Comment j'ai percé le cercle fermé des agents de la NFL

Sasha Ghavami 20 Sasha Ghavami Sasha Ghavami
Signature de Sasha Ghavami

À 26 ans, Sasha Ghavami est agent de joueurs de football. Lui, le petit gars de Deux-Montagnes, près de Montréal, représente 40 clients. C’est lui qui a aidé Laurent Duvernay-Tardif à atteindre la NFL en 2013 et à signer un lucratif contrat en février 2017 avec les Chiefs de Kansas City. Sasha raconte en détail leur route vers la NFL.

Par Sasha Ghavami, avocat et agent certifié NFLPA/CFLPA

Plus de 40 millions de dollars pour 5 ans. C’est énorme. C’est fou. Mais c’est ce que vaut mon ami Laurent Duvernay-Tardif.

L’entente a été conclue le jeudi 23 février vers 22 h 30. Avec mon collègue agent Chad Speck, on négociait depuis un mois avec les Chiefs de Kansas City pour une prolongation de contrat. Chad menait les négociations, mais lui et Laurent tenaient à ce que je fasse partie de l’équation.

On était loin de s’entendre au début. On a fait un compromis pour la durée du contrat, les Chiefs ont fait leur bout de chemin pour le salaire. Tout au long des négos, Laurent était nerveux. Il nous faisait confiance, mais il ne voulait pas qu’on l’échappe. Plusieurs fois, il était prêt à accepter une offre bien inférieure, mais je lui demandais de me faire confiance.

Une fois l’entente conclue, Chad et moi avons téléphoné à Laurent. On lui a expliqué les termes du contrat. Il s’est mis à pleurer de joie au téléphone. Nous étions tous en état de choc. C’est tellement d’argent, ça n’a pas de sens. Je suis allé le rejoindre chez lui. On a pris une bière tranquille avec des amis. On devait maintenant garder le secret.

On s'est rendus à Kansas City le dimanche, Laurent, sa copine Florence-Agathe Dubé-Moreau et moi. C’était important que Florence-Agathe soit avec nous parce qu’elle faisait partie intégrante du processus depuis le début de notre association. Grâce à son regard extérieur, elle a toujours été la voix de la raison.

On était tous ensemble quand il a officiellement signé son contrat le lundi, dans les bureaux de l’équipe. En chemin vers l’aéroport, j’ai reçu un appel d’un journaliste d’ESPN qui avait eu vent de l’entente. Je lui ai confirmé la nouvelle. Plusieurs médias québécois m’ont appelé dans les minutes qui ont suivi.

Pour moi, ce contrat bouclait la boucle. On était parti de rien, Laurent et moi, en 2013. Quatre ans plus tard, il devenait l’un des joueurs les mieux payés de la NFL à sa position.

Sasha Ghavami, Laurent Duvernay-Tardif et Florence-Agathe Dubé-Moreau à Kansas City lors de la signature du contrat.
Sasha Ghavami, Laurent Duvernay-Tardif et Florence-Agathe Dubé-Moreau à Kansas City lors de la signature du contrat.
(Photo : Gracieuseté Sasha Ghavami)

J’ai toujours voulu devenir agent de joueur. À 12 ans, je regardais déjà tous les bulletins de nouvelles sportives, en anglais et en français. Pour moi, Noël, c’était le 1er juillet : l’ouverture du marché des joueurs autonomes de la LNH.

Je prenais congé d’école à la date limite des échanges. J’ai toujours été fasciné par la business du sport. Je suis un nerd sportif assumé.

C’est au collège André-Grasset que j’ai rencontré Laurent Duvernay-Tardif. Il jouait au football, mais personne ne se doutait qu’il deviendrait le joueur qu’il est aujourd’hui. Jamais je n’aurais pensé devenir un jour son agent. Dans ma tête, mon accession au titre d’agent passerait par un stage dans une agence.

On s’est vu moins pendant nos années à l’université. On était tous les deux très occupés, chacun de notre côté. Lui en médecine, moi en droit. À l’hiver 2013, je suis parti en Australie dans le cadre d’un échange étudiant.

Au mois de mai, un ami commun m’a écrit pour me dire qu’il avait pris un verre avec Laurent la veille et que lui et moi devrions nous parler.

Laurent commençait à faire parler de lui en vue du prochain repêchage de la Ligue canadienne. Des agents l’appelaient, et il pensait à moi.

Laurent ne connaissait pas les agents qui le courtisaient. C’est simple, il ne connaissait rien du football professionnel. Des équipes de la NFL appelaient à McGill pour obtenir des informations à son sujet, mais il ne semblait pas saisir l’ampleur de ce qui lui arrivait.

Il m’a demandé au téléphone si je voulais être son agent. Je n’en revenais pas. J’ai dit que je voulais bien, mais qu’il devait d’abord rencontrer d’autres agents. On a raccroché et je n’ai pas dormi de la nuit. J’avais un plan de match à peaufiner. Moi qui vivais un voyage de rêve en Australie, je ressentais soudainement un urgent besoin de rentrer à Montréal.

Le lendemain de mon retour, en juin, j’ai rencontré Laurent à la brasserie Benelux, rue Sherbrooke. Encore aujourd’hui, cet établissement me rend nostalgique parce que c’est là que notre aventure a réellement décollé.

J’ai présenté mon plan à Laurent et il m’a dit : « On y va. Je ne sais pas ce que ça va donner, mais je sais qu’on va avoir du plaisir. »

J’étais tellement fébrile.

Sasha Ghavami et Laurent Duvernay-Tardif
Sasha Ghavami et Laurent Duvernay-Tardif
(Photo : Radio-Canada/Alain Décarie)

La première partie de mon plan consistait à assembler un maximum de données au sujet de Laurent et à les comparer à celles des espoirs au repêchage de la NFL. Puis, je devais trouver un agent parce que je n’étais pas qualifié pour le représenter. Pour être agent dans la NFL, il faut être avocat ou encore détenir une maîtrise et réussir un examen. Or, je n’allais entreprendre mes études au Barreau que quelques mois plus tard.

J’avais beaucoup de volonté, mais il me manquait les contacts.

J’ai donc commencé ma recherche pour trouver un agent à qui m’associer. J’avais des critères bien précis. J’ai discuté avec Joseph Linta, l’agent du quart Joe Flacco. Ça n’a pas été concluant. Je suis ensuite entré en contact avec Chad Speck. Pourquoi lui? Il était l’agent de Vaughn Martin, un joueur qui avait fait le saut du football universitaire canadien à la NFL.

La première fois que j’ai appelé à l’agence pour leur parler de Laurent, j’avais l’impression qu’on était sur le point de me raccrocher la ligne au nez. Le ton a changé quand je leur ai transmis les résultats de Laurent à de récents tests physiques. On m’a alors dit que Chad allait me rappeler bientôt. Ça lui a pris deux minutes.

Pendant ce temps, Laurent brillait sur le terrain à sa quatrième saison avec McGill. Il a remporté le prix du meilleur joueur de ligne du football universitaire canadien.

En novembre, on s’est rendu au Tennessee pour rencontrer Chad et son équipe. Ça a cliqué tout de suite.

Laurent et moi avons ensuite rempli notre contrat pour la Ligue canadienne, où je pouvais être son agent. Dans la section « compensation » du formulaire, Laurent a écrit : à la discrétion du joueur. Quand on l’a soumis, la LCF m’a rappelé parce que c’était la première fois qu’ils voyaient ça plutôt qu’un pourcentage du salaire du joueur. J’ai dit : « C’est étrange, mais c’est sa volonté. »

La norme dans la LCF, c’est que 3 % du salaire du joueur est remis à son agent. Dans la NFL, c’est 1,5 %. Mais pour Laurent et moi, l’amitié a toujours été plus importante que l’argent.

À partir de novembre 2013, tout s’est accéléré. Laurent était de plus en plus médiatisé. On sentait qu’il se passait quelque chose de spécial. En décembre, il a reçu une invitation pour le Shrine Game en Floride. Ce match oppose chaque année des espoirs au repêchage de la NFL qui sont normalement sélectionnés entre les troisième et septième tours.

Laurent aurait donc la chance de se mesurer à des joueurs de gros programmes de la NCAA devant les yeux des recruteurs de toutes les équipes de la NFL.

Le match a eu lieu en janvier à Tampa. Je tenais à y être parce que c’était intimidant pour Laurent.

Sasha Ghavami
Sasha Ghavami
(Photo : Radio-Canada/Alain Décarie)

La semaine avant son départ, j’avais passé deux nuits blanches à lui préparer des dossiers sur les joueurs qu’il allait affronter : poids, taille, statistiques, forces, faiblesses, extraits vidéo, etc. Je voulais qu’il puisse bien étudier ses adversaires pour paraître le mieux possible.

Je m’amusais comme un fou à le préparer. Et je le faisais gratuitement. À ce moment, on ne parlait pas d’argent.

Arrivé à Tampa, j’étais vraiment impressionné. Moi, le petit gars de 22 ans, j’avais accès aux 32 équipes de la NFL. J’étais sans mot.

Le dimanche, j’étais au resto de l’hôtel. Deux recruteurs des Seahawks de Seattle se trouvaient sur la terrasse et regardaient un match à la télé. J’avais le coeur qui battait à 100 milles à l’heure. Je ne les connaissais pas, mais je savais que je devais leur parler.

Je me sentais comme un petit gars gêné, à son premier bal au secondaire, qui ne sait pas comment approcher une fille pour danser. J’ai foncé et j’ai réalisé que c’était Scott Fitterer, le recruteur en chef des Seahawks. On a jasé un peu. Il m’a demandé qui était mon client ici. C’est là que j’ai pleinement réalisé que j’étais un agent.

Après leur départ, j’ai fini mon verre et la première chose que j’ai faite, c’est d’appeler ma mère pour lui raconter ce que je venais de vivre. Je n’en revenais pas. Je touchais à mon rêve. Ça peut sembler banal, mais pour moi, c’était un accomplissement.

Le lendemain, lors des entraînements, Laurent a laissé une forte impression. Pendant ce temps, Chad Speck me présentait aux recruteurs aux abords du terrain. J’étais stressé de rencontrer tout ce monde. Mais, surtout, je voulais que Laurent ait du succès sur le terrain. Je suis son agent, mais avant tout son ami.

À un moment donné, Thomas Dimitroff, le directeur général des Falcons d’Atlanta, est venu se présenter. Il m’a dit qu’il avait grandi à Guelph, en Ontario. Il a ensuite arrêté Dave Caldwell, le DG des Jaguars de Jacksonville, qui passait devant nous pour me le présenter.

Tout allait tellement vite. Je ne saisissais pas ce qui était en train de se passer. Moi, Sasha Ghavami, j’étais entré dans le cercle très fermé de la NFL. Je n’avais encore rien accompli, mais j’étais là et c’est tout ce qui comptait. Je vivais un rêve éveillé.

Quand j’ai vu tous les recruteurs aller à la rencontre de Laurent après le Shrine Game, j’avais ma confirmation : mon ami jouerait dans la NFL.

L’étape suivante consistait à organiser une pro day, une journée au cours de laquelle Laurent devait montrer ses habiletés dans une série de tests physiques. C’est moi qui ai tout organisé. Chad s’occupait d’inviter les équipes.

J’ai réservé le gymnase et le buffet pour bien traiter les recruteurs des neuf équipes de la NFL qui sont venus. J’avais invité une trentaine de membres des médias. Je suis convaincu que la présence de nombreuses caméras a pu jouer un rôle sur l’inconscient des dépisteurs. Mais je le faisais surtout parce que Laurent méritait toute cette attention.

La veille de la pro day, j’étais vraiment nerveux. J’avais hâte. J’ai à peine dormi la nuit précédente. Le matin de l’événement, j’étais en route quand mon téléphone a sonné. C’était Laurent. Sa voix était faible, il avait l’air en piteux état.

« Sasha, je pense que j’ai pogné un virus à l’hôpital, j’ai la gastro. »

- Tab... Tu me niaises???

- Non, désolé. Il va falloir que tu annules tout.

Il savait que j’allais le faire. Juste avant de raccrocher, il s’est mis à rire.

- Non non, c’est pas vrai Sasha, j’arrive dans 30 minutes. On va avoir du fun aujourd’hui.

Ça m’a vraiment calmé. J’ai compris que Laurent était en plein contrôle.

Il a offert des performances au-delà des attentes. J’étais sur un nuage. J’avais 22 ans, la NFL était débarquée à Montréal et on avait gagné notre pari.

On savait toutefois que le boulot n’était pas terminé. Les visites allaient se multiplier jusqu’au repêchage.

C’était mon rôle de coordonner les visites dans les villes américaines. J’étais avec lui quand on a convaincu la Faculté de médecine de McGill de lui permettre de prendre une pause d’un an.

Je lui envoyais des rapports sur chaque équipe pour qu’il sache à quoi s’en tenir une fois en entrevue là-bas. Je lui présentais les membres de l’équipe, les forces et faiblesses, tout ce qu’il devait savoir.

En fait, il ne connaissait rien. Je devais tout préparer pour lui. À Kansas City, il n’avait même pas reconnu l’entraîneur-chef Andy Reid quand il s’était présenté. Ce n’était pas un manque de respect, mais Laurent ne regardait jamais la NFL à la télé. Il a marqué des points avec son authenticité.

Je me souviens aussi qu’à la pro day le recruteur des Raiders d’Oakland lui avait demandé ce qu’il connaissait de l’équipe. Laurent avait répondu qu’il ne savait rien mis à part le fait qu’elle jouait dans un stade merdique. Heureusement, le dépisteur avait ri. Il n’est pas stressé, Laurent. Je m’en faisais plus que lui, mettons...

Pendant mes cours au barreau, je passais mon temps à texter Laurent et à envoyer des courriels. Parfois, j’avais une main sur le téléphone et l’autre levée pour poser une question. J’ai réussi mon barreau avec 79 %, une dizaine de points en haut de la moyenne. Je suis convaincu que j’aurais obtenu un moins bon résultat si je n’avais pas mené le projet NFL en même temps.

Plusieurs collègues de classe me jugeaient parce que je sortais souvent de la salle de cours pour parler au téléphone. Je voulais leur prouver, par pur orgueil, qu’ils avaient tort.

Ironiquement, j’ai passé l’examen du barreau le jour du premier tour du repêchage de la NFL, en mai 2014.

Le samedi avant le repêchage, j’étais chez un ami. On s’est arrêté pour une pause et l'on a ouvert la télé à NFL Network. Par hasard, au même moment, Mike Mayock, un analyste réputé, déterminait Laurent comme la carte cachée du repêchage. On n’en revenait pas. On était surpris et sous le choc.

J’ai réalisé tout le chemin parcouru en moins d’un an. On était passé de rien à « possible carte cachée » du repêchage de la NFL.

Le soir du premier tour, le jeudi, j’étais seul chez moi. J’ai regardé par curiosité. Le lendemain, pour les deuxième et troisième tours, nous étions une dizaine réunis à la maison de mes parents, où j’ai grandi à Deux-Montagnes. Laurent est arrivé en retard. Il a été retenu à l’hôpital parce qu’il assistait un collègue pour une césarienne de jumeaux. Laurent n’a pas été choisi.

Le samedi, c’était le gros party à la maison. Nous étions une cinquantaine. Les amis et la famille de Laurent étaient là. Au sixième tour, on commençait à être nerveux. Des équipes m’appelaient pour signifier leur intérêt d’embaucher Laurent comme joueur autonome si jamais il n’était pas repêché. Je commençais à être stressé.

Puis, à la 200e sélection, le téléphone a sonné. Les Chiefs étaient au bout du fil. On sautait tous de joie.

Je n’arrive toujours pas à décrire avec justesse ce que j’ai ressenti ce jour-là. Je rêvais à ça depuis toujours. Et là, à 22 ans, c’était encore mieux que je l’espérais parce que mon client était, avant tout, mon meilleur chum.

J’ai tellement été touché quand Laurent a pris le temps de me remercier devant tout le monde. J’étais juste là pour aider. C’est lui qui a été repêché, pas moi. Il avait le motton. Je le sentais très reconnaissant.

Le soir, on est sortis tous ensemble parce qu’il partait dès le lendemain matin pour Kansas City.

C’était une soirée très émouvante. Au bar, j’ai pleuré. Le moment était tellement grand. Je l’ai remercié de m’avoir permis d’accomplir mon rêve. Et je lui ai dit qu’il nous restait tellement d’objectifs à atteindre encore.

Je n’ai jamais pensé que ça pouvait être aussi beau de vivre tout ça. C’était le meilleur feeling de ma vie. J’ai été à la bonne place au bon moment. Je souhaite à tout le monde de vivre des sensations aussi fortes.

J’ai failli tout lâcher en juillet 2015. J’étais à Washington pour passer mes examens pour obtenir mon certificat d’agent de la NFL. Après la première journée, j’ai appelé ma copine pour lui dire que, finalement, ce n’était pas un métier fait pour moi.

Je me rendais compte que mon rêve de jeunesse devenait une job. Dans les cours, tout le monde ne parlait que d’argent. Toutes les questions avant les examens n’étaient liées qu’à l’argent. C’est fou, mais je ne suis pas à l’argent. Je persiste à croire qu’on peut être agent pour d’autres raisons.

Ma copine, Anna-Maria, m’a toutefois raisonné. « Ne laisse pas les autres dicter ta façon de voir ton travail. Fais les examens et on verra ensuite. »

Elle a eu raison. J’ai réussi l’examen. À ma connaissance, je suis le premier Québécois à être un agent dans la NFL.

Laurent Duvernay-Tardif
Laurent Duvernay-Tardif
(Photo : Getty Images/Sean M. Haffey)

L’année qui a suivi le repêchage de Laurent n’a pas été évidente. J’étais Sasha Ghavami, l’ami et l’agent de Laurent Duvernay-Tardif. Je voulais être Sasha Ghavami, l’agent.

J’ai vécu un down. Je me demandais si j’allais revivre des émotions aussi fortes dans ma vie. J’ai réalisé et accepté que peut-être rien ne battrait ces moments. Mais je voulais laisser ma marque et prouver que je n’étais pas un one man show. Je voulais représenter d’autres athlètes.

J’ai essuyé plusieurs refus de joueurs universitaires canadiens. J’étais jeune et plusieurs pensaient que je n’étais qu’un feu de paille. J’ai compris qu’on allait souvent me dire non, et c’est correct.

Aujourd’hui, quand j’aborde un joueur, je lui dis ce que je peux et ce que je ne peux pas faire pour lui. Les beaux parleurs sont nombreux. Je préfère miser sur l’honnêteté.

Quand on parle agent, les gens ne pensent souvent qu’à l’argent et à la commission qu’ils devront lui remettre. Mais si tu penses juste à l’argent, tu vas être déçu bien vite. C’est tellement dur de gagner sa vie dans cette industrie-là. Tu dois dépenser beaucoup au début avant de faire une cenne.

Je ne sais pas si je serai agent toute ma vie. Les agents, c’est comme une mode. Parfois, tu es tendance et, rapidement, tu ne l’es plus. C’est pourquoi je tiens à poursuivre ma carrière d’avocat en même temps.

C’est dur financièrement d’être agent à temps plein tout en ayant le plaisir que j’ai présentement. C’est malsain de me fier uniquement à des athlètes pour assurer mes revenus. C’est insécurisant, surtout au football, où les contrats ne sont pas garantis.

Je ne me fie pas à ça pour payer mon loyer et c’est tant mieux. Pour être agent à temps plein, il faut d’abord avoir un bon coussin financier.

Récemment, un de mes joueurs s’est blessé. Quand il a été retranché, je n’ai pas pensé à mon portefeuille, j’ai pensé à lui. Je l’adore. Si j’avais compté sur cette commission pour vivre, ma relation avec lui aurait été très différente.

L’amitié entre Laurent et moi a évolué depuis quatre ans. Notre lien est encore plus fort qu’avant. On a vécu des aventures extraordinaires ensemble. On sait qu’on sera toujours là l’un pour l’autre. On a une confiance mutuelle énorme.

Après chaque match, il m’envoie le même texto : « Comment t’as trouvé ça? » C’est flatteur.

Ça nous résume bien. Peu importe ce qu’on fait et où l’on est, on a encore cette proximité-là. Des liens très forts nous unissent.

On est le grand frère de l’autre, à tour de rôle. Il me conseille aussi sur des décisions de vie ou de carrière. Quand il vit des situations délicates, il se fie à moi.

Je n’ai jamais été jaloux de lui. On a chacun nos forces, nos faiblesses et nos accomplissements. Je suis très content de l’avoir aidé.

L'agent Sasha Ghavami (droite) et son client Laurent Duvernay-Tardif
L'agent Sasha Ghavami (droite) et son client Laurent Duvernay-Tardif
(Photo : Radio-Canada/Alain Décarie)

Je vais vous faire une confession : Laurent mérite toute notre admiration, mais les gens ne réalisent pas à quel point il est désorganisé. Je me rappelle à l’université, par exemple, je trouvais des cartes bancaires qui traînaient dans sa voiture avec son NIP collé à un bout de papier.

Il est au sommet de son art au football en plus de mener ses études en médecine de front. Il fait partie de l’élite de deux disciplines. Mais gérer sa propre vie, c’est n’est pas sa force! Je l’ai toujours connu comme ça et il n’a pas changé.

Je lui répète toujours qu’il est tout croche. Mais quand c’est le temps de performer, il est extraordinaire. Certaines personnes ont besoin d’être organisées pour réussir. Pas lui.

C’est pour ça qu’on se complète si bien. J’ai apporté un aspect structurant à sa démarche. Sa copine Florence-Agathe aussi l’aide à être un tant soit peu ordonné. Ce n’est pas lui qui aurait envoyé des courriels ou des séquences vidéo aux équipes. Ce n’est pas de la paresse, loin de là.

Laurent est un esprit libre. Il vit au jour le jour. Go with the flow tout le temps.

Un agent, c’est comme un morceau de vêtement : il faut que ça fasse bien. Je ne le prends plus personnel quand on me dit non. Ça prend parfois un pas de recul pour mieux avancer.

Un deuxième client a atteint la NFL en 2016 : Elie Bouka, un demi défensif québécois qui a joué au football universitaire à Calgary. J’avais à ce moment 24 ans et j’ai mené moi-même les négociations pour lui faire signer un contrat de joueur autonome avec les Cardinals de l’Arizona.

Quand je lui ai annoncé au téléphone, il s’est mis à pleurer. J’étais très fier de mon travail.

Puis, Antony Auclair a signé cette année un contrat avec les Buccaneers de Tampa Bay. Je lui ai fait suivre un parcours similaire à celui de Laurent, trois ans plus tard. J’ai aussi organisé une pro day, à Québec, en collaboration avec le Rouge et Or.

Anthony Auclair et Sasha Ghavami au camp d’entraînement des Buccaneers de Tampa Bay
Anthony Auclair et Sasha Ghavami au camp d’entraînement des Buccaneers de Tampa Bay
(Photo : Courtoisie Sasha Ghavami)

J’ai tellement grandi en trois ans comme agent. Quand je suis retourné au Shrine Game, en janvier 2017, les recruteurs me connaissaient et venaient me parler. Je me sens maintenant vraiment à ma place. Les recruteurs américains me demandent même de les aiguiller sur le talent québécois! C’est fou, je suis un peu rendu leur référence.

J’ai appris à aimer ce milieu parce que je fais les choses à ma façon, selon mes valeurs. Mes clients sont vraiment de bonnes personnes. J’ai tellement de plaisir.

Est-ce qu’un jour, je serai un joueur aussi important au football que Pat Brisson l’est au hockey? J’admire son parcours. Mais quand il est entré dans l’industrie, le contexte était fort différent. Il y avait de la place. Aujourd’hui, il y a tellement d’agents.

Je veux simplement amener d’autres joueurs aux portes de la NFL.

J’ai beaucoup appris sur moi au cours des dernières années. Je suis fier du travail accompli. Je me sens prêt à relever tous les défis. Plusieurs me demandent si je ferai un jour de la politique. Je ne pense pas, mais je ne serais pas surpris que Laurent en fasse.

J’ai toujours été un gars fonceur et confiant. Ça ne changera pas. Si je peux percer dans la NFL à 22 ans, il n’y a rien que je ne puisse pas faire.

Laurent Duvernay-Tardif et Sasha Ghavami
Laurent Duvernay-Tardif et Sasha Ghavami
(Photo : Radio-Canada/Alain Décarie)

Propos recueillis par Antoine Deshaies

Photo en couverture : Radio-Canada/Alain Décarie