L'empereur Constantin

Glen Constantin Glen Constantin Glen Constantin

Glen Constantin est un monstre sacré du sport. Ceux qui ont côtoyé l’entraîneur-chef du Rouge et Or de l’Université Laval, le plus titré de l’histoire du football universitaire canadien, évoquent une aura autour de lui et une détermination hors du commun. Portrait d’un homme complexe et méconnu en-dehors de sa garde rapprochée.

Un texte d'Antoine Deshaies

Environ deux heures avant le botté d’envoi de la Coupe Vanier à Toronto, en 2012, Glen Constantin marche dans la zone des buts, cellulaire à l’oreille. Son Rouge et Or est sur le point de prendre sa revanche sur les Marauders de l’Université McMaster qui l’avaient battu en finale canadienne, l’année précédente.

Pierre Vercheval, analyste à RDS et ami de Constantin, s’approche de lui.

« Je sais ce que tu fais », lui lance Vercheval en souriant.

Constantin lui sourit en retour. Il est bel et bien en train d’appeler des joueurs qu’il souhaite recruter pour la prochaine saison. À deux heures du match le plus important de l’année, Constantin pense aussi aux suivantes. Aucune décision n’est laissée au hasard. Chaque geste compte.

« Pour être un bon recruteur, il faut sincèrement avoir l’individu à cœur et vouloir son bien, explique Constantin. Quand j’appelle un jeune juste avant la Coupe Vanier, je lui montre que même si la journée est importante pour moi, je pense à lui et à l’avenir de l’équipe. »

L’entraîneur du Rouge et Or est d’ailleurs encensé partout au Québec pour ses qualités de recruteur.

« Il appelait chez moi tous les jours, se rappelle Luc Brodeur-Jourdain, ancien du Rouge et Or et aujourd’hui avec les Alouettes de Montréal. Ma mère était tannée de lui parler! Quand je suis allé le rencontrer, il a été honnête avec moi en me disant que je ne jouerais sans doute pas la première année. J’ai pris ça comme un défi. J’ai dit oui, et j’étais partant au deuxième match de la saison. »

Dire que Glen Constantin est un bourreau de travail serait insuffisant. Le mythique entraîneur-chef de l’équipe de football du Rouge et Or de l’Université Laval n’arrête jamais. Quand il ne recrute pas, il peut passer des heures à analyser les tendances de l’adversaire sur bandes vidéo.

Il passe encore aujourd’hui du temps à polir les casques de ses joueurs, à faire des brassées de lavage ou à plier des uniformes.

« Il aime ça, la guenille, blague son coordonnateur offensif Justin Éthier. Ça le détend, mais ça montre aussi son humilité. Il n’arrête jamais et est prêt à tout faire pour aider l’équipe. »

À 52 ans, Constantin ne dort plus dans son bureau comme il le faisait jadis la semaine avant un match important. Mais il arrive parfois à 5 h 30 et ne part qu’à minuit.

Sa vie, son bébé, son obsession, c’est le Rouge et Or. Plusieurs anciens joueurs l’adorent et lui vouent un profond respect. D’autres préfèrent éviter le sujet.

L’empereur Constantin, par ses réformes, a marqué l’histoire de l’Empire romain au IVe siècle. À sa façon, Glen Constantin a eu le même genre d’impact sur la destinée et l’identité du Rouge et Or.

Le Québécois est entraîneur-chef à l’Université Laval depuis 2001. Il a gagné neuf fois la Coupe Vanier, plus souvent que tout autre entraîneur. La première, en 1999, il l’a remportée à titre de coordonnateur défensif sous les ordres de Jacques Chapdelaine.

Pourtant, vous ne trouverez aucune trace du trophée dans son bureau. Pas même une photo. Les murs sont blancs, dépouillés, à l’exception d’un écran et d’un tableau de notes.

Glen Constantin
(Photo : Radio-Canada/Pascal Ratthé)

Constantin se dévoile tout naturellement, sans gêne. Lui, si souvent hésitant devant les journalistes, est à l’aise dans son bureau.

« Parler devant une caméra ou une foule, c’était une phobie, confie Constantin. J’ai réussi à l’apprivoiser un peu, mais c’est loin d’être parfait. Je donne même des conférences aujourd’hui. Je pense en anglais, donc je dois tout traduire dans ma tête avant de parler. »

Constantin n’a pas choisi d’être sous les feux de la rampe. Il a choisi le football. Dès son adolescence, certains le savaient prédestiné à exceller.

C’est le cas du membre du temple de la renommée du football canadien Pierre Vercheval. Lui et Glen étaient de grands rivaux.

« Je jouais pour le Petit Séminaire de Québec et lui, pour St. Patrick’s High School, rappelle Vercheval. On s’affrontait sur les plaines d’Abraham et, un peu comme dans les livres d’histoire, les Anglais gagnaient. Glen était déjà un joueur dominant. Il avait une grande compréhension du jeu et guidait ses collègues sur le terrain. C’était déjà tout un leader. »

« C’était mon plus grand rival, ajoute Constantin. Mais comme je dis souvent à mes joueurs, si tu n’aimes pas un adversaire, c’est que, dans le fond, il est comme toi. »

Les deux sont aujourd’hui de très bons amis.

Le football est la seule grande passion de la vie de Glen Constantin.

« C’est malheureux, c’est pathétique, mais je pense toujours au football, confie-t-il, un peu gêné. Même sur le bord de la piscine, je vais lire sur le football. Quand je pars en vacances, les derniers jours, dans ma tête, je commence déjà à penser au football.

J’ai un peu changé depuis que j’ai une conjointe. Trouver l’équilibre dans ma vie est mon plus grand défi et mon plus grand débat intérieur. Je dois accepter que des fois, ce ne sera pas aussi parfait que je le voudrais.

- Glen Constantin

Ça semble peu, mais c’est beaucoup demander à Glen Constantin à qui aucun détail n’échappe.

« Je pense que Glen, comme nous tous dans l’équipe d’ailleurs, a un côté excessif qui le pousse à en faire toujours plus, admet Justin Éthier, coordonnateur offensif du Rouge et Or. On le suit, mais on n’a jamais le sentiment qu’il nous impose sa façon d’être. Personne dans l’équipe n’a autant de dévouement que lui. »

« On ne laissera jamais rien au hasard, on est des paranoïaques, ajoute Marc Fortier, responsable de la défense. Glen ne te laisse pas le choix d’être comme ça, mais en même temps, la confiance mutuelle est tellement grande. »

« Son travail acharné est sa plus grande force, analyse Guillaume Rioux, ancien joueur et maintenant entraîneur des receveurs de passe pour le Rouge et Or. Avec son palmarès, il pourrait s’asseoir sur ses lauriers, mais non, il n’est jamais satisfait. Il transmet son intensité, et ça devient une culture d’organisation. »

La garde rapprochée de Constantin lui est très fidèle. Marc Fortier est avec l’équipe depuis 1996. Justin Éthier, depuis 1997. Carl Brennan, responsable de la ligne à l’attaque, depuis 1996, à l’exception d’un séjour de trois ans dans la LCF. Les plus jeunes entraîneurs, Mathieu Bertrand, aux unités spéciales, et Guillaume Rioux ont été des joueurs avant de revenir dans le giron de l’équipe comme entraîneurs.

Tous reconnaissent à Constantin une maîtrise du football et une intelligence stratégique hors du commun.

« Je me souviens d’une discussion qu’on a eue au championnat mondial en 2007, confie Justin Éthier. On regardait un match des Américains qu’on allait affronter en finale. Je me disais qu’on allait se faire démolir tellement ils étaient bons. Glen voyait les choses autrement. Rapidement, il avait su déceler des tendances et il m’avait dit qu’en ralentissant le rythme et en s’ajustant de telle ou telle manière, on pouvait les battre. Et on les avait battus. Sa vision et son analyse sont remarquables. »

Glen Constantin (gauche) et le coordonnateur offensif Justin Éthier lors d'un entraînement précédant la Coupe Vanier, en novembre 2013
Glen Constantin (gauche) et le coordonnateur offensif Justin Éthier lors d'un entraînement précédant la Coupe Vanier, en novembre 2013
(Photo : La Presse canadienne/Jacques Boissinot)

La méthode de travail de Constantin marque aussi les esprits. Elle a collé à la peau de Pascal Masson. L’ancien demi défensif est un pur produit du Rouge et Or. Il a joué pendant cinq saisons dans la Ligue canadienne après quatre années à l’Université Laval. Il est revenu comme entraîneur de 2008 à 2011 et est aujourd’hui directeur des services aux étudiants au Campus Notre-Dame-de-Foy, un cégep privé de Saint-Augustin-de-Desmaures.

« Aujourd’hui, ma façon d’aborder un dossier ou ma gestion du stress, je tiens tout ça du Rouge et Or, explique Masson. On n’a pas le choix d’être prêt. Tu ne veux jamais être le maillon faible. Des fois, je m’écoute parler aux étudiants et j’entends Glen. Ici, dans l’équipe de football, j’ai un peu le rôle du bad cop, compte tenu de mon poste dans la direction. »

Pascal Masson est loin d’être une exception. Les anciens du Rouge et Or qui entraînent aujourd’hui des équipes de football sont légion aux quatre coins de la province, aux niveaux scolaire, collégial et universitaire.

Soraya El Goumiri, qui administre la page Facebook des fans du Rouge et Or, a dressé une liste d’une quarantaine d’anciens joueurs qui sont aujourd’hui entraîneurs scolaires.

« C’est une grande fierté pour moi, confirme Glen Constantin. Quand je me promène sur les terrains et que j’entends mes dictons ou mes buzz words, ça valide mes enseignements. Ça montre que les joueurs m’ont cru et qu’ils partagent mes valeurs. Cela dit, tu peux aussi être un produit du Rouge et Or et faire les choses différemment. Je ne suis pas moins fier. »

Glen Constantin n’a pas perdu beaucoup de matchs avec le Rouge et Or. À peine 30 en 16 ans, contre 163 victoires. Il n’a perdu qu’une seule finale de Coupe Vanier en 10 présences.

Les défaites sont l’exception. Et quand il perd, il se relève rapidement.

« Avec lui, c’est don’t poke the bear [ne réveillez pas l’ours qui dort], affirme Pascal Masson. Je ne souhaite à personne d’affronter le Rouge et Or après une défaite. »

« Quand il est tracassé, il a tendance à se refermer un peu sur lui-même, ce qui est normal, affirme Carl Brennan, entraîneur de la ligne à l’attaque du Rouge et Or. On veut tous gagner. Avec l’âge, on apprend à passer à autre chose plus rapidement. »

« Les séances vidéo de rétroactions au lendemain des matchs étaient souvent pénibles, se remémore l’ancien joueur de ligne défensive Jean-Alexandre Bernier. Chaque erreur était décortiquée, et Glen n’en laissait pas passer une seule. »

« Je ne tolère pas la complaisance, tranche Constantin. C’est le pire ennemi de l’excellence et je n’accepte pas ça.

La complaisance peut prendre plusieurs formes. Notre dernière bague de la Coupe Vanier m’énerve, parce qu’il y est écrit : back on top. Ça veut dire qu’on est rendus à destination et ce n’est pas du tout le cas. J’aurais préféré staying on top.

- Glen Constantin

Glen Constantin est un entraîneur demandant. Intransigeant même.

Carl Gourgue-Perreault a fait partie du Rouge et Or en 2006 sans disputer un seul match. À ses yeux, Glen Constantin est l’un des entraîneurs les plus méritants du Québec, tous sports confondus. Il a adoré jouer pour lui.

« C’est un entraîneur très dur et très minutieux, confie l’ancien demi défensif. Des fois, il agit sous le coup de l’émotion, et ça peut être bien reçu ou mal reçu. Je me souviens d’une semaine d’entraînement particulièrement ardue après une défaite contre Montréal. On sentait vraiment qu’il l’avait sur le cœur. »

« Glen est quelqu’un de très authentique, ajoute l’entraîneur Guillaume Rioux. Quand il est content, on le sait. Quand il ne l’est pas, on le sait aussi. Il ne s’en cache pas. »

Matthieu Proulx, membre du Rouge et Or de 2001 à 2004, a vu une grande évolution chez Constantin depuis son passage à Québec.

Il salue aujourd’hui le sens de l’humour de Constantin. L’entraîneur serait un grand pince-sans-rire.

« Il a dû apprendre à être un leader et à se distancer un peu des joueurs, confie Proulx, aujourd’hui analyste à RDS. Le football, c’était toute sa vie. Pour lui, quand tu ne respectais pas une consigne de football, ça devenait une attaque personnelle. Il était prêt à tout pour gagner. Il avait même fait appel à un psychologue sportif pour aider l’équipe. Au début des années 2000, c’était très audacieux et innovateur. Glen a grandi dans ses rapports avec les joueurs. »

« C’est le capitaine du bateau, illustre Mathieu Bertrand, entraîneur des unités spéciales avec le Rouge et Or. Il a une bonne poigne sur l’équipe, et il semble avoir plus de plaisir aujourd’hui. »

Glen Constantin reçoit la traditionnelle douche d'eau froide, gracieuseté du quart Mathieu Bertrand, après une victoire contre les Redmen de McGill en match éliminatoire, en 2001.
Glen Constantin reçoit la traditionnelle douche d'eau froide, gracieuseté du quart Mathieu Bertrand, après une victoire contre les Redmen de McGill en match éliminatoire, en 2001.
(Photo : La Presse canadienne/Jacques Boissinot)

Constantin reconnaît qu’il est peut-être un peu plus conciliant aujourd’hui qu’à ses débuts, mais il reste exigeant.

Mon patron, Jacques Tanguay, aussi président des Remparts de Québec, me dit que je ressemble parfois à Patrick Roy. Je sais ce que je veux et je ne lâche pas le morceau.

- Glen Constantin

« Avec les joueurs, j’explique maintenant pourquoi on fait les choses comme on les fait. Ils doivent avoir confiance en toi. En anglais on dit : They don’t care how much you know until they know how much you care (Ils se foutent de savoir ce que tu penses jusqu'à ce qu'ils réalisent à quel point ils comptent pour toi). »

Antony Auclair est devenu le premier joueur du Rouge et Or à percer la formation d’une équipe de la NFL cet été. Le souci du détail que lui a inculqué Constantin lui a servi au camp d’entraînement des Buccaneers de Tampa Bay.

« Dans la NFL, tu fais un faux pas et tu te fais battre », affirme Auclair.

Le Beauceron est un joueur modèle qui marche au pas. Ce n’est pas le cas des 90 joueurs qui forment une équipe de football universitaire.

« Glen peut être très sévère avec des joueurs qui ne suivent pas son droit chemin, ajoute Auclair. Avec Glen, c’est parfois : “Déteste-moi maintenant et aime-moi plus tard”. Parfois, certains comprennent son message un peu plus tard... »

J’accepte maintenant qu’on ne m’aime pas. C’est dur. C’est un désir inné d’être aimé, mais mon rôle n’est pas d’être aimé, c’est d’être respecté. Ma vie a changé le jour où j’ai accepté ça. Je prends parfois des décisions impopulaires, mais toujours pour le bien de l’équipe.

- Glen Constantin

« Certains partent fâchés et ne comprennent jamais. D’autres quittent le Rouge et Or fâchés et m'écrivent une lettre cinq ans plus tard pour me dire que j’avais raison. »

L’ancien joueur de ligne défensive Jean-Alexandre Bernier avait parfois son entraîneur sur le dos.

« J’avais eu un relâchement à l’école et il m’avait critiqué durement, se rappelle Bernier. Personne ne fait l’unanimité, mais il est très respecté, et quand tu es respecté, tu peux être plus dur. Son regard parle beaucoup et peut être intimidant, surtout pour les recrues. »

Aujourd’hui, le coordonnateur du programme de football à la Polyvalente Deux-Montagnes n’hésite pas à demander conseil à son mentor.

« Glen, c’est du tough love, ajoute Pascal Masson. Ce n’est pas parce que tu n’es pas chouchouté ou flatté que tu ne reçois pas d’amour. Il faut savoir lire entre les lignes. »

L’obsession de Constantin pour l’excellence est à la fois sa plus grande force et sa plus grande faiblesse, selon l’ancien porteur de ballon étoile Sébastien Lévesque. Glen est un compétiteur acharné, et parfois, il manque de recul.

Lévesque admet que sa relation avec Constantin, qu’il qualifie de Scotty Bowman du football universitaire, était plutôt tiède.

« Glen n’avait pas eu à me recruter intensément, donc on n’avait pas appris à bien se connaître, confie Lévesque. Je n’avais pas beaucoup d’échanges avec lui. Maintenant que je suis entraîneur à McGill, je comprends que c’est impossible d’être proche de tous ses joueurs. J’ai fait des erreurs qui ont nui à l’équipe, et une fois que tu es sur sa liste noire, c’est dur d’en sortir. »

« Je n’oublierai jamais, après la Coupe Vanier perdue en 2011, qu’il m’avait pris dans ses bras et m’avait dit qu’il était fier de la persévérance que j’avais montrée. Aujourd’hui, quand je recrute des joueurs, le fait d’avoir été sous ses ordres m’aide énormément. C’est un homme rusé, et quand on parle de football ensemble, on est d’accord sur bien des choses. »

Dans le vestiaire du Rouge et Or, on peut lire : « Ceux qui restent seront champions ». En effet, rares sont ceux qui ont quitté Laval sans championnat.

Glen Constantin est humain. En 17 ans à la tête du Rouge et Or, il en a commis des erreurs, et pas seulement des bourdes stratégiques sur le terrain.

Il reconnaît qu’il a parfois été trop direct avec des joueurs et qu’il a tenu des propos blessants. Il a privilégié l’assimilation de connaissances au bien-être de l’individu. Ses regrets semblent sincères.

À ses yeux, il a commis sa plus grande erreur le 24 novembre 2005, avant le match de la Coupe Dunsmore entre les Carabins de l’Université de Montréal et son Rouge et Or à Québec.

Les Carabins refusaient de libérer le centre du terrain au moment de l’entrée du Rouge et Or. Les deux équipes sont entrées en collision frontale. Les esprits étaient survoltés, la bousculade, chaotique. Des lignes de côté, Constantin s’est précipité sur le terrain pour intervenir. Il a tiré Woodly Jean, un adversaire, par le collet. La photo a fait la une des journaux. Ce n’était pas chic.

Je ne suis pas fier de ça. Je m’étais validé avec le fait qu’un joueur adverse se trouvait par-dessus un de mes joueurs, mais c’était inacceptable de faire ça. Ça m’agace encore aujourd’hui.

- Glen Constantin

Woodly Jean ne lui en a pourtant jamais voulu. Les deux tournent aujourd’hui l’affrontement à la blague lorsqu’ils se croisent. Pour le colosse des Carabins, Constantin voulait simplement séparer les joueurs de deux équipes. Le contexte était hautement émotif, les acteurs, passionnés.

« Quand il m’a agrippé, je n’ai pas réalisé que c’était lui, parce que j’avais le casque sur les yeux. Sur le coup, je l’ai trouvé intense, mais c’était la cacophonie partout. C’était comme si à ce moment-là, Glen se sentait agressé, parce que l’image de perfection du Rouge et Or, qui faisait l’honneur de tout le Québec, avait été ternie. Il ne voulait pas ça.

« Quand tu es passionné, il arrive que les émotions prennent plus de place que le bon sens, ajoute Jean, aujourd’hui courtier en assurances et placements et entraîneur adjoint à McGill. Glen, c’est une bonne personne. »

Est-ce que Glen Constantin ira un jour entraîner dans la Ligue canadienne? Plusieurs en doutent. Lui le premier. Il n’aurait probablement pas la même liberté ni la même stabilité d’emploi qu’avec le Rouge et Or.

« Si tu m’invites comme chef, laisse-moi faire l’épicerie, lance Constantin. Si je n’ai pas les pleins pouvoirs, ça ne marchera pas. »

Constantin estime que ses défis se renouvellent constamment au niveau universitaire. L’ennui ne l’a pas gagné. Sa tâche, contrairement à ce que plusieurs pensent, ne se limite pas à gagner des matchs. Il s’implique dans tout, du design du vestiaire aux travaux de rénovation du Pavillon d’éducation physique et des sports (PEPS) de l’Université Laval.

« Ce n’est assurément pas par manque d’ambition qu’il demeure avec le Rouge et Or, analyse Matthieu Proulx. Ça prend quelqu’un d’ambitieux pour diriger un tel programme et le maintenir au sommet de la hiérarchie canadienne. En plus, il occupe le siège le plus confortable de tout le football au pays. »

Et pour Constantin, le football est un outil de métamorphose humaine.

« J’aime prendre des jeunes hommes dans des années critiques de leur vie et en faire de meilleures personnes. C’est pour ça que je fais ça. Ça va au-delà du sport. »

Glen Constantin (droite) et Marc Fortier
Glen Constantin (droite) et Marc Fortier
(Photo : Nathalie Martin)

Parce que l’obsession de la victoire de l’entraîneur n’est pas plus forte que son envie de bien conseiller ses protégés.

Quand Pascal Masson s’est blessé au camp d’entraînement des Stampeders de Calgary en 2005, il a appelé Constantin pour lui dire qu’il voulait quitter l’Alberta pour revenir disputer une cinquième et dernière année avec le Rouge et Or.

« Glen m’a dit : “Fais pas ça, ta place est avec les pros”, se rappelle Masson. Il avait l’occasion de récupérer un joueur étoile, et pourtant, il m’a dit de rester là-bas. Il m’a redonné confiance, et j’ai commencé ma carrière professionnelle. »

Comme Pascal Masson, Francesco Pepe Esposito a aussi joué pour le Rouge et Or avant de devenir entraîneur sous les ordres de Glen Constantin. Il est aujourd’hui coordonnateur du programme de football de l’Académie Saint-Louis, une école secondaire privée de la région de Québec.

Il a grandi dans le 20e arrondissement de Paris, un quartier dur. Glen Constantin a changé sa vie en le recrutant pour jouer avec le Rouge et Or en 2001. Esposito, au début de la vingtaine, était portier dans un bar et déjà père d’un jeune enfant. Une quinzaine de ses amis d’enfance sont aujourd’hui morts ou en prison. Sans Glen Constantin, il ferait peut-être partie de la statistique.

« Glen m’a permis de me sortir de cet environnement-là, confie Esposito. Je ne sais pas si j’aurais réussi ma vie si j’étais resté en France. »

Je lui dois tout. Il peut m’appeler à minuit, n’importe quand, et je vais débarquer l’aider. Mais quand je lui dis à quel point je suis reconnaissant, il me dit toujours de me taire.

- Francesco Pepe Esposito

Pour Esposito, Constantin est un père en Amérique. Quand il est arrivé avec le Rouge et Or, Constantin lui avait déniché une entrevue pour être portier au pub de l’Université Laval. Distrait, Esposito avait oublié le rendez-vous.

« L’image est encore claire dans ma tête, rappelle-t-il. Je levais des poids et je l’ai vu entrer avec sa face de gars pas content dans le miroir du gymnase. Je me disais : “Pauvre gars qui va se faire engueuler”. Ce gars, c’était moi, à ma grande surprise. Il me dit : “Si je t’ai emmené ici, c’est pas pour jouer au ballon, mais bien pour que tu changes de vie. Si tu me déçois de nouveau, c’est terminé”. »

Aujourd’hui, Esposito et sa famille sont heureux à Québec. Ironie du sort, il entraîne maintenant le fils de la conjointe de Constantin, un jeune que l’entraîneur du Rouge et Or considère comme son propre fils.

« Ça me fait chaud au cœur de pouvoir l’entraîner, mais je ne lui fais pas de faveur, affirme Esposito. Glen ne l’accepterait pas. »

Glen Constantin se voit encore entraîner le Rouge et Or pendant une dizaine d’années, mais il ne le sait pas exactement. Il a 52 ans et a encore le feu sacré.

S’il reste encore 10 ans, il aura été associé à l’Université Laval pendant 31 ans, soit la même durée que le règne de l’empereur Constantin sur l’Empire romain, au IVe siècle.

Cependant, la simple évocation de son départ semble impensable pour ses collègues.

« Si Glen quittait le Rouge et Or, il faudrait carrément repenser la structure du travail, avance Justin Éthier, entraîneur à l’attaque. Tu ne peux pas remplacer le dévouement de ce gars-là. Tu ne peux juste pas. »

Le coordonnateur à la défense, Marc Fortier, va plus loin. Il ne se voit même pas travailler sans Constantin.

« J’aurais de la misère à travailler pour un autre patron, parce que j’estime que c’est le meilleur patron du monde, confie Fortier. Il pourrait me congédier demain matin et je ne lui en voudrais pas. Je vis de ma passion grâce à lui. Il a regroupé les conditions gagnantes pour que notre travail soit agréable. »

« C’est un être extrêmement sensible derrière sa carapace, confie Mathieu Bertrand. C’est important pour lui qu’on se sente bien. Pour lui, nos familles sont très importantes. »

Mais Constantin, comme bien d’autres, s’inquiète pour son sport.

Cette saison, les foules ont diminué aux matchs de l’Université Laval, et les inscriptions au football scolaire sont à la baisse. La sécurité des joueurs est un sujet chaud. Les commotions cérébrales forcent le football à changer.

« Le football n’a pas le choix d’évoluer, sans quoi il va disparaître. J’ai donné des coups dans ma carrière pour lesquels je m’expulserais du match aujourd’hui », analyse Constantin.

Constantin, lui, a su évoluer et se réinventer au fil des années. C’est peut-être pourquoi il est encore là.

Et encore aussi fort.

Glen Constantin
(Photo : Radio-Canada/Pascal Ratthé)

Photo en couverture : Radio-Canada/Pascal Ratthé