Le combat de trop de David Whittom

David Whittom donne un crochet de droite à son adversaire. David Whittom donne un crochet de droite à son adversaire. David Whittom donne un crochet de droite à son adversaire.

Il n’avait peur de personne, était bourré de talent et avait un avenir prometteur devant lui dans l’univers de la boxe. Il est plutôt mort à 39 ans après avoir passé 10 mois dans le coma à la suite d’un combat. Mais qui donc était David Whittom?

Un texte de Michel Chabot

« David, la boxe l'a sauvé plus souvent qu'elle ne l'a mis dans le trouble. »

Cette phrase, c’est François Duguay qui la prononce, peu avant la soirée hommage en l’honneur de son protégé de toujours, David Whittom.

L’homme a eu un parcours jalonné d’embûches tout au long de sa carrière pugilistique, jusqu’à sa mort, à 39 ans.

Au Club Empire Académie du quartier Sainte-Foy, à Québec, quelques dizaines de proches du boxeur se rassemblent en son honneur un mois après sa mort, survenue le 16 mars dernier.

« C'était un fighter, autant dans le ring que dans sa vie, ajoute Duguay. Il s'est gardé un dernier combat, de presque 10 mois. »

Whittom était dans le coma depuis la nuit suivant son dernier duel, le 27 mai 2017, à Fredericton, contre Gary Kopas.

Comment cet homme en est-il arrivé là? Pourquoi, de boxeur prometteur, est-il devenu un faire-valoir, celui contre qui les vedettes montantes voulaient se faire les dents?

Récit d’un écorché qui ne vivait que pour la boxe.

David Whittom n'a commencé à se battre chez les amateurs qu'en 1999, à l'âge de 20 ans. Il ne livrera qu’une trentaine de combats avant de passer chez les professionnels.

Éric Martel-Bahoeli l’a connu en 1998, il avait 16 ans. Il se souvient de sa première rencontre avec celui qui allait devenir son meilleur ami.

« Au premier contact, j’étais intimidé. Je voyais que ça avait l’air d’un solide. C’était au Cogneur, dans le sous-sol du bar Orsainville, à Québec. Tu voyais qu’il avait une attitude. Il avait confiance en lui. Il était prêt à faire face à n’importe qui, n’importe quand. Rien ne l’intimidait. Ça me prenait ça, j’étais adolescent et je me cherchais. »

Dans une arène, même à l’entraînement, Whittom n’est pas tendre envers son jeune partenaire.

Les sparrings avec lui, c’était all in. On se tapait pour se faire mal. Il n’avait pas de demi-mesure. J’ai eu peur de lui longtemps.

- Éric Martel-Bahoeli

Les deux hommes resteront très proches jusqu’à la fin, même si le personnage n’est pas toujours sympathique.

« Fallait que tu le connaisses, dit Martel-Bahoeli, alias The Hammer. Il était mean. Il ne saluait pas tout le monde. »

Steven Denis a quant à lui connu Whittom au gymnase de Fernand Marcotte fils en 2003. Il confirme que Whittom était un dur.

« Je venais de gagner mon premier titre provincial. J'étais le coq. Quand un gars vient dans ton gym, tu veux montrer qui est le meilleur. Je ne connaissais pas David. On a mis les gants ensemble et ç'a été explosif. David, c'était un homme. Et moi, j'étais en fin d'adolescence. Jamais personne ne m'a fait mal comme ça. J'avais le visage cabossé, la lèvre enflée. »

C’est également en 2003 que survient le premier contact avec celui qui allait devenir son entraîneur, François Duguay.

« C’était aux Championnats canadiens, à Saint-Hyacinthe, il avait 24 ans. Dans ce temps-là, je coachais pour Boxe Montréal avec Stéphan Larouche et Abe Pervin. David voulait faire le saut chez les professionnels et avait besoin d'un entraîneur à Québec. Il avait été approché par Denis Perreault, mais il considérait qu'il n'y avait personne là pour l'entraîner.

« J'avais aussi rencontré Perreault à ces championnats-là, poursuit-il. Il m'avait dit : "Frank, j'ai besoin de toi à Québec, on veut organiser des galas pour Uniboxe. Et je t'offre la chance d'avoir ton premier boxeur professionnel.’’

« J'ai décidé de m'en venir à Québec en 2004 et j'ai commencé à entraîner David. Comme je venais de l'environnement d'InterBox, on a eu plusieurs bonnes opportunités pour David. Il n'était pas sous contrat avec InterBox, mais quand même, on choisissait nos adversaires et on pouvait lui monter une bonne fiche. »

David Whittom regarde la caméra.
(Photo : David Whittom/Facebook)

Whittom amorce sa carrière en avril 2004 avec un combat contre Patrice Côté au Colisée de Québec. Lucian Bute, Otis Grant et Joachim Alcine se battront aussi lors de ce gala. Le Néo-Brunswickois réussit son entrée chez les professionnels en remportant la victoire par K.-O. technique.

« C’était un beau, beau grand gaillard, dit Stéphan Larouche, alors avec InterBox. Un beau modèle d’athlète que nous étions contents de mettre en sous-carte parce qu’il donnait toujours un excellent spectacle. Il livrait la marchandise, il était disponible et faisait une belle promotion. »

« C’était un boxeur cérébral. Il comprenait la game, la stratégie et les ajustements qu’on pouvait apporter dans le coin, raconte Duguay. C’était trippant parce que tu allais à la guerre, mais tu pouvais te servir de ton coffre d’outils. Il y en a qui ont un coffre, mais tu n’as pas la clé pour l’ouvrir. »

Invaincu à ses quatre premiers duels, Whittom affronte Martin Desjardins, en mars 2005, au Centre Bell à Montréal. Les deux hommes sont du même âge, mais Desjardins est plus expérimenté, comme en fait foi sa fiche d'alors de 3-3-1.

En 2002, Desjardins s'était battu contre l'Américain Chad Dawson, futur champion mondial et vedette montante à l'époque. Le Montréalais avait réussi à rester debout devant lui pendant les quatre assauts.

Contre Whittom, Desjardins s'avouera aussi vaincu, par décision unanime au terme de six rounds.

« C'était un bon combat. Ça n'avait pas été facile, se souvient Desjardins en riant. Un des combats les plus durs que j'ai eus. C'était un cogneur. »

Desjardins vient plus tard s'entraîner à Québec, sous l'égide de Duguay. En plus de travailler avec Whittom dans l’industrie de la construction, il livre plusieurs simulations de combat avec lui. Avec son nouveau partenaire, il constatera à son tour que pour Whittom, la simulation n'existe pas entre les câbles.

« Il n'y avait pas de minouchage avec Dave dans le ring », dit en rigolant Desjardins.

En juin et juillet, Whittom enregistre deux autres triomphes, chaque fois avant la limite.

« Dans ses grosses années, il cognait fort, il était rapide et fluide, mentionne Denis. Il avait de bonnes habiletés athlétiques et se déplaçait bien. Il était magnifique à voir. »

En septembre, à Edmonton, David Whittom subit néanmoins sa première défaite. L'arbitre interrompt son combat contre James Cermak au deuxième round.

Après six victoires, une défaite et une nulle à ses huit premiers combats, tout va quand même plutôt bien entre les câbles. Mais à l’extérieur, il doit en découdre avec ses démons. Toxicomane depuis des années, ses problèmes d’alcool et de drogues deviennent de plus en plus incontrôlables.

« Il avait des troubles de consommation. Et moi, j’essayais de l’aider à changer, reconnaît Martel-Bahoeli. Mais c’était plus fort que lui. »

« Quand tu boxes et que tu gagnes, explique Denis, tu descends du ring et tout le monde veut te parler, te donner la main et prendre des photos avec toi. Tu es une rock star. David, ce n’était pas un gars de salon tranquille. Il aimait la notoriété. Tu sors un peu, les gens te reconnaissent. C’est ce qui causait du tort dans sa tête, il avait du mal à gérer ça. »

Cela dit, son comportement dérange au gymnase. Il ne se gêne pas pour malmener ses jeunes partenaires d'entraînement.

« Il voulait se faire la main et il était chien, très très dur par bout, dit Duguay. Je devais le ramener à l'ordre. Son énergie négative me grugeait. »

En février 2006, Whittom bat Alexandre Bouvier. Une décision unanime qui le ramène dans le bon chemin. Mais l'illusion sera de courte durée.

Quand InterBox lui désigne Carl Handy comme adversaire pour un gala à Saint-Jérôme, en juin de la même année, Duguay comprend alors le message. Handy, originaire de La Nouvelle-Orléans, avait mis les gants contre Lucian Bute l'année précédente et Stéphan Larouche l'avait adopté, en quelque sorte.

« À ce moment-là, c'est un peu le divorce avec InterBox. Ils avaient moins de plans pour lui. Ils ont été témoins de ses problèmes. Et David pouvait être désagréable. Une fois, il est arrivé à Montréal, il avait oublié ses bottes et bardassait pour en trouver. Stéphan Larouche lui avait dit de se calmer, que c'était sa faute s'il n'avait pas ses bottes. »

Whittom vend chèrement sa peau devant Handy, mais s'incline par décision partagée à la fin des six rounds.

Entre 2006 et 2008, il s’est enfargé solide. Après ça, il avait besoin d’argent et il est devenu boxeur on the road. On the road, ça veut dire que tu ne choisis pas tes combats. C’est “combien ça paye, combien de rounds? OK, j’y vais.”

- Stéphan Larouche

Maintenant qu'il sait qu'il doit voler de ses propres ailes, le boxeur d’origine néo-brunswickoise accepte d'aller se battre en Russie au mois de décembre. Son rival, Mikhail Nasyrov, est invaincu et 8 de ses 16 victoires ont été enregistrées par knock-out.

« La paye était bonne, se remémore Duguay. C'était une expérience aussi d'aller à Moscou. C'était un combat incroyable. Selon moi, on avait gagné. Il avait cassé le nez de Nazirov au deuxième round. Nazirov n'était pas capable de prendre la pression de David. Il a craché son protecteur buccal sept fois pendant le combat. L'arbitre ne lui a enlevé aucun point. Je devenais fou, je courais après l'arbitre dans l'arène, je criais en français. David trouvait ça très drôle. »

Whittom essuie un échec par décision unanime et son dossier se chiffre alors à 7-3-1.

En 2007, il connaît une autre rechute. Mais cette fois, son plus fidèle allié perd patience.

« Je restais proche de David. Mais en 2007, je n'étais plus capable, admet Duguay. Je l'ai mis dehors du gym parce que c'était trop envahissant. Il avait un mauvais comportement. Il voulait tout contrôler et, avec moi, ça ne marche pas comme ça. »

« François l’avait mis dehors du gym et il s’entraînait avec Ghislain Vaudreuil à Limoilou, se souvient Steven Denis. Je mettais quand même les gants avec lui. François disait que c’était correct. Mais David n’allait pas bien, ce n’était plus le même homme. Il n’avait plus la condition physique ni le minding. Il boxait pour… Je ne connaissais pas ses motivations, j’allais juste l’aider. »

« Quand je l'expulsais du gym, ce qu'il voulait, c'était de revenir, raconte Duguay. Il faisait tout en son pouvoir pour se mettre clean.

Il venait me voir et jurait qu'il n'allait pas recommencer, qu’il allait faire attention. Il prenait sa petite voix mielleuse. On l'appelait le Punisher, mais j'ai commencé à l'appeler le Sweet Punisher. Eh oui, je le reprenais parce que je l’aimais.

- François Duguay

En mai, le fougueux combattant signe un K.-O. face à Mike Milligan. Puis, le mois suivant, il est victime d'un autre vol, aux dires de son entraîneur. Devant une foule partisane, à Halifax, Jason Naugler remporte le titre canadien des lourds-légers. Il est favorisé par deux des trois juges à l'issue des 10 assauts.

« Ce combat-là, on l'a gagné, répète Duguay. Le monde là-bas sait que David avait gagné. »

Opposé au modeste Carl Cockerham, en septembre à Trois-Rivières, Whittom est déclaré vainqueur de façon unanime.

Trois mois plus tard, il se bat Centre Bell contre nul autre qu'Adonis Stevenson pour la ceinture canadienne des super-moyens. Le pugiliste haïtien avait jusque-là gagné ses neuf premiers combats, dont sept avant la limite.

Le négligé se dressera pendant 10 rounds devant celui qui allait devenir champion du WBC des mi-lourds en 2013.

« Il faut que tu sois solide pour faire ça. Il a donné une très bonne opposition », rappelle son entraîneur.

Malgré la défaite sans équivoque, il s'agit du haut fait d'armes de la carrière de Whittom.

Il se dirige à Halifax, quelques mois plus tard, afin de se mesurer au favori local Darell Flint, un vieux routier de 36 ans. Le boxeur de Saint-Quentin met fin à sa soirée au quatrième round.

La suite est moins glorieuse. Dave, comme ses amis l’appellent, subit d'abord une défaite controversée, cette fois contre Joe Spina, au Rhode Island.

« C'était tout un défi pour nous, on était dans sa cour, souligne Duguay. Une décision partagée. C'est sûr que si on avait été chez nous, on gagnait ce combat-là. »

« Il a fait quelques décisions contre des gars pas faciles, constate Larouche. Contre Spina, ç’avait été bon. Contre Manny Sciaka aussi (défaite par décision unanime en 10 rounds). Là, il est embarqué sur le circuit des gars résistants. Tu donnes des rounds. Les prospects te font venir parce que tu vas leur donner des rounds de travail. Jusqu’à ce que tu ne puisses plus en donner. »

La paye est modeste, selon l’ampleur du défi. En 2009, il accepte 6000 $, une des meilleures sommes de sa carrière, pour affronter Adrian Diaconu, invaincu en 25 combats. Mais celui qui vient d'avoir 30 ans en donnera pour son argent au Roumain. Diaconu obtient toutefois la faveur des trois juges.

« Je pense que cette fois-là, si David y avait cru, il aurait gagné le combat. Diaconu n'en avait pas tant que ça à donner et David a été sharp. »

David Whittom (droite) encaisse une gauche d'Adrian Diaconu.
David Whittom (droite) encaisse une gauche d'Adrian Diaconu.
(Photo : Presse canadienne/Ryan Remiorz)

« Je voulais finir sur mes pieds, c'était ça le but, raconte Whittom après le combat au site lazonedeboxe.com. Je savais que je ne gagnerais pas une décision ici. J'ai une bonne force de frappe aussi. Je l'ai pincé une couple de fois, je sais que je lui ai fait mal. Il saignait du nez et il était plus magané que moi à la fin.

« Il m'a fait mal aussi, j'ai mal à la tête présentement, aux deux tempes », ajoute-t-il avec un sourire.

Se faisant peu d'illusion pour la suite de sa carrière, Whittom espérait livrer quelques autres bons duels à des boxeurs en ascension, afin d’amasser suffisamment d'argent pour acheter une maison.

Quand il affronte Cerrone Fox en novembre 2010, à Calgary, Whittom sort de huit défaites de suite, dont une particulièrement cuisante au premier round, devant Victor Bisbal, à Porto Rico.

Et comme pour ces deux précédents combats, Duguay n'est pas dans son coin. Les abus de substances et le comportement de l'athlète tourmenté sont la cause d’une autre séparation entre les deux complices.

Ses problèmes de dépendances ont gâché sa carrière. Quand il boxait, ça allait bien. Quand il ne boxait pas, ses démons venaient le chercher. David, ça lui prenait une guerre à faire, un but à atteindre. C’est comme ça qu’il restait discipliné.

- Steven Denis

L'arbitre arrêtera son affrontement avec Fox au deuxième round. C'est la dernière fois que David Whittom lèvera les bras, avant huit autres échecs.

Revenu une autre fois dans les bonnes grâces de Duguay, il se mesure au jeune Eleider Alvarez en mai 2011. Après une honorable défaite, son entraîneur et ami lui suggère de raccrocher ses gants pour la première fois.

Reconnu comme un homme têtu, Whittom ne suivra pas ce précieux conseil, mais devra se débrouiller avec d’autres entraîneurs.

« Quand il voulait quelque chose, il s'arrangeait pour l'avoir, se souvient Martin Desjardins. Il ne connaissait pas le mot non, il faisait toujours à sa tête. »

En juin 2011, à Edmonton, Whittom se bat chez les poids lourds contre Tye Fields, un immense américain de 2,03 m (6 pi 8 po) et 129 kg (284 lb). Son coin jettera la serviette après la troisième reprise d'une guerre perdue d'avance. Fort de 47 victoires en 51 combats, Fields était beaucoup trop gros et expérimenté pour lui.

Et sans Duguay, les choses ne s’améliorent pas. Les échecs et les K.-O. continuent de s’enchaîner.

Il sert d’ailleurs de chair à pâté au Britannique Hughie Fury, qui fait ses débuts professionnels, le 22 mars 2013, au Centre Bell.

Dans cet affrontement chez les poids lourds, Whittom pèse 207 lb, 27 de moins que le Britannique de 18 ans à qui il concède aussi 5 pouces. Du haut de ses 6 pi 6 po, Fury signe un K.-O. technique au deuxième round.

Suspendu après sa 10e défaite par K.-O., Whittom ne se battra plus jamais au Québec.

Inactif pendant plus de deux ans, il retrouve Duguay en 2015, mais il perd ses deux combats suivants, chaque fois en atteignant la limite.

« Après Rob Nichols, je lui ai dit que c'était assez, laisse tomber Duguay. Je n'acceptais pas qu'il continue. »

Ses amis boxeurs, eux, ne lui parlent pas vraiment des dangers qui le guettent en continuant de se battre.

« C’est difficile de parler de ça, moi-même, j’avais de la misère à arrêter », avoue Denis.

Whittom poursuit une nouvelle fois sa carrière sans son coach favori. Et il s’avoue vaincu deux fois plutôt qu’une. Il tombe même dès le premier assaut face à Ryan Ford en mai 2015.

Il refuse toutefois de raccrocher ses gants. Il obtient même une occasion inespérée d’enfin s’approprier un titre de champion canadien, un rêve qu’il caressait. C’est la ceinture des mi-lourds qu’il disputera à Gary Kopas, un athlète de Saskatoon.

« Ça faisait 26 mois qu'il était sobre, affirme François Duguay. J'ai décidé de l'accompagner là-dedans. Il y serait allé quand même sans moi. »

« Sa tête était fragile, admet Martel-Bahoeli. Il ne pouvait plus manger de coups. Mais David avait trop de fierté. Ce n’était pas un gars qui acceptait qu’on lui dise quoi faire. »

« Je lui ai texté à la veille du combat, relate Steven Denis. Je lui ai écrit que je croyais en lui. Dans ma tête, il allait devenir champion canadien parce qu’il était prêt et il était sérieux. Je lui disais que c’était sa rédemption. »

Le soir du combat, le 27 mai 2017, un psychologue sportif lui fait faire de la visualisation dans un vestiaire du Centre Aitken à Fredericton. Il lui demande notamment s’il se voit gagner et avec quelle main il s’imagine soulever la ceinture de champion.

Couché sur un banc, David Whittom commence ensuite à confier ses états d’âme. Il parle de ses problèmes de dépendance et explique les difficultés qu’il a toujours eues dans ses relations interpersonnelles.

« J’ai de la misère à m’ouvrir avec les gens, à m’exprimer, dit-il alors au psychologue. Ç’a été dur par bout. Mais la seule place où je me sens vraiment bien, heureux et vivant, c’est ici, dans une chambre et dans un ring de boxe. »

« Après les événements, de la façon dont il s’est dévoilé, c’était vraiment comme un testament, estime Duguay. Il n’avait jamais parlé comme ça avant. Ç’a duré 10 ou 15 minutes. Je l’écoutais et je me disais que c’était très beau, ce qu’il disait. »

À 38 ans, l’homme exprime aussi le regret de ne pas avoir été assez présent pour son fils, mais qu’il essayait de se reprendre, étant sobre depuis plus de deux ans.

« Sur Facebook, il me disait qu’il voulait faire ce combat-là pour sa famille », raconte Martel-Bahoeli au sujet du dernier échange avec son ami.

Tout se déroule bien une fois dans l’arène. Selon son entraîneur, Whittom mène aux points après 9 des 10 rounds de cet affrontement. Il n’y a plus que trois minutes qui le séparent d’un premier titre national.

Dans le coin, je lui parlais et il était là. Je lui demandais s’il me comprenait et il répondait : “Oui.” Je lui disais qu’il n’avait qu’à se déplacer et on gagnait le combat. Je ne voulais pas qu’il s’expose et il comprenait. Tout allait bien, il était réceptif.

- François Duguay

Hélas, la suite ne se déroule pas comme prévu. Avec environ 30 secondes à écouler dans le combat, Kopas atteint solidement Whittom, qui se retrouve dans les câbles. L’arbitre Hubert Earle ne lui donne pas un compte de huit et ne s’approche pas du boxeur ébranlé pour vérifier la résistance de ses bras.

Le combat se poursuit. Cinq secondes plus tard, une droite de Kopas atteint violemment Whittom à la tête pour mettre fin aux hostilités.

Malgré ces deux erreurs, Duguay refuse de blâmer l’arbitre.

« Il aurait dû y avoir le compte, par contre, l’arbitre sait qu’il est dans un combat de championnat, que David a toutes les chances de le gagner et il sait très bien que le round achève, il doit rester 30 secondes. Il a permis à David de survivre et que, s’il survivait, il gagnerait la ceinture. C’était peut-être quelque chose comme ça. »

David Whittom à son dernier combat
(Photo : Courtoisie d'Ellen TS Photography)

À son avant-dernier combat, contre Ryan Ford en mars 2016, David Whittom pesait 79 kg (175 lb). Or, au cours des 10 années précédentes, il n’avait boxé sous les 81,6 kg (180 lb) qu’une seule fois.

Avant d’affronter Ford, il avait livré quatre duels en deux ans aux alentours de 91 kg (200 lb), ce qu’il estimait être son poids santé.

« Ça veut dire qu’il a perdu de la masse musculaire et a déshydraté son cerveau terriblement, analyse Stéphan Larouche. Ça laisse des traces. Les gars pensent qu’ils sont en forme parce qu’ils ont perdu du poids. Mais les coups à la tête, ils les ont reçus quand même.

« Je ne dis pas que c’est ça, mais il s’est fait knocker. Des fois, les dommages n’arrivent pas dans le dernier combat, mais dans celui qui précédait. Le combat fatidique, parfois, c’est la résultante de tout ça. »

Comment éviter qu’un tel drame se reproduise?

La Régie des alcools des courses et des jeux (RACJ) avait imposé une suspension d’un an après son dernier affrontement au Québec, en mars 2013. Il s’agissait d’une quatrième sanction de suite pour le boxeur de Québec, qui avait perdu ses quatre derniers combats par knock-out.

Whittom n’a plus jamais fait de demande de permis pour boxer dans la Belle Province. Il aurait alors dû subir une batterie de tests médicaux pour prouver qu’il était apte à se battre.

Le problème, c’est que les autorités de certaines provinces canadiennes ou de certains États américains ne travaillent pas de concert.

Après sa dernière suspension au Québec, Whittom a pris une pause de deux ans et c’est au Nouveau-Brunswick qu’il a remis les gants, avant d’en faire autant en Alberta et au Manitoba.

« Si un boxeur de l’Ontario vient se battre au Québec, on lui demande d’être licencié en Ontario, précise Michel Hamelin, qui supervise les sports de combat pour la RACJ. Et évidemment, on lui demande des résultats de tests médicaux. »

La Commission des sports de combat du Nouveau-Brunswick assure que Whittom a subi des tests médicaux avant de recevoir sa licence.

Mais dans cette province, les tests de tomodensitométrie ne sont pas obligatoires avant les combats, à moins qu’un médecin l’exige. En Ontario et au Québec, un boxeur doit se soumettre à ces tests annuellement.

Les règles varient d’un territoire à l’autre, si bien que plusieurs boxeurs choisissent de se battre là où c’est plus simple.

« À New York, si tu as quatre défaites de suite, tu ne peux plus boxer, remarque Stéphan Larouche. Mais à Détroit, ça ne prend qu’un permis de conduire pour boxer. »

Cela dit, François Duguay reconnaît que la boxe peut causer des blessures au cerveau, mais il apporte un bémol.

« Oui, David a mangé beaucoup de coups sur le coco. Mais dans sa famille, sa mère et sa tante ont eu des AVC. Il avait des antécédents. Il ne faut pas négliger ça. Mais c’est sûr que la boxe ne va pas améliorer ta condition. »

À la réunion en son honneur, en cette soirée du 13 avril dernier, ses amis se remémorent les bons et les moins bons moments de David Whittom, tout en regrettant qu’il soit disparu à un si jeune âge, laissant son fils et son amie de coeur dans le deuil.

« C’est plate à dire, mais ça donne une leçon, conclut Steven Denis. La boxe, c’est bien beau, mais il y a autre chose dans la vie. »

Photo en couverture : Oli Bobby Brown/RueFrontenac