Ma vie d’arbitre

L'arbitre Eric Furlatt allonge le bras droit pour confirmer un but marqué par les Flames de Calgary. L'arbitre Eric Furlatt allonge le bras droit pour confirmer un but marqué par les Flames de Calgary. L'arbitre Eric Furlatt allonge le bras droit pour confirmer un but marqué par les Flames de Calgary.
Signature d'Eric Furlatt

Le Trifluvien Eric Furlatt, qui a franchi la barre des 1000 matchs dans la LNH l’an dernier, raconte la vie à la fois solitaire et grisante d’un officiel dans la meilleure ligue de hockey au monde.

Par Eric Furlatt, arbitre dans la LNH depuis 2001

Vous voulez savoir à quel point un arbitre de la LNH est concentré sur son match?

Nous sommes au vieux Joe Louis Arena de Détroit en pleines séries éliminatoires de la LNH, il y a quatre ans. Une rondelle fait soudainement éclater la baie vitrée du banc des pénalités. Je demande alors au préposé de faire la réparation qui s’impose.

Puis, par réflexe, je m’appuie sur la bande, avec deux collègues, pendant cette pause inattendue en attendant de pouvoir poursuivre le match. J’ai les bancs des deux équipes en face de moi, de l’autre côté de la patinoire. Mais comme je suis un peu de biais, je peux aussi voir une portion de la foule.

Après le match, je consulte mon téléphone. J’ai reçu une vingtaine de courriels et de textos. « Ouin, tu t’es rincé l’oeil! » « Ouin, t’es chanceux! » « T’as eu toute une surprise! »

Pendant la pause, une femme avait descendu l’escalier des gradins puis, tout juste à côté de moi, de l’autre côté de la vitre, avait soulevé son chandail pour me montrer sa poitrine.

Je n’ai rien vu.

J’avais les yeux rivés sur les bancs des joueurs, même si le jeu était interrompu et qu’il ne se passait rien de spécial. J’étais dans ma bulle, concentré, question de m’assurer que tout se passait bien. Je n’ai réalisé ce qui s’était passé qu’après avoir lu tous ces messages et être allé regarder le soir même la séquence, qui était déjà sur YouTube.

C’est vous dire à quel point, quand je travaille, j’ai la tête à mon job.

Eric Furlatt (gauche) et ses collègues marchent du vestiaire des arbitres vers la patinoire du Centre Canadian Tire d'Ottawa avant un match entre les Sénateurs et les Flames de Calgary.
Eric Furlatt (gauche) et ses collègues marchent du vestiaire des arbitres vers la patinoire du Centre Canadian Tire d'Ottawa avant un match entre les Sénateurs et les Flames de Calgary.
(Photo : Radio-Canada/Marc DesRosiers)

J'ai pratiquement été élevé à l’aréna Jean-Guy-Talbot, à Cap-de-la-Madeleine. Je demeurais juste à côté. Il me fallait trois minutes pour m’y rendre. Dans la même rue, il y avait l’aréna, l’Académie des Estacades et la maison familiale. Mon père jouait au hockey quatre ou cinq soirs par semaine dans cet aréna. J’étais tout le temps rendu là. J’étais au terrain de balle l’été, à l’aréna le reste de l’année.

J’ai commencé à arbitrer après avoir vu mon plus vieux frère le faire dans la ligue senior. J’allais le voir les vendredis soirs et j’aimais ça, alors j’ai décidé de l’imiter.

J’ai monté les niveaux un à un, mais jamais, au grand jamais, je n’aurais pensé en faire une carrière. Même quand j’arbitrais au hockey junior majeur, je croyais avoir atteint mon sommet.

Pourtant, il y a un peu plus d’un an, le 18 février 2017, j’officiais mon 1000e match dans la LNH.

Certains de mes collègues d’aujourd’hui sont d’anciens joueurs, certains ont même été repêchés dans les premiers tours du repêchage de la LNH, puis se sont réorientés dans l’arbitrage. Quand leur carrière de joueur a pris fin, ils aimaient trop le sport pour s’en dissocier. Ce n’est pas mon cas. Moi, le sport auquel j’aimais jouer, c’était le baseball. Au hockey, je préférais être arbitre.

Après mon baccalauréat, en 1997, j’ai acheté l’exclusivité d’un territoire dans lequel je vendais les petits gâteaux Vachon aux épiceries et aux dépanneurs. Je travaillais jusque vers 12 h 30 ou 13 h, puis je sautais dans mon auto pour aller arbitrer un match junior AAA ou junior majeur en soirée. J’ai fait ça longtemps. Travail et hockey combinés, je me tapais entre 50 000 et 60 000 kilomètres sur les routes du Québec chaque année.

Pendant tout ce temps-là, jamais l’idée de la LNH ne m’a traversé l’esprit. Et je n’avais aucune idée que, des années plus tard, j’allais encore me farcir des dizaines de milliers de kilomètres chaque hiver, mais partout en Amérique du Nord… et en avion.

Printemps 2009, à Raleigh, les Devils mènent 2-1 leur série contre la Caroline. Le score est de 3-3 et les Hurricanes menacent le filet adverse pendant que les dernières secondes de la troisième période s’écoulent.

Martin Brodeur, que je connais depuis nos années dans le junior, a l’habitude de se tenir parfois hors de son demi-cercle pour bien couvrir ses angles. C’est d’ailleurs tout juste à l’extérieur de cette zone réservée au gardien que lui et l’attaquant des Hurricanes Jussi Jokinen entrent en contact. Martin est momentanément déstabilisé. Quelques instants plus tard, Jokinen, posté tout juste devant lui, fait dévier un tir de la ligne bleue pratiquement au même moment que retentit, dans l’édifice, la sirène marquant la fin de la période.

L'arbitre Eric Furlatt vu de dos.
(Photo : Getty Images/Doug Pensinger)

On va à la reprise vidéo pour y constater qu’il restait 0,2 seconde quand la rondelle est entrée dans le filet. But. Les Hurricanes gagnent.

Dès l’annonce du but, Martin se précipite vers moi. Il n’y a rien qu’il ne me dit pas. Il est en furie. Selon lui, il a été victime d’obstruction. Il frappe son bâton contre la bande une première fois, puis le lance avant de quitter la patinoire en trombe.

Des années plus tard, nous en avons parlé à nouveau et en avons même ri. Mais sur le coup, il n’y avait rien de drôle.

Cette fois-là, comme toutes les autres fois, j’ai fait mon travail au meilleur de mes habiletés.

Et cette fois-là, je savais pertinemment, à l’intérieur de moi, que j’avais fait le bon choix. Tout a bien été, tout a été fait selon la procédure. OK, Martin n’était pas content, mais j’en étais convaincu : j’avais rendu la bonne décision.

Trois ans plus tard, printemps 2012, TD Garden de Boston, septième match de la série de premier tour entre les Bruins et les Capitals. Il reste moins de trois minutes à la troisième période. La marque est égale, 1-1.

Le défenseur des Bruins Johnny Boychuk est en possession de la rondelle dans son territoire, mais Jason Chimera, des Capitals, entre en contact avec lui et l’enlace, en quelque sorte. Pendant un instant, Boychuk n’est plus libre de ses mouvements.

Immédiatement et instinctivement, je lève mon bras. Deux minutes pour avoir retenu. Aussitôt, un drôle de sentiment m’envahit.

Si tu regardes le jeu seul, isolé de son contexte, oui, il entraîne une pénalité. Mais quand tu prends en considération l’ensemble, le fait que le coéquipier de Boychuk est venu chercher la rondelle et que le jeu s’est poursuivi sans que l’accolade de Chimera ait eu quelque incidence que ce soit sur la suite des choses…

Intérieurement, je me dis que oui, celle-là, vu les circonstances, j’aurais pu la laisser aller.

Sur le coup, veux veux pas, tu essaies de te convaincre que tu as pris la bonne décision. N’empêche que, pendant les deux minutes suivantes, les Bruins profiteront d’un avantage numérique. Je répète : avec moins de trois minutes à jouer à la troisième période du septième match de la série, et une marque égale de 1-1.

C’est dans ce genre de moment que tu te dis : « Ouais, j’espère qu’ils ne marqueront pas… »

Finalement, les Bruins n’ont pas réussi de but. Et en prolongation, Joel Ward a battu Tim Thomas pour permettre aux Capitals de gagner la série.

Cette décision-là, celle contre Chimera, était, disons, moins bonne que celle à Raleigh. Heureusement, elle n’a eu aucune conséquence.

Peu importe la situation et la réaction des équipes ou de la foule, si, comme arbitre, tu as respecté les barèmes que la LNH t’a imposés, tu ne te sens mal d’aucune de tes décisions.

Le pire, honnêtement, c’est quand tu n’as pas vu si quelque chose s’est produit ou non.

Même si tu es au meilleur endroit possible sur la glace pour surveiller le jeu, si Zdeno Chara, à 2,06 m (6 pi 9 po) passe devant toi, tu viens de perdre une seconde du jeu. Alors, pour ça, l’un de nos principaux défis consiste à s’assurer d’être dans la meilleure position possible pour voir le plus possible le jeu.

Par exemple, tu rates une fraction de seconde de jeu puis tu t’aperçois, l’instant d’ensuite, qu’un joueur est couché devant le but et qu’un adversaire se tient tout juste à côté. Tu n’es pas bête, tu sais que le deuxième a probablement fait tomber le premier ou lui a donné un coup de bâton. Mais tu ne l’as pas vu, alors tu ne peux pas appeler une punition, faire ce que je nomme un appel fantôme.

Le hockey est rendu trop médiatisé pour ça, il y a trop de caméras. Comment vas-tu défendre ta décision si la reprise montre que le joueur est tombé tout seul?

La plupart du temps, les entraîneurs comprennent. Tu te rends à son banc, tu lui expliques que tu étais pris dans le coin de la patinoire et que tu n’as tout simplement pas vu ce qui s’est passé.

Les joueurs font des erreurs, les entraîneurs font des erreurs, les arbitres font des erreurs.

Eric Furlatt discute avec les entraîneurs des Flames de Calgary.
Eric Furlatt discute avec les entraîneurs des Flames de Calgary.
(Photo : Radio-Canada/Marc DesRosiers)

Notre travail, à nous les arbitres, c’est aussi, même beaucoup, d’éteindre des feux le plus possible. Ça passe beaucoup par la communication.

Par exemple, pendant une supériorité numérique, j’essaie de faciliter le travail des athlètes, comme si un attaquant vient se poster tout juste devant le gardien. Je vais lui faire savoir s’il est bien positionné ou s’il étire un peu le règlement en nuisant au gardien. Je dirais que 80 % des joueurs apprécient ça et le prennent comme du renforcement positif.

Autre exemple : lors d’une escarmouche après un coup de sifflet. Je vais leur dire : « OK les gars, arrêtez ça, il n’y a rien de grave, pas de quoi en faire un plat! » Souvent, ces quelques mots vont faire baisser la tension et éviter un coup de poing et une pénalité.

Avec les années, un certain rapport se crée entre nous et les joueurs. Ce ne sont pas mes grands amis, on n’ira pas prendre une bière ensemble après le match, mais un respect mutuel se bâtit au fil des saisons. Et tu finis par les cerner et trouver la meilleure manière de communiquer avec eux.

Prenez les entraîneurs. Certains ont la mèche courte, d’autres ne disent pas un mot, et d'autres encore ne te regardent même pas.

Contrairement à, mettons, Bob Hartley.

L'entraîneur Bob Hartley, en 2016, derrière le banc des Flames de Calgary
L'entraîneur Bob Hartley, en 2016, derrière le banc des Flames de Calgary
(Photo : The Associated Press/Gene J. Puskar)

Bob, qui a eu son plus récent emploi dans la LNH avec les Flames de Calgary, je le connais du temps du Titan de Laval. C’est un gars tellement émotif derrière le banc et, en même temps, si intelligent comme coach. Je ne sais pas combien de règlements de la LHJMQ ont dû être refaits parce que Bob avait trouvé une manière de les contourner parce qu’il analyse le jeu.

Je ne le lui ai jamais dit, mais Bob est le premier entraîneur dont j’ai appris qu’il tenait, sur le mur de son bureau, une charte des arbitres. Aujourd’hui, c’est une pratique généralisée. Mais au début des années 90, c’était innovateur.

Cette charte lui permettait de savoir combien de minutes de pénalité tel ou tel arbitre appelait en moyenne en première, deuxième ou troisième période, contre l’équipe locale et contre l’équipe visiteuse. Bob analysait non seulement le jeu de son prochain adversaire, mais il aimait aussi connaître l’arbitre avec qui il allait traiter. Il savait donc très bien que tel officiel lui laissait davantage de corde, et que tel autre était plus rigide.

Bob avait tout un sens de l’humour derrière le banc. Et on le sait, il a un langage coloré. C’est tout un personnage que tu apprends à connaître au fil du temps. J’ai dû lui décerner une pénalité mineure de banc probablement chaque année dans ma carrière parce qu’il allait trop loin. Je repassais devant son banc plus tard et il riait et jasait, comme si rien n’était arrivé.

Ce n’était pas personnel. Il avait rouspété parce qu’il n’était pas d’accord avec ma décision, et ce n’était peut-être parfois que pour fouetter son équipe. Mais au bout du compte, je le respectais et j’imagine qu’il me respectait aussi.

Le rapport avec les entraîneurs, c’est une grosse portion de notre travail. D’ailleurs, il ne faut pas avoir peur de leur dire quand on a commis une erreur ni de les avertir quand ils vont trop loin. Ou quand les défenseurs tirent sur l’élastique en flirtant avec l’obstruction ou encore quand les changements de joueurs sont un peu longs. Si tu les avertis et que tu leur décernes une pénalité pour ce point précis quelques minutes plus tard, ils ne pourront pas dire que tu ne les as pas prévenus.

Eric Furlatt (gauche) tente de séparer Sidney Crosby (87) et Torey Krug, en 2013.
Eric Furlatt (gauche) tente de séparer Sidney Crosby (87) et Torey Krug, en 2013.
(Photo : The Associated Press/Gene J. Puskar)

Si je prends une décision un soir au Centre Bell, qu’elle ne plaît pas à la foule et que les spectateurs me huent, j’entends juste un gros bourdonnement, un gros « Bou »! Ça ne me dérange pas du tout. Je vais bien dormir pareil.

Oui, si je fais un mauvais appel dans la LNH, il y a peut-être 20 caméras qui en captent les images. Tout le monde le voit, chacun a son opinion. Ça fait partie de mon job, je l’accepte sans aucun problème.

Sauf que cet apprentissage-là, je l’ai fait au fil des années. Que les analystes de RDS ou de TVA Sports discutent une de mes décisions, ça ne me fait absolument rien. Ça ne me fera pas réfléchir davantage lorsque je serai de retour sur la glace.

Tout le monde me parle de la pression de la LNH, mais je pense honnêtement que le plus difficile, c’est quand tu es jeune, quand tu commences à arbitrer et que tu fais un match atome ou pee-wee. Les parents peuvent parfois être tellement méchants. Je comprends que c’est leur enfant qu’ils sont venus voir jouer et qu’ils sont émotivement engagés. Mais justement, ils s’impliquent peut-être trop.

Oui, je pense que c’est plus difficile à cet âge-là qu’au mien. On parle ici d’un gars de 16-17 ans qui n’a pas encore construit sa carapace. C’est sûr que le jeune va faire des erreurs, c’est normal. On ne peut pas avoir les mêmes exigences envers lui qu’envers un arbitre de la LNH. Mais certains parents s’attendent à ça, à ce que leur partie soit arbitrée de façon parfaite.

Ça ne donne pas la chance au jeune de se développer.

C’est pour ça que je me suis toujours promis de ne jamais crier après les arbitres, puisque je suis passé par-là. Mes deux filles ont joué au soccer, j’ai vu des parents crier après l’arbitre, on parle ici de U-14… Oui, des fois, l’arbitre rate un jeu, c’est plate. Mais comme les jeunes joueurs, le jeune arbitre aussi est là pour apprendre. Ton enfant à toi, il fait des erreurs lui aussi, sur le terrain ou sur la glace. Est-ce que tu lui cries dessus de la même manière?

Oui, il y a les kilomètres, les vols annulés, les protestations des joueurs et des entraîneurs, la pression des séries. Mais encore aujourd’hui, après tous ces matchs, j’adore mon métier.

Pourquoi? C’est difficile à expliquer. C’est un feeling qui vient me chercher en dedans. Jouer au hockey, j’aimais ça. Mais jouer ne me procure pas la même poussée d’adrénaline.

Mon travail, c’est de m’assurer que le match se déroule de manière sécuritaire pour tout le monde, et qu’il soit joué selon les règles, c’est-à-dire qu’aucune des deux équipes ne profite d’un avantage injuste. C’est un défi que j’adore. Et ça me procure un sentiment que je ressens encore aujourd’hui, chaque soir que je saute sur la glace.

L'arbitre Eric Furlatt suit le jeu des yeux sur la patinoire du Centre Bell.
(Photo : Getty Images)

Chaque match est une nouvelle aventure. Même quand ce sont les deux pires équipes de la ligue qui s’affrontent en fin de saison, ça constitue un défi intéressant. Certains joueurs ont alors des choses à prouver. Ils veulent atteindre des plateaux (30, 40 buts) ou montrer aux entraîneurs qu’ils ont leur place dans l’équipe.

Contrairement à celui des joueurs, mon travail ne se quantifie pas. On ne peut pas dire que j’ai réussi ma saison parce que j’ai décerné tel nombre de pénalités. Je ne veux pas obtenir la première étoile ni aucune autre d’ailleurs. Je veux plutôt que personne ne m’ait vu, mais que les décisions que j’ai prises aient été justes.

Si je réussis ça, je sors de la patinoire, je ramasse mon sac, je m’en vais à l’hôtel et, le lendemain, je repars à zéro pour la prochaine rencontre. C’est tout ce que je recherche. Et je serai aussi content après un match du mois d’octobre qu’après une partie des séries.

Mon but, c’est rien que ça. Si j’ai ça, dans mon esprit, j’ai réussi ma soirée.

Je n’irais pas jusqu’à dire que je me fous de ce qui peut arriver dans un match, mais je dois admettre que je suis quelqu’un qui oublie rapidement. Je fais mon travail du mieux que je peux et je ne suis pas rancunier. Quand je pars de l’aréna, je passe à autre chose.

Que ce trait de caractère soit dans ton ADN ou non, tu n’as pas le choix. Notre job, on n’a pas le choix de la faire avec confiance. Si on te ramasse à la petite cuillère après une mauvaise performance, que tu n’as plus confiance quand tu retournes sur la glace, que tu remets en doute intérieurement chacune des décisions que tu rends, ça ne fonctionnera pas.

Comme pour n’importe quoi dans la vie, l’expérience nous rend meilleurs. Or, les joueurs, eux, s’entraînent à peu près chaque jour dans des situations de jeu. Ils ont des entraîneurs qui les aident. Ils développent une façon de jouer à l’intérieur du système établi par l’équipe.

Mais moi, l’arbitre, je ne me mets pas devant mon miroir chaque matin pour lever le bras et me dire : « Bon call, Éric! » Nous, c’est plate à dire, mais on apprend sur le tas. Oui, on regarde des matchs à la télé et on étudie des vidéos, mais pour nous, il n’y a rien qui s’approche d’une situation de match. De le vivre, vraiment.

Quand j’ai commencé dans la LNH, j’avais bien des atouts : le patin, l’attitude mentale, la carapace et assez d’expérience dans les ligues inférieures. Mais il n’y a rien comme apprendre pendant ces premières années dans la meilleure ligue du monde.

Alors, suis-je meilleur aujourd’hui? Par rapport à il y a 10 ans, oui. Est-ce que je vais être encore meilleur dans trois, cinq ans? Veux, veux pas, une carrière, ce n’est pas éternel. À un moment donné, mon patin va commencer à diminuer. Il ne faut pas se le cacher, le hockey est rendu très rapide. Les joueurs sont gros et ils viennent vite.

Comme arbitre, il faut que tu te déplaces là-dedans et il n’y a pas de pardon. Tu ne peux pas te retrouver dans leurs jambes. Tu dois anticiper le jeu, mais pas trop.

Je suis encore capable de me déplacer à travers tout ça. Alors, pour l’instant, ça va. J’ai encore hâte au prochain match.

Je voyage principalement avec Air Canada et je peux vous dire que je me qualifie aisément pour le statut Super Élite. Comme on officie un minimum de 73 matchs par saison, autant dans l’Est que l’Ouest, je prends en moyenne 150 avions par année et réserve autant de nuits à l’hôtel.

Être arbitre, c’est une vie en deux temps. Il y a les poussées d’adrénaline les soirs de match, mais c’est aussi une vie passée en grande partie en solitaire. Et pour ça, ça prend une famille, et surtout une conjointe, avec des reins solides.

La mienne, je lui lève mon chapeau. Elle a élevé nos deux filles pratiquement seule pendant toutes ces années, de septembre à juin. Je suis parti 20 jours par mois. Les 10 jours où je suis là, je me donne à fond pour la famille. Mais les 20 autres, elle doit s’arranger toute seule.

Ça fait 17 ans que je suis dans la LNH et mon aînée aura 18 ans cet été. Ainsi, mes filles ne savent pas ce que c’est que d’avoir un père à la maison. Pour elles, c’est juste normal.

Pour moi, c’est donc une vie en solitaire la majorité du temps. Il faut vraiment aimer ça.

Et justement, j’adore ça.

Propos recueillis par François Foisy
Photo en couverture : Radio-Canada/Marc DesRosiers