Savoir s’arrêter avant la cloche

Antonin Décarie après son combat contre Luis Carlos Abregu en avril 2013 Antonin Décarie après son combat contre Luis Carlos Abregu en avril 2013 Antonin Décarie après son combat contre Luis Carlos Abregu en avril 2013

« La mâchoire, c’est la seule chose qui ne s’améliore pas en boxe, explique Antonin Décarie. Tu peux pratiquer ta vitesse, ta force, ta technique, mais ta capacité d’encaisser, ça va juste aller en s’empirant. Tu ne peux jamais être meilleur à force de recevoir des coups de poing. »

Un texte d'Olivier Paradis-Lemieux

Les coups pleuvent sur les sacs de sable dans le petit gymnase de Terrebonne. La voix d’Antonin Décarie dicte la marche à suivre à sa quinzaine de clients.

« Jab, jab, uppercut, direct! »

Deux d’entre eux s’avancent pour taper dans les mitaines rembourrées du boxeur, comme s’ils s’entraînaient réellement pour aller se battre dans le petit ring qui occupe le tiers du local. Mais ils ne sont venus que se dépenser et améliorer leur forme physique.

À l’initiative de sa femme, elle-même entraîneuse personnelle, Antonin Décarie a pris un premier élève après avoir enfilé les gants pour la dernière fois il y a trois ans. « Puis, ça s'est parlé entre amis, de bouche à oreille. Et, à un moment donné, c'était trop gros pour faire ça chez moi. »

« J'ai acheté le gym et on a commencé les rénovations. Quelques mois plus tard, InterBox a été acheté par Camille Estephan et il m'a offert la position de président. Si j'avais su, j'aurais attendu un peu avant d'ouvrir mon gym. Ç'a été beaucoup au même moment, l'an passé au mois d'août, mais il fallait le faire! »

Depuis un an, il supervise l’entraînement physique d’une centaine de membres les matins et les soirs, en individuel comme en groupe, pendant que le jour, il tente de redresser InterBox, un des fleurons de la boxe québécoise.

Sans communiqué, sans conférence de presse, le boxeur de 34 ans a pris sa retraite d’athlète professionnel, sans même prononcer le mot.

Antonin Décarie avait mal à la tête.

Deux jours avant, le 27 septembre 2014, il avait vaincu par K.-O. au cinquième round le Mexicain Ivan Pereyra. Sa quatrième victoire de suite depuis sa défaite un an et demi plus tôt contre l’Argentin Luis Carlos Abregu confirmait son retour dans l’élite mondiale.

En 33 combats chez les professionnels et une centaine chez les amateurs, en plus des innombrables rondes d’entraînement auxquelles il a pris part, Décarie n’a jamais été arrêté avant la cloche. Deux fois seulement est-il allé au tapis, mais pour se relever immédiatement. « J’ai toujours fait attention. J’avais une bonne défense. Le but de la boxe, dit-il simplement, c’est frapper sans être frappé. Ça ne sert à rien de manger des coups à profusion pour rien. »

Sans être le plus talentueux sur le ring, le nouveau président d’InterBox avait une mâchoire d’acier qui en a longtemps fait un aspirant à un titre chez les mi-moyens.

Mais pour la première fois en près de 20 ans de carrière, il avait mal à la tête après un combat.

« Je pensais que j’étais enrhumé. Je suis allé courir, mais c’était bien pire », raconte-t-il aujourd’hui.

« Jamais, jamais, jamais, je n’ai eu mal à la tête en boxe. Souvent, les gens me demandent : “Antonin, combien as-tu eu de commotions cérébrales en boxe?” Je pense que je n’en ai jamais eu. Mais là, j’avais possiblement eu une commotion après une victoire. Ce qui est bizarre, mais qui montre un peu une certaine faiblesse qui commençait à apparaître. »

« La mâchoire, c’est la seule chose qui ne s’améliore pas en boxe. Tu peux pratiquer ta vitesse, ta force, ta technique, mais ta capacité d’encaisser, ça va juste aller en s’empirant. Tu ne peux jamais être meilleur à force de recevoir des coups de poing. Cette possible commotion-là a probablement sonné l’alarme : “Je ne suis peut-être pas aussi solide que je l’ai été pendant toutes ces années”. »

Antonin Décarie a découvert la boxe à 14 ans, quand son beau-père, qui avait lui-même enfilé les gants quand il était jeune, l’avait conduit à un gym près de chez lui. Pesant à l’époque à peine une centaine de livres bien trempées dans ses épaulettes mouillées, il avait décidé d’arrêter le hockey à l’âge où les contacts se font de plus en plus sévères.

Trois mois plus tard, il montait dans le ring pour son premier combat chez les amateurs. Dans son coin, comme dans la quasi-totalité de sa carrière, un jeune entraîneur de 24 ans : Marc Ramsay. Comme son bon ami Jean Pascal, Décarie va rapidement intégrer l’équipe nationale qu’il ne quittera qu’en 2005 pour devenir professionnel avec InterBox.

« J’ai eu du succès et je pense que c’est pour ça que j’ai continué. Si j’avais mangé deux, trois volées à mes débuts, je ne suis pas sûr que j’aurais voulu continuer! », avoue-t-il candidement.

Antonin Décarie après sa victoire contre Victor Luppo en décembre 2011 avec Jean Pascal
Antonin Décarie après sa victoire contre Victor Luppo en décembre 2011 avec Jean Pascal

« Arriver dans le gym puis se défoncer, j'aimais vraiment ça, poursuit-il. À 14 ans aussi, frapper un gars, et avoir le droit, c'était un trip. C'est encore un trip! Mettre les gants puis faire un combat de boxe, l'espèce de poussée d'adrénaline que ça apporte, c'est difficile de retrouver ça dans la vie de tous les jours.

« C'est pour ça que je peux comprendre pourquoi il y a beaucoup d'athlètes, des boxeurs principalement, qui prennent leur retraite et qui reviennent après un certain temps parce que cette espèce de drogue là, ils ne la retrouvent nulle part ailleurs. »

Dans les gyms où il apprend à donner et à éviter les coups, il côtoie ceux qui s’accrochent même s’ils ont perdu la fraction de seconde qui en faisait des boxeurs efficaces. Lenteur d’élocution, pertes de mémoire, irritabilité, fatigue continuelle… les signes de la démence pugilistique chez certains des athlètes plus âgés frappent l’imaginaire des jeunes Pascal et Décarie.

« Les séquelles... On a toujours niaisé avec ça, insiste Décarie. On voyait des boxeurs, depuis qu'on était tout jeune, qui avaient l'air tellement magané. On disait à Marc : “Avant que ça nous arrive, tu es mieux de nous avertir.” Lui, il a toujours pris ça vraiment au sérieux. Il riait de ça, mais il était vraiment conscient que ça pouvait arriver à n'importe quel athlète. Il nous a toujours dit qu'il allait nous le dire avant. Parce qu'une fois que tu as des séquelles, il est trop tard. »

Vingt ans plus tard, Marc Ramsay se rappelait très bien la promesse qu’il avait faite à ses boxeurs.

« Je disais souvent à Antonin et Jean Pascal ─ la carrière de l’un ne va pas sans celle de l’autre ─ la boxe, c’est une mauvaise maîtresse. Il faut prendre ce qu’on a à prendre et sortir de là quand c’est encore le temps », se souvient Marc Ramsay.

Une ou deux fois par année, il fait passer des tests de coordination et de réaction à ses athlètes afin de vérifier ce que l’oeil ne peut toujours constater. Mais, en 2014, il avait déjà une bonne idée de ce qu’ils allaient révéler. Boxeur technique plutôt qu’instinctif, Antonin Décarie montrait déjà quelques légers signes de vieillissement à l’entraînement.

« Ces tests-là ne mentent pas. Antonin était quand même bien. On ne voyait pas encore de changement majeur, mais il commençait à prendre de l’âge doucement. »

Antonin Décarie et Marc Ramsay
Antonin Décarie et Marc Ramsay

Au moment de s’asseoir dans un restaurant de Montréal avec son poulain et ami, Ramsay avait déjà consulté l’entourage d’Antonin : Jean Pascal, son cousin et entraîneur adjoint Samuel Décarie, ses parents, qui lui avaient confié le sort de leur enfant à 14 ans, et sa femme, Jamie Behl. Tous s’entendent sur la suite de sa carrière. Reste à le convaincre que l’heure est venue.

« Antonin, c’est un type excessivement brillant avec un bon jugement. Il sait écouter, mais il faut que tu le convainques. Il faut avoir une discussion, mettre les choses sur la table. Mais si ça a du sens, il sait écouter. »

Antonin entretenait toujours des projets de boxer à nouveau. Après quatre victoires de suite, sa fiche était plus reluisante, il pouvait tranquillement espérer que les bourses grimpent à nouveau. Mais pour Marc Ramsay, le calcul est toujours assez simple pour un boxeur : qu’est-ce qu’on gagne à continuer, surtout monétairement, et qu’est-ce qu’on laisse sur le ring, en santé et en future qualité de vie.

« Et puis, quelles sont tes options? Vers quoi tu peux te diriger? De ce point de vue là, la venue de Camille Estephan dans son entourage l’a beaucoup aidé. On peut encore le constater aujourd’hui. »

Antonin a besoin de temps, de réfléchir un peu, de faire le bilan.

Camille Estephan est entré dans la vie d’Antonin Décarie pendant sa séparation de son précédent promoteur, Yvon Michel. Après sa défaite contre Abregu, il désirait enchaîner les combats, ce que ne pouvait lui offrir Michel qui avait d’autres ambitions pour sa compagnie.

En novembre 2013, après six ans d’association avec Groupe Yvon Michel, Décarie faisait le saut dans l’écurie d’Estephan, Eye of the Tiger Management, qui est devenu son promoteur pour les quatre derniers combats de sa carrière. Les deux sont rapidement devenus très proches.

Au début, Estephan lui demandait surtout son opinion par rapport à des situations de boxe. Mais, au fil de leurs discussions, l’intérêt de l’ancien étudiant en gestion pour les affaires de l’entreprise s’est manifesté.

« Il a commencé à me donner de plus en plus de tâches du côté business. Il voyait quelque chose en moi et il savait que je ne boxerais pas jusqu’à 50 ans… »

Les plans d’Estephan pour Antonin Décarie allaient se révéler six mois après le dernier combat de sa carrière. En mars 2015, il élevait le boxeur au rang de vice-président d’Eye of the Tiger Management. Un an et demi plus tard, il achetait ce qu’il restait d’InterBox et confiait à Décarie la responsabilité de relancer l’entreprise. Mais ces plans ne se seraient pas concrétisés si Antonin avait poursuivi son rêve d’être champion du monde.

Cinq ans après être devenu professionnel, Antonin Décarie obtenait en mai 2010 sa première occasion de mettre la main sur une ceinture de champion d’une des grandes fédérations internationales. Comme Jean Pascal deux ans plus tôt, quand il s’était incliné devant Carl Froch à Nottingham, c’est en prenant le risque d’aller dans l’antre de son adversaire, en banlieue de Paris, qu’il espérait obtenir un premier titre.

« J’étais persuadé que j’allais gagner contre Souleymane M'baye », affirme Décarie, qui avait changé ses méthodes d’entraînement pour ce combat.

Après 23 victoires sous l’égide de Marc Ramsay, il avait suivi l’entraîneur de David Lemieux, Pedro Diaz, pour un camp en République dominicaine. En parfaite condition physique pour le duel contre M’Baye, il n’avait toutefois pas la même préparation stratégique qu’à l’accoutumée.

En manques de repères, il avait perdu par décision unanime des juges.

« Échapper ça, ça m'a fait mal, parce que je serais revenu avec le titre WBA intérimaire. Ça n’aurait pas changé grand-chose, mais maintenant j’aimerais ça pouvoir dire que j’ai été champion du monde. Je vais toujours avoir ça contre moi. Je suis passé proche, très proche. Un ou deux rounds que les juges ne m’ont pas donnés ont fait la différence. »

Souleymane M'baye et Antonin Décarie lors de leur duel de championnat du monde en mai 2010
Souleymane M'baye et Antonin Décarie lors de leur duel de championnat du monde en mai 2010

Trois ans plus tard, Décarie prenait un risque encore plus important en allant à Buenos Aires affronter Luis Carlos Abregu, un puissant cogneur argentin, devant une foule hostile de plus de 40 000 personnes. « La marche vers le ring, ç’a pris 5 minutes tellement il y avait du monde. Et ça criait, criait en espagnol. C’est l’expérience la plus marquante de ma carrière. »

« C’était un combat WBC Silver. Floyd Mayweather était le champion. Oui, c’était un combat extrêmement risqué, mais la récompense [devenir l’aspirant au titre de la WBC, NDLR] était tellement belle que ça valait la peine. »

Abregu allait faire visiter le tapis à Décarie au huitième round et l’emporter par décision unanime dans un combat écourté en raison de la pluie qui tombait sur le stade Jose-Amalfitani.

« Aller au tapis, ça ne fait pas mal. Tu manges un coup, tu es un peu ébranlé. Tu te relèves. C’est juste parce qu’il t’a atteint au bon endroit. Mais ça ne fait pas mal, jure Décarie. Ce n’est pas que tu es tough. C’est juste que tu es tellement concentré, tu as tellement d’adrénaline, que tu ne sens rien... »

Pour la deuxième fois, Antonin Décarie passait à côté de son occasion de prétendre à un titre mondial.

Antonin Décarie se cache le visage après sa défaite contre Luis Carlos Abregu en avril 2013.
Antonin Décarie se cache le visage après sa défaite contre Luis Carlos Abregu en avril 2013.

Quatre combats de remise en forme plus tard, il se trouvait à la croisée des chemins. Monter sur le ring, continuer d’encaisser les coups et les bourses dans l’espoir de se trouver à nouveau dans la position d’entrevoir une ceinture, ou prendre un pas de recul et s’investir dans les affaires avec Camille Estephan.

« Je commençais à me dire : est-ce que je peux être champion du monde? J'ai laissé passer une opportunité en France, puis en Argentine. Ce sont deux combats qui ont été durs physiquement et mentalement. Après le combat en Argentine, dans ma tête, c'était sûr que je continuais. J'ai fait quatre combats. Mais là je me disais, est-ce que je tourne un peu en rond? Je pense que j'ai plein d'autres choses que je peux faire. »

« Marc m'a dit : “Tu es en parfaite condition physique, tu as toute ta tête, est-ce que ça vaut vraiment la peine de prendre un risque et de continuer? Une fois que les dommages sont faits, c'est trop tard, on ne peut pas revenir en arrière.” Ça m'a comme réveillé un peu plus, puis j'ai décidé de passer au niveau administratif à 100 %. »

« À notre deuxième rencontre, il m'a fait le plus beau cadeau que j’ai eu dans ma carrière d’entraîneur, se rappelle Ramsay. Antonin m'a dit : “Je t'ai toujours demandé de me le dire s’il était venu le temps d’arrêter et je serais vraiment niaiseux de ne pas t'écouter, de t’obstiner, alors c’est maintenant.” »

« Ça s’est fait de la façon la plus professionnelle à laquelle j'ai assisté dans toute ma carrière. »

Pendant un long moment, un retour sur le ring n’avait pas été complètement écarté par Antonin Décarie. Dans une excellente condition physique et toujours engagé dans le monde de la boxe, les tentations ont été nombreuses d’enfiler les gants, de revivre cette poussée d’adrénaline en passant sous les câbles et d’entendre à nouveau les « Décarie! Décarie! Décarie! » venant des estrades.

« C’est un peu un running gag entre nous, confie Marc Ramsay. Il n’a pas officiellement annoncé sa retraite. Récemment encore, un boxeur de l’extérieur, un peu arrogant, était venu ici, et Antonin me regardait en me disant : “Heille, lui, on le pogne.” Il m’envoyait des regards voulant dire “lundi, je suis au gym”. Des fois, ça lui tente encore. »

« J’ai encore le droit de revenir, confirme en riant le principal intéressé. Je n’ai jamais pris ma retraite, donc j’ai techniquement le droit de revenir! »

Mais sa nomination à la tête d’InterBox en août 2016 a confirmé une situation qui existait de facto depuis deux ans.

« C’est un peu aussi ça qui a mis fin à ma carrière parce que je n’avais pas boxé depuis un certain moment, puisque je m’étais plus impliqué dans l’entreprise. Je n’ai jamais vraiment officiellement annoncé ma retraite. Ça s’est produit comme ça, à force d’être très impliqué au niveau administratif. Ensuite le gym a été ouvert, puis InterBox est arrivé. Il faut faire des choix. Il y a juste 24 heures dans une journée. »

InterBox ne comptait plus que trois boxeurs quand Antonin Décarie en est devenu, à 33 ans, le président : Yves Jr Ulysse, David Théroux et son ami Jean Pascal. Mais l’association avec son grand copain a pris fin en décembre dernier quand les deux ont été incapables de s’entendre sur la suite de sa carrière.

Décarie souhaitait que Pascal refasse sa fiche et sa confiance avec de plus petits combats, alors que l’ancien champion du monde des mi-lourds rêvait seulement aux plus grandes affiches.

Avant que les tensions professionnelles ne viennent à bout d’une amitié forgée à l’adolescence, Antonin a laissé partir le joyau de l’organisation. « La même journée qu’on s’est serré la main, on était en très bons termes. »

Depuis, InterBox a signé cinq autres boxeurs prometteurs et a recentré ses activités sur de plus petits galas, moins flamboyants que certaines de leurs aventures passées, mais plus à même de faire progresser ses jeunes talents.

Dans un sport qui ne semble en avoir parfois que pour les noms établis et les gros combats, Antonin Décarie a fait le choix de rebâtir la relève québécoise. Toujours à proximité des rings, c’est toutefois bien comme promoteur qu’il entend veiller au développement d’une nouvelle génération dorée, même si l’envie de partager sa science de la boxe ne le quittera pas de sitôt.

« Mes boxeurs sont super bien encadrés, donc jamais je ne prendrais la place de l'entraîneur. Mais des fois, je vois des choses. J'aimerais ça leur parler pendant le combat. Je pense à la manière qu’ils devraient se positionner, à la manière qu'ils devraient lancer leurs coups, placer leurs hanches, à la manière que le transfert de poids se fait. Mais être entraîneur, c'est énormément d'implication, énormément de travail. »

« En ce moment, le gym roule très bien, c'est tous les soirs, tous les matins. Tous les jours je suis pas mal occupé, en plus de mes tâches avec InterBox, je pense que ça serait irréaliste d'en prendre plus... pour l'instant. »

Photos : Alain Décarie