dont le gardien des Rangers Henrik Lundqvist et l’attaquant Brandon Prust. Alex Ovechkin, lui, a dit qu’il participerait quand même aux Jeux et le propriétaire de son équipe a déclaré qu’il le laisserait y aller.

C’est une question délicate : d’un côté, le goût d’aller aux JO, de l’autre, le contrat qui nous lie tous à notre équipe de la LNH, dont les activités se poursuivraient pendant Pyeongchang.

Moi, je suis entre deux chaises, comme on dit. J’observe. J’attends de voir ce qui se passera ou ne se passera pas. Quelle sera l’ampleur des sanctions imposées aux joueurs qui décideront de participer aux JO quand même? Seront-ils suspendus?

Dans ce dossier, je crois que ce sont les joueurs qui ont le gros bout du bâton. Par exemple, prenez la liste des joueurs qui ont participé à la Coupe du monde. Si 10 joueurs parmi eux disent qu’ils iront quand même à Pyeongchang, la LNH va repenser sérieusement à sa décision.

Oui, je veux retourner aux Jeux olympiques même si j’ai gagné en 2014. Ce n’est pas assez. Je veux aller aux Jeux chaque fois que j’en aurai l’occasion. Parce que représenter son pays au plus haut niveau, il n’y a rien qui bat ça.

es joueurs du Canada regardent les drapeaux des équipes médaillées être hissés au plafond du Bolchoï Ice Dome après la finale.
(Photo : Getty Images/Harry How)

Propos recueillis par François Foisy

Photo en couverture : Getty Images/Bruce Bennett