De Rosemère à l’Université du Michigan

Par Benjamin St-Juste, 19 ans, demi de coin des Wolverines

Ma mère y a toujours cru.

Elle y a cru dès ma première année de football au secondaire, avec les Loups de l’École Curé-Antoine-Labelle de Laval. J’avais 15 ans. Déjà, elle m’imprimait des infos sur des camps de perfectionnement de football aux États-Unis.

Moi, je ne voulais rien savoir. Je ne pensais même pas à ça.

Elle me disait aussi : « Benjamin, si tu veux un jour jouer pour une université américaine, il faut que tu fasses tes cours de maths et de sciences enrichis ».

« Non, je n’ai pas besoin de tout ça, Maman », que je lui répondais.

Mais tout ce temps-là, elle avait raison.

Des années plus tard, j’ai suivi en mode rattrapage et réussi mes cours enrichis. Et j’ai participé à des camps aux États-Unis.

Et à moins d’une catastrophe, le 2 septembre prochain, je passerai dans le tunnel qui sépare le vestiaire du terrain du AT&T Stadium d’Arlington, au Texas. Le stade des Cowboys de Dallas. J’aurai sur moi l’uniforme des Wolverines de l’Université du Michigan et j’irai affronter les Gators de la Floride pour notre premier match de la saison.

Les Wolverines. L’un des plus prestigieux programmes de football en Amérique, dirigé par Jim Harbaugh, ancien entraîneur dans la NFL. Dans une grande université sur le plan de la qualité de l’enseignement aussi.

Moi, Benjamin St-Juste, 19 ans, de Rosemère, au Québec. Moi que personne aux États-Unis ne connaissait il n’y a pas si longtemps.

Le Michigan Stadium
Le Michigan Stadium Photo : Gregory Shamus/Getty Images

Pourtant, le 31 décembre dernier, veille du jour de l’An, je ramassais mes derniers trucs personnels et je quittais ma chambre de la maison familiale pour rouler, avec mes parents, vers ma nouvelle vie, au Michigan. C’est là que je vais étudier et jouer au football pendant les quatre prochaines années.

Ma mère Louise et mon père Wilbert ont toujours été là pour moi, ils m’ont toujours soutenu. C’est vraiment en grande partie grâce à eux si je suis maintenant à Ann Arbour. À l’Université du Michigan, qui m’a offert une bourse d’études complète après m’avoir évalué lors d’un camp à l’été 2015. Là encore, un camp auquel ma mère m’avait fortement incité à participer.

C’est grâce à eux, mais aussi grâce à moi. Parce que j’ai été choyé sur le plan athlétique, mais surtout parce que j’ai travaillé, travaillé et encore travaillé. Et parce que j’ai choisi de transformer en sources de motivation les coups durs que j’ai encaissés au fil des années et les critiques de ceux qui ont douté de moi.

Parce qu’il a fallu que je vive des bas pour avoir des hauts.

Benjamin St-Juste (en avant-plan) à 12 ans avec les Wildcats de Laurentides-Lanaudière, sur le terrain situé à Blainville.
Benjamin St-Juste (en avant-plan) à 12 ans avec les Wildcats de Laurentides-Lanaudière, sur le terrain situé à Blainville. Photo courtoisie : Benjamin St-Juste

Après avoir joué pendant mes premières années comme demi de sûreté avec les Wildcats de Laurentides-Lanaudière, au football civil, je suis devenu demi de coin avec les Loups. J’ai rejoint l’équipe en secondaire 4 à 1,77 m (5 pi 10 po) et 68 kg (150 lb); à la fin de mon secondaire 5, je mesurais 1,90 m (6 pi 3 po) et je pesais 79 kg (175 lb). Après, j’ai décidé d’aller jouer avec les Spartiates du Cégep du Vieux-Montréal. Tout allait bien.

Mais les choses allaient changer.

Pendant cet été 2014, j’ai aussi participé au camp de sélection d’Équipe Québec. Le dernier jour des coupes, j’ai été retranché.

J’étais bouleversé, d’autant plus que plusieurs de mes amis avaient été choisis, et que je m’étais entraîné vraiment fort.

Plus tard cet automne-là, pendant ma première saison avec les Spartiates, je n’ai joué que deux ou trois matchs.

Au lieu de m’abattre, ces deux déceptions-là m’ont fouetté, m’ont motivé. Je savais que je pouvais être meilleur que ça. Ma mère aussi voyait que j’avais du potentiel, mais que je ne l’exploitais pas assez. Alors elle m’a encouragé à m’entraîner plus sérieusement. J’ai commencé à travailler en gymnase et à aller courir sur la piste du Centre Claude-Robillard avec le préparateur physique Marc-Élie Toussaint.

Avant ça, je ne fréquentais pas les gyms. Je jouais juste pour le plaisir. Je n’avais pas encore de but, de source de motivation pour m’investir. Je faisais juste jouer, comme ça. Pour le fun.

Ces deux échecs-là m’ont fait changer d’attitude.

Aussi, ma mère continuait toujours à me suggérer de participer à des camps de perfectionnement aux États-Unis.

Benjamin et sa mère, Louise Valiquette, dans le vestiaire des Wolverines.
Benjamin et sa mère, Louise Valiquette, dans le vestiaire des Wolverines. Photo courtoisie : Benjamin St-Juste

L’été suivant, mes parents m’ont finalement conduit à mon premier camp, à Albany, dans l’État de New York : le National Underclassmen Combine.

J’y allais simplement pour me comparer aux autres. Je suis ressorti de là avec le titre de joueur par excellence du camp. C’est l’événement qui a semé l’ambition de la NCAA dans mon esprit.

À partir de là, tout a changé. J’étais toujours, toujours sur le terrain en train de m’entraîner, de faire des exercices, tout ce qui pourrait me permettre d’améliorer ma technique. La technique, c’est crucial pour un demi de coin.

Mais surtout, j’ai trouvé quelqu’un avec qui m’entraîner, qui partageait ma passion et mes ambitions : Jérémie Dominique. On s’entraînait tout le temps.

Tout le temps. Chaque jour.

D’ailleurs, Jérémie, un demi défensif, jouera l’an prochain pour l’Université d’Hawaï.

Plus tard pendant l’été 2015, après ce premier camp à Albany, mes parents devaient se rendre au Michigan parce que mon père y avait une possibilité d’emploi. J’ai donc cherché un camp qui se tiendrait en même temps dans les environs. Celui des Wolverines est apparu dans mes recherches.

Mes parents m’y ont déposé, puis sont repartis ailleurs dans l’État. Quatre jours plus tard, à l’invitation de l’équipe d’entraîneurs, ils étaient de retour pour visiter le campus avec moi. Puis, on s’est retrouvés dans le bureau de coach Jim Harbaugh, qui m’a officiellement offert une bourse d’études complète.

Je me souviens d’avoir entendu mes parents, plus tard, me dire : « Tu te rends compte? T’as une bourse de l’Université du Michigan! Es-tu content? Me semble que ça ne paraît pas! »

De retour au Québec, mes amis avaient la même réaction que mes parents. Ils me disaient : « Tu t’en vas là-bas! C’est fou! »

Je ne suis pas un gars qui montre ses émotions. Je garde ça pour moi. Mais aussi, si j’affichais cette attitude-là, c’est que je pensais à tout le travail qui m’attendait. J’étais heureux et fier de moi, mais je savais ce qui m’attendait : je devrais travailler plus fort que jamais auparavant.

Et pas seulement sur le plan sportif.

Dès que je suis rentré chez moi, je savais que je devais embrayer à l’école, parce que je devais obtenir mon diplôme d’études collégiales au plus tard en décembre 2016. Alors je pensais juste à ça : l’école, l’école, l’école.

J’ai toujours été un assez bon étudiant. J’ai un peu niaisé au secondaire, mais une fois au cégep, j’ai pris les études très au sérieux.

À la session d’automne 2015, je me suis donc inscrit à sept cours au cégep. Je devais aussi étudier et me préparer pour le S.A.T., un test d’aptitudes obligatoire pour être admis dans une université américaine. Il fallait également que je suive à distance un cours enrichi de sciences du secondaire (parce que je n’avais pas suivi les conseils de ma mère…). À la session d’hiver, même chose : sept cours au cégep, mon cours enrichi de mathématiques du secondaire à distance , en plus de deux cours préuniversitaires à distance. Cette session-là, j’avais donc 10 cours à mon horaire.

Ça n’a pas été facile, d’autant plus que pendant tout ce temps-là, je continuais de m’entraîner fort. Malgré ça, j’ai réussi tous mes cours, et avec de bonnes notes.

Parce que je savais que plusieurs doutaient de moi au sud de la frontière, côté football. Là-bas, j’étais encore un inconnu malgré ma bourse d’études. Je le constatais sur les médias sociaux : « Mais c’est qui, ce Canadien? » « Il est vraiment si bon que ça? »

Benjamin St-Juste à l’entraînement
Benjamin St-Juste à l’entraînement Photo : 247Sports.com

C’est qu’habituellement, le processus de recrutement ne se passe pas comme ça. D’habitude, les joueurs sont déjà connus des observateurs à l’école secondaire, et ils participent à des camps d’évaluation. Là, ils sont cotés sur des sites Internet spécialisés comme 247Sports, Rivals et ESPN. Moi, parce que j’étais du Québec, je n’étais classé nulle part.

C’est pour ça que l’apparition de mon nom comme prochaine recrue chez les Wolverines a fait réagir ceux qui suivent de près le football universitaire là-bas.

Autre embûche : cet automne-là, j’ai perdu mon poste de partant chez les Spartiates.

Aujourd’hui, j’attribue cette situation-là au fait que je ne suis pas démonstratif. Je pense que les entraîneurs croyaient que je ne prenais pas mon travail à cœur.

Mais j’ai décidé d’en parler et finalement, j’ai récupéré mon poste de partant. Mais ça a quand même été une situation que j’ai dû gérer.

En plus de ma tâche scolaire, j’ai travaillé encore plus fort à l’entraînement. Une fois que le printemps est arrivé, j’ai décidé de participer à deux camps importants : celui d’Under Armour et celui de Nike, tous les deux au New Jersey au début du mois de mai 2016. Tout s’est très bien déroulé pour moi, au point où j’ai été invité à un troisième camp, le Nike – The Opening Finals, en Oregon, en juin. C’est un camp qui regroupe les 160 meilleurs espoirs d’écoles secondaires en Amérique du Nord.

Pour moi, c’était la cerise sur le gâteau. Le Nike National Headquarter, c’est fabuleux. On était entraînés par plusieurs joueurs ou anciens joueurs de la NFL. L’entraîneur de mon équipe était Willie McGinest, ancien secondeur des Patriots de la Nouvelle-Angleterre. Le porteur de ballon Todd Gurley, des Rams de Los Angeles, était là aussi. Ça a été toute une expérience. Pour finir, j’ai été nommé dans l’équipe d’étoiles du camp.

Quand mon nom était finalement apparu sur quelques sites spécialisés, après l’obtention de ma bourse d’études, on m’avait donné la note de deux étoiles sur cinq. La base. Mais après ces deux camps-là, j’affichais quatre étoiles.

Je suis donc arrivé à Ann Arbour le 1er janvier dernier, dans la voiture familiale remplie. Les premiers jours, on m’a fait visiter le campus, montré où je devais aller chercher mes livres et fait voir les endroits que j’allais fréquenter pendant les quatre prochaines années.

Quelques jours après mon arrivée, coach Harbaugh m’a invité à la maison de ses grands-parents pour un souper avec toutes les autres recrues que les Wolverines ont accueillies cet hiver. J’étais là, assis à la table du coach avec mes nouveaux coéquipiers. On a passé de beaux moments. Coach Harbaugh, malgré son nom et son aura, n’est pas aussi intimidant qu’on l’imagine. C’est agréable de discuter avec lui.

Après quelques jours, mes parents sont partis. Ils n’étaient pas trop tristes – ils étaient surtout heureux pour moi.

Il n’y a pas vraiment eu de moment où le fait de faire partie de la famille des Wolverines m’a frappé. Ça s’est fait graduellement. Chaque jour, je réalise que je suis ici maintenant.

L’adaptation à l’université s’est bien faite pour moi. En fait, c’est très semblable au cégep. D’ailleurs, c’est plus facile de s’adapter pour un étudiant québécois que pour un jeune américain qui sort du secondaire. Par exemple, je n’étais pas déstabilisé par le fait que je devais bâtir mon horaire : je l’avais déjà fait au cégep. Les travaux aussi se ressemblent, comme la dynamique interactive des cours.

Le défi le plus important pour moi, c’était l’anglais, mais encore là, j’y étais déjà habitué. J’ai toujours eu des amis anglophones, et les camps de football m’avaient aussi aidé.

Jim Harbaugh
Jim Harbaugh Photo : Gregory Shamus/Getty Images

Non, ça ne m’a pas encore frappé. En fait, je pense que la prochaine grande poussée d’émotion que je vais vivre, ce sera lors de notre premier match, en septembre, dans le tunnel qui mène au terrain. Et le samedi suivant, le 9, contre Cincinnati : mon premier match au Michigan Stadium, « The Big House », le plus grand stade en Amérique du Nord avec ses 107 601 places.

C’est vraiment là que je vais me dire que grâce à tous mes efforts, ça y est, j’y suis arrivé.

Mais encore là, mon parcours sera loin d’être terminé. Le travail ne fera que commencer.

Si je pense à la NFL? Ben oui, j’y pense. Il faut avoir cette mentalité-là. Il faut viser le prochain niveau si on espère un jour l’atteindre. Si on se contente du niveau auquel on se trouve, jamais on n’ira plus loin. J’en suis la preuve vivante.

Quand j’avais 9 ans et que je jouais au hockey dehors avec mes amis sur la Rive-Nord, au Québec, quelles étaient mes chances d’obtenir un jour une bourse pour me retrouver où je suis maintenant?

Nulles, vraiment.

Il m’a fallu du temps pour réaliser mon potentiel. Mes parents y ont cru bien avant. Moi, je n’aurais jamais pensé un jour jouer dans la NCAA.

Alors aujourd’hui, je les remercie, c’est sûr. Je remercie aussi Alain Gauvin, Yves St-Denis et Éric Poirier, mes premiers entraîneurs avec les Wildcats. Ce sont eux qui m’ont fait aimer le foot lors de mes premières années. Je pense aussi à Renaldo Sagesse, maintenant entraîneur en chef des Spartiates, qui a lui-même déjà joué au Michigan. Ces personnes-là m’ont toujours donné l’heure juste et ont cru en moi. Je pense à Steve Alexandre, conseiller pédagogique et responsable du programme de football au Vieux. Je pense aussi à Holly Smith, une amie de la famille basée au Michigan. C’est elle qui m’a beaucoup aidé à démêler ce qu’il fallait que je fasse, côté scolaire, pour pouvoir être accepté dans une université américaine.

La fanfare des Wolverines du Michigan
La fanfare des Wolverines du Michigan Photo : Christian Peterson/Getty Images

Mais je pense aussi aux autres, à tous ceux qui ont douté. À ceux qui m’ont dit que je n’y arriverais jamais. À ceux qui ont parlé dans mon dos. Et aux difficultés qui m’ont forgé, comme le fait d’être retranché d’Équipe Québec ou laissé sur le banc chez les Spartiates. Ces événements ont fait de moi qui je suis aujourd’hui.

Ce qu’il me reste à faire maintenant? Les trois demis de coin réguliers des Wolverines l’an passé sont partis. Pour obtenir un poste, je vais devoir me battre contre certains joueurs de deuxième année et une autre recrue comme moi. Mais si je fais bien ce que j’ai à faire, je serai partant ou encore je participerai à une rotation.

C’est à cette tâche que je m’attaque maintenant.

Depuis que j’ai obtenu ma bourse, beaucoup de jeunes, dont des amis et des coéquipiers de mon jeune frère de 12 ans, me contactent pour que je leur donne des trucs pour qu’ils puissent, eux aussi, attirer l’attention d’un important programme de football universitaire.

Alors mes conseils, les voici :

- Rêvez, mais ne faites pas que ça. Travaillez. Investissez-vous. Ayez un but.
- Transformez toutes les embûches et les déceptions en sources de motivation.
- Et surtout, écoutez votre mère.

Propos recueillis par François Foisy

Photo en couverture : University of Michigan Athletics