Mon corps

Ariane Fortin

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Signature d'Ariane Fortin

Ariane Fortin raconte comment la boxe a défini son rapport au corps pendant ses années sur le ring et le nouveau regard qu’elle pose sur elle-même depuis sa retraite.

Par Ariane Fortin ex-boxeuse olympique

Deux jours après mon élimination aux Jeux olympiques de Rio, je me sentais encore comme une merde. N’ayons pas peur des mots.

J’ai perdu contre la Kazakhe Dariga Shakimova. Je suis convaincue que je méritais la victoire, mes entraîneurs et les experts aussi. Dire que j’étais amère serait trop faible. J’étais triste, fâchée et dégoûtée par ce sport auquel j’avais dédié la moitié de ma vie.

« Je pense que j’ai fini de boxer », ai-je annoncé à mon entraîneuse Danielle Bouchard.

Je sentais que je venais de livrer le dernier combat de ma carrière.

Rester sur place aux Jeux olympiques après avoir subi la défaite est la pire chose, surtout quand on est plongé dans une controverse. Je voulais me changer les idées, oublier un peu.

Ariane Fortin (à gauche), battue par la Kazakhe Dariga Shakimova (à droite) aux Jeux olympiques de Rio
Ariane Fortin (à gauche), battue par la Kazakhe Dariga Shakimova (à droite) aux Jeux olympiques de Rio
(Photo : Getty Images/Dean Mouhtaropoulos)

J’ai téléphoné à un chirurgien pour prendre un rendez-vous afin de faire replacer mon nez. Je me l’étais fracturé il y a 13 ans, pendant un entraînement avec un gars. Depuis ce temps, quand je me voyais en photo, mon premier réflexe était de regarder si mon nez paraissait bien.

Quand je faisais des entrevues à la télévision, je m’arrangeais pour être placée selon mon profil le plus flatteur. Pourtant, je n’ai jamais été quelqu’un de superficiel. La boxe est un sport violent pour le corps, mais c’est la seule blessure qui m’a réellement dérangée.

« Tu as un nez de boxeuse », combien de fois ai-je entendu ce commentaire… Comme si tous les boxeurs avaient le nez cassé. J’ai seulement été malchanceuse. Et parlant de préjugés, j’aime faire mes ongles et porter des talons hauts.

J’ai commencé à boxer à l’âge de 16 ans après avoir vu le film La pugiliste (Girlfight). Je n’étais pas du genre à me battre dans la rue, au contraire. J’étais sportive, je jouais au soccer, je faisais de la natation. Plusieurs adolescents vont se comparer à leurs amis, veulent avoir leur corps ou leur style. Je n’étais pas comme ça. Je voulais être différente et originale. Une fille qui fait de la boxe, je trouvais ça cool.

Ariane Fortin
(Photo : Radio-Canada/Alain Décarie)

Dès que j’ai enfilé un casque et des gants, j’ai eu un coup de coeur. J’ai découvert que la boxe, c’est comme une partie d’échecs, mais avec les poings. Il faut jouer dans la tête de l’autre, élaborer une stratégie en fonction de l’adversaire devant toi.

Au départ, mes parents n’approuvaient pas mon choix. Quels parents seraient heureux de voir leur enfant se faire taper dessus? Ils ont rapidement vu la fille disciplinée et passionnée que je devenais et j’ai toujours pu compter sur leur appui par la suite.

Sans me le dire, ma mère, féministe depuis toujours, m’a toujours fait sentir que je pouvais me réaliser, peu importe le domaine que je choisirais.

J’étais loin d’avoir la morphologie idéale pour faire de la boxe. Je n’étais pas grosse, mais je n’avais pas un corps découpé. Je n’étais pas non plus du genre à soulever des haltères. D’ailleurs, mon entraîneur prenait un malin plaisir à me rappeler qu’il me trouvait « très ordinaire » les premières fois où il m’a vue en action dans des camps d’entraînement de Boxe Québec.

À mes débuts dans le monde de la boxe, les meilleures athlètes étaient Russes. J’avais beaucoup de respect pour elles. Elles avaient des visages enfantins, plusieurs étaient des blondes aux yeux bleus. Je me disais que si elles étaient si dominantes sans être particulièrement musclées, elles devaient être vraiment intelligentes. J’ai donc adapté mon style de boxe à ma morphologie.

J’étais intelligente, je travaillais fort, j’avais un excellent timing et, surtout, j’avais une grande force de caractère.

J’ai été surprise, à la fin de ma carrière, en voyant une photo de moi sur le podium chez les 75 kg. J’avais l’air d’un lutin à côté des autres filles. J’ai réalisé que j’étais vraiment petite pour ma catégorie de poids. Je le savais, mais ça ne m’avait jamais autant frappé.

De gauche à droite : Marie-Jeanne Parent (64 kg), Stéphanie Thibault (57 kg), Ariane Fortin (75 kg), Tamara Thibault (75 kg) et Anna Laurell (75 kg). (Courtoisie: Ariane Fortin)
De gauche à droite : Marie-Jeanne Parent (64 kg), Stéphanie Thibault (57 kg), Ariane Fortin (75 kg), Tamara Thibault (75 kg) et Anna Laurell (75 kg).
(Photo : Courtoisie Ariane Fortin)

Avec le recul, j’ai réalisé que la boxe a un côté très malsain (et je ne parle même pas de la corruption!). La nourriture, l’hydratation, le sommeil, l’entraînement : dans les semaines précédant une compétition, tout est organisé afin de faire le poids. Comment ne pas développer une obsession pour le poids avec un tel mode de vie?

Lorsque je me battais chez les 69 kg, je perdais toujours de 5 à 8 livres avant chaque compétition en me déshydratant. Sans ma force mentale, je ne pense pas que mon corps serait parvenu à traverser cette épreuve.

J’ai toujours été reconnue comme une boxeuse qui terminait ses combats en force. Ça m’est arrivé seulement une fois de manquer d’énergie.

Je m’étais déshydratée toute la nuit. Je m'entraînais, je prenais des bains chauds, je me pesais et il me manquait toujours 0,2 livre à perdre pour respecter la limite de poids. J’angoissais. Je n’ai pas dormi de la nuit et j’ai boxé à 11 h le matin.

C’était en 2007, avant la finale d’un tournoi, que j’ai perdue par un point... Pendant les trois semaines qui ont suivi, j’entendais mes articulations craquer et j’avais encore la bouche pâteuse.

Les choses que nous, boxeurs, sommes prêts à subir pour faire le poids, c’est complètement fou. Mais quand on est dedans, on se dit que c’est normal et l’on fait ce qu’il faut.

Je me souviens d’un tournoi où j’ai fait trois combats en une semaine et où j’ai gagné par arrêt de l’arbitre en moins d’un round et demi chaque fois. Normalement, la première déshydratation est plus difficile. Ensuite, tu perds généralement du poids pendant tes combats.

Comme je ne perdais pas grand-chose dans le ring, j’ai passé toute la semaine à faire de la corde à danser. Je n’ai pratiquement pas mangé : un peu d’amandes, du Gatorade, des pots de purée pour bébé et du café.

Tout se joue entre les deux oreilles. Je savais toujours combien je pesais, à deux livres près, même avant de monter sur le pèse-personne. Toutes les variantes de mon poids étaient reliées à la boxe. J’étais prête à tout pour gagner. Et je gagnais beaucoup.

En 2009, j’ai fait le saut chez les 75 kg dans l’espoir de participer aux Jeux olympiques et je n’ai plus jamais eu à me déshydrater ni à suivre de régimes. Cette période de répit a probablement permis de réduire les dommages sur ma santé.

Ariane Fortin
(Photo : Radio-Canada/Alain Décarie)

J’ai été chanceuse. J’ai eu beaucoup de succès et je me suis rarement blessée. Même si je n’ai pas reçu beaucoup de coups, 16 ans de boxe, ça laisse des traces.

Ma blessure la plus grave est probablement celle que j’ai subie à l’épaule. J’ai beaucoup attendu avant d’avoir recours à la chirurgie. Les Jeux du Commonwealth et les mondiaux de 2014 approchaient et il n’était pas question que je les rate.

Mon épaule était déchirée à cinq endroits. Je devais faire de la physiothérapie et effectuer mes exercices religieusement afin que mes muscles soient assez forts pour garder mon épaule en place jusqu’à la fin de la saison.

J’ai demandé à mon physiothérapeute de me montrer comment replacer mon épaule si elle sortait de son socle pendant un combat. J’ai ensuite expliqué la marche à suivre à mes entraîneurs : « Si jamais mon épaule sort, vous tirez vers le bas, vous l’éloignez et elle devrait rentrer dans son socle. »

À mon deuxième combat d’un tournoi en Ukraine en 2011, au moment de rentrer dans mon coin, j’ai dit à mon entraîneur que mon pouce était fracturé. J’ai boxé juste avec ma gauche pour le reste du tournoi et j’ai réussi à remporter la finale. J’avoue que c’est une fierté, cette médaille d’or. Je me suis prouvé à quel point le mental fait la différence.

En 2005, au Championnat continental, je me suis fracturé le scaphoïde de la main gauche en demi-finale. L’intérieur de mon poignet et de mon bras est devenu bleu. À l’examen de routine d’avant-combat, le médecin a regardé mes deux poings et a pris mon pouls sur le poignet droit. Il n’a jamais remarqué l’état de ma main gauche. J’ai boxé malgré la fracture et j’ai gagné.

Le poignet meurtri d’Ariane Fortin en 2005
Le poignet meurtri d’Ariane Fortin en 2005
(Photo : Courtoisie : Ariane Fortin)

Les commotions cérébrales font malheureusement partie du quotidien de bien des boxeurs… des boxeurs de haut niveau, et même des champions. Plusieurs athlètes ayant subi des commotions m’ont raconté que ça leur a donné l’impression d’avoir un sac de papier sur la tête. D’autres m’ont dit que c’est comme si leur cerveau était enflé et qu’ils sentaient une pression.

Ces personnes ne veulent pas en parler parce qu’elles sont toujours actives et qu’elles craignent que leur carrière en souffre. Malheureusement, même si les commotions font partie de la réalité des boxeurs, il y a encore beaucoup de tabous et donc beaucoup d’éducation à faire.

J’ai souvent poussé mon corps à la limite, mais je ne pense pas que j’aurais fait de compromis pour ma tête. Encore là, je sais bien que c’est facile à dire tant qu’on n’est pas confronté au problème.

Ça arrive à tout le monde de chercher sa voiture dans un stationnement ou de perdre ses clés. Mais quand tu es boxeur et que ça t’arrive, tu as une seconde de doute où tu te demandes si ce sont des répercussions des coups reçus à la tête. Ça fait peur.

Je suis chanceuse de pouvoir affirmer ne pas avoir subi de commotion cérébrale. Du moins, rien de sérieux. Malgré tout, j’ai eu des maux de tête à quelques reprises. Une fois, j’ai reçu un coup et j’ai senti qu’il s’était passé quelque chose.

C’est l’une des raisons pour lesquelles j’ai choisi d’accrocher mes gants. Toute ma carrière, j’ai pris soin de ma santé, j’ai eu de bonnes habitudes de vie et j’ai aussi été chanceuse, mais jusqu’à quel point? Qui sait si mon prochain combat n’aurait pas été le combat de trop.

Ariane Fortin
(Photo : Radio-Canada/Alain Décarie)

Je n’ai pas de souvenirs précis du mois de septembre 2016, à mon retour à la maison après les Jeux olympiques de Rio. J’ai passé beaucoup de temps chez mes parents à Québec. J’ai beaucoup voyagé. Et j’ai pleuré.

Après Ariane l’athlète, j’étais maintenant Ariane la retraitée. Je tente encore d'ailleurs d’apprivoiser ma nouvelle vie.

Je savais que j’allais prendre du poids à la retraite. Je faisais même des blagues avec ça. Je savais que je n’allais pas devenir grosse, mais que je serais simplement plus molle. Je ne pensais pas que ça allait me déranger. Finalement, ça ne s’est pas passé comme je l’avais imaginé. Bienvenue dans la « vraie » vie.

L’adaptation n’est pas facile. Je ne me suis pas empiffrée comme une folle. Mais quand tu t’entraînes deux fois par jour pendant 10 ans, ton corps ne connaît pas autre chose. Quand tu brises cette routine, il est sous le choc et se demande ce qui se passe.

J’ai perdu beaucoup de masse musculaire, un changement corporel difficile à vivre. Il y a plein de vêtements dans lesquels je ne rentre plus. Au début, je me disais que je n’allais pas m’en racheter de plus amples, mais je me suis sentie moche toute l’année.

Je me disais que c’était ma punition. J’ai fini par mettre dans une boîte tout ce qui ne me faisait pas et je me suis acheté quelques morceaux.

Je n’ai pas complètement arrêté de m’entraîner, mais comparativement à ce que je faisais auparavant, ce n’est rien. La souffrance, je sais c’est quoi. Je l’ai vécue et endurée parce que j’avais un objectif précis : gagner. Je pourrais aujourd’hui retrouver le corps que j’avais, mais je n’ai pas envie de faire les sacrifices nécessaires. Je dois trouver une autre motivation.

Pourquoi irais-je frapper dans un sac si ce n’est pas en préparation d’un combat? Pourquoi irais-je me défoncer à faire des sprints? J’ai du mal à accepter de m’entraîner pour le look. Je trouve ça tellement superficiel.

Je dois apprendre à faire du sport parce que ça me permet de voir des amis, de me sentir mieux dans ma peau, que ça me garde en santé. Comme tout le monde, finalement!

Avant, tout ça n’était que des « effets secondaires positifs ». Je dois apprendre à faire du sport même s’il n’y a pas de médaille qui m’attend.

La réalité, c’est que nous ne sommes jamais satisfaits. Je me souviens qu’aux Jeux olympiques, je me suis regardée et je me suis dit : « Voici le meilleur physique que j’aurai dans ma vie. Mon sommet, c’est ça. »

À ce moment-là, je n’étais pas satisfaite et, aujourd’hui, je regarde mes photos de Rio et je m’en contenterais bien!

Ce n’est pas que mon apparence n’était pas importante quand j’étais une athlète, c’est simplement que ce n’était pas ma priorité. Ma priorité était de gagner. Et j’étais prête à tout.

Il y avait la boxe, ensuite la famille, l’école… Souvent, dans des périodes plus difficiles, je me référais à cette liste de priorités. C’était la boxe qui structurait toute ma vie.

Aujourd’hui, je n’ai plus cette structure. Disons que c’est déstabilisant. Ce qui était alors secondaire, comme mon apparence physique, prend soudainement un peu plus d’importance.

Ariane Fortin
(Photo : Radio-Canada/Alain Décarie)

Je n’ai jamais senti le besoin de garder mon nez cassé en guise de souvenir de ma carrière de boxeuse. Mon chum me dit souvent que je devrais me faire tatouer les anneaux olympiques. Je n’ai pas besoin de cicatrices, de fractures, ni de tatouages pour me souvenir de cette expérience et être fière de ce que j’ai accompli.

Et si j’avais une leçon à tirer de tout ça?

Il y a deux mois, j’ai revu pour la première fois mon combat aux Jeux olympiques de Rio. J’avais peur que l’athlète perfectionniste en moi trouve ce que j’aurais pu faire de mieux. J’avais peur d’être déçue. Finalement, c’était comme dans mon souvenir.

Il est maintenant temps de faire la paix avec ce qui s’est passé, de regarder en arrière et d’être fière de qui je suis et de ce que j’ai accompli.

La boxe, ce n’est pas un sport que tu peux prendre à la légère. Tu pratiques la boxe à 100 %, avec les sacrifices et le mode de vie que ça exige, ou tu fais autre chose.

La boxe fera toujours partie de moi, mais il y a une vie après le sport. J’ai voulu arrêter au bon moment parce que je sentais que j’avais atteint tous mes objectifs. Avant qu’il ne soit trop tard, avant d’hypothéquer les précieuses années de cette nouvelle vie qui commence pour moi. Avant que mon corps et ma santé en paient le prix.

Et ça, ça vaut plus que n’importe quelle médaille olympique.

Propos recueillis par Christine Roger

Photo en couverture : Radio-Canada/Alain Décarie