Une vie parmi les géants

Hommage à la Montréalaise Olga Hrycak qui, après 48 ans à entraîner des hommes, fait son entrée au Panthéon du basketball canadien. Témoignages.

Un texte d’Antoine Deshaies

Son nom est inconnu d’une très grande portion de la population. Bon nombre de ceux qui le connaissent ne savent sans doute pas le prononcer correctement. Pourtant, la Montréalaise Olga Hrycak est une géante, au sens figuré, dans un monde de vrais géants.

Quarante-huit ans à entraîner dans un gymnase de basketball, ça use son homme. Ou sa femme. Olga Hrycak a roulé sa bosse dans les écoles de la Commission scolaire English-Montreal, où elle enseignait l’éducation physique et la religion, et à l’UQAM en passant par les collèges Champlain et Dawson.

Elle est devenue, en 2003, la première femme à diriger un programme universitaire masculin de basketball en Amérique du Nord lorsqu’elle a jeté les fondations des Citadins de l’UQAM. Elle a toujours entraîné des hommes, par choix, même si elle n’a pas toujours été bien accueillie. Une femme qui gagne dans un monde d’hommes, ça dérange.

Le parcours d’Olga Hrycak culmine avec son intronisation au Panthéon du basketball canadien.

Extraits d'un reportage de mars 2010 sur Olga Hrycak

De toutes ces années, une image demeure : celle d’une femme plutôt petite, mais animée par une intarissable soif de victoires. Ses consignes, criées avec vigueur à de jeunes hommes pas mal plus imposants qu’elle sur le plan physique, dominaient tous les autres sons des gymnases qu’elle fréquentait.

Seul le poids des années a eu raison de sa passion. En 2015, des ennuis de santé l’ont forcée à mettre un terme à sa carrière d'entraîneuse à 67 ans. La dureté des planchers de basketball a eu le dessus sur son dos et sur ses genoux.

Près d’un demi-siècle à crier ses directives et à refuser les demi-mesures. Près de cinq décennies à soutirer le meilleur de chacun des joueurs qu’elle a eu sous la main, pour en faire de meilleurs hommes.

En 11 ans à l’UQAM, elle a mené deux fois sa troupe au titre provincial. Elle a fait encore mieux avec 9 titres provinciaux en 15 ans au Collège Dawson. Personne n’en a gagné autant.

Au fil des années, bien au-delà de ses accomplissements en bordure du terrain, elle a marqué la vie de centaines de jeunes, dont plusieurs la qualifient de « deuxième mère ». Voici les témoignages de certains d’entre eux.

Olga Hrycak discute avec l'un de ses joueurs pendant un match du Collège Dawson en 2003.
Olga Hrycak discute avec l'un de ses joueurs pendant un match du Collège Dawson en 2003.
(Photo : Presse canadienne/Paul Chiasson)
Pascal Fleury

Pascal Fleury mesure 2,20 m (7 pi 2 po). Il a joué pour Olga Hrycak au Cégep Dawson et avec l’équipe du Québec, de 1988 à 1990, avant de se joindre aux Hoyas de l’Université Georgetown, dans la NCAA. Il a aussi fait partie des mythiques Harlem Globetrotters en 1995-1996. Il a poursuivi sa carrière en Europe, en Asie et en Amérique du Sud. Diplômé en psychologie, Fleury termine aujourd’hui une maîtrise en éducation. Il enseigne l’anglais et organise des ligues et des camps de basketball au nord de Montréal.

J’ai rencontré Olga lors d’un camp de l’équipe du Québec. Elle m’a convaincu d’aller jouer pour elle à Dawson, ce qui me semblait impossible à l’époque parce que je ne parlais pas anglais. Ironiquement, je l’enseigne aujourd’hui.

J’habitais à Saint-Jean-sur-Richelieu. Je partais à 7 h 30 et je revenais à 22 h. Je passais plus de temps avec elle qu’avec mes parents et je parlais toujours d’elle et de ce qu’elle faisait pour moi. Un jour, ma mère m’a même demandé, à la blague, qui était ma vraie mère.

Olga était très importante dans ma vie.

Elle n'hésitait pas à aider des gars qui avaient des problèmes. Elle a même recruté un joueur exceptionnel qui sortait de prison. Ensemble, avec l’UQAM, ils ont gagné le titre provincial. Le match de finale s’est conclu en prolongation et le gars en question n’a pas pu rester pour la photo d’équipe parce que ses conditions de remise en liberté incluaient un couvre-feu. Il devait rentrer à la maison.

Olga n’avait peur de personne.

À Dawson, on avait une grande rivalité avec le Cégep Vanier et nos affrontements du vendredi soir étaient toujours très courus. Le gymnase était plein et c’était très bruyant. L’ambiance était folle.

Notre meneur de jeu fréquentait des membres de gangs rue et faisait toujours le tough quand ses amis étaient là.

Un soir où lesdits amis sont présents, Olga demande un temps d’arrêt et nous explique un plan précis qu’on doit exécuter. À notre retour au jeu, le ballon se retrouve, comme prévu, dans les mains du meneur de jeu, qui ne fait vraiment pas la bonne chose.

Tout de suite, Olga brûle son deuxième et dernier temps d’arrêt de la demie et se met à crier après lui : « MICHAEL! MICHAEL! » Elle va le chercher sur le terrain par la camisole devant tout le monde et le ramène au banc. Silence total dans le gymnase.

Le gars, un dur de dur, n’a pas dit un mot, n’a pas bougé d’un centimètre et l’a docilement suivie au banc. Elle l’a engueulé comme du poisson pourri, et lui a tout encaissé sans réagir.

Une autre fois, avant un match contre le Collège John-Abbott, Olga me dit que je vais devoir surveiller le centre adverse, le meilleur de la ligue. C’était seulement ma deuxième année au basket. Je n’étais clairement pas du niveau de ce gars, mais j’étais dans le plan de match d’Olga.

Le match commence et je ne joue pas une seule minute de la première demie. À la pause, je vais la voir pour lui demander des explications.

Elle me fait ensuite entreprendre la deuxième demie. Première action : je bloque le tir de mon rival, mais je ne suis pas capable de suivre le jeu. Ça va clairement trop vite pour moi. Aujourd’hui, je le reconnais, mais je ne l’aurais jamais admis à ce moment-là.

Après le match, je retourne voir Olga pour lui dire que j’étais déçu d’avoir joué juste deux ou trois minutes. Elle me dit alors, en pleine face : « Tu n’es pas capable de suivre, tu n’es pas capable de jouer à ce niveau. » Elle m’a vraiment fouetté ce jour-là. Je me souviens que j’avais le goût de l’étriper. Mais après ce match, j’ai été partant pour tous les autres. Ça a été un tournant dans ma carrière.

Je l’ai vue ébranlée une seule fois. Avec Dawson, on jouait un match préparatoire à l’Université du Vermont. On était plus jeunes qu’eux, mais on menait par une dizaine de points avec deux minutes à jouer.

L’entraîneur adverse demande alors un temps d’arrêt et se met à crier après ses joueurs. On entend très bien ce qu’il dit : « Je ne vais jamais laisser une femme venir m’humilier et me battre dans mon propre gymnase. Vous êtes des bons à rien de laisser une femme vous battre. Vous allez faire quoi dans la vie? »

Olga aussi avait tout entendu et, pour la première et dernière fois, je l’ai vue perdre ses moyens. Elle s’est mise à bégayer en nous parlant. C’était plus fort qu’elle, ça lui est rentré dedans et nous aussi. Elle a perdu son assurance et nous, nos moyens. On a perdu le match.

Elle ne l’a jamais eu facile dans un milieu d’hommes bien souvent hostile. Ce qu’elle a accompli est vraiment phénoménal. Elle a touché tellement de monde par ses gestes, ses actions et ses victoires.

Jay Prosper

Jay Prosper a été gérant, joueur puis entraîneur adjoint avec les Blues du Collège Dawson avec Olga Hrycak. Il a ensuite été joueur et entraîneur avec les Citadins de l’UQAM. Il est aujourd’hui directeur du marketing pour une grande entreprise de télécommunication.

Olga et moi, on ne se parle pas tous les jours, mais quand on se parle, c’est comme si on s’était parlé la veille. Ça me fait bizarre de dire Olga, parce que je l’ai toujours appelée et je l’appelle encore Coach.

En 1992, j’étais un joueur de hockey. J’allais voir mon frère jouer au basket à Dawson pour Olga et l’équipe cherchait un gérant. Je me suis proposé et c’est comme ça que notre relation a commencé.

Elle m’a donné ma première chance. J’ai eu plusieurs entraîneurs, j’ai gagné des prix d’excellence plus tard. Mais au début, j’étais un gars comme les autres avec un talent très limité. Elle m’a donné ma chance comme gérant, comme 12e joueur et, à la fin de ma carrière, j’étais rendu un bon joueur. Je lui dois beaucoup.

Je retiens d’elle son immense côté compétitif. Pour la décrire, il faudrait inventer un mot encore plus fort que « compétitive ». Elle m’a transmis ce trait de caractère. Je suis rendu dans la quarantaine et j’ai encore la compétition dans le sang. Ce n’est pas uniquement une question de gagner ou de perdre, mais bien de savoir se comporter face à l’adversité. Comment se battre avec tes coéquipiers.

Elle m’a engueulé souvent, mais toujours avec respect. Olga était aussi exigeante que généreuse avec ses joueurs. C’est une players’ coach, mais qui ne se laissait pas faire. Elle a sa vision, ses objectifs en tête et c’est elle qui mène.

Olga nous aidait beaucoup au basket, mais surtout dans la vie. C’est une enseignante dans l’âme et elle nous rappelait sans cesse l’importance des études. L’éducation a toujours été une priorité pour elle.

Elle aidait beaucoup les joueurs qui venaient de familles avec des défis importants. Olga a toujours voulu aider de façon légitime les jeunes hommes qu’elle côtoyait. Elle les aidait à se trouver de petits boulots l’été, ou encore les incitait à faire du bénévolat pour garnir leur CV. Je me souviens qu’on allait parfois faire du bénévolat à l’église en équipe.

Olga a toujours prêché l’importance d’avoir du succès hors du terrain. Elle prêchait ça à de jeunes hommes et souvent, on réalise l’impact qu’elle a eu sur nous seulement à 27 ou 28 ans.

Je ne pourrai jamais assez la remercier.

(Photo : UQAM/Andrew Dobrowolskyj)
Catherine Desormeaux

Catherine Desormeaux n’a jamais eu la chance d’être dirigée par Olga Hrycak. Elle l’a pourtant côtoyée et observée de près en faisant partie de l’équipe féminine des Citadins de l’UQAM de 2003 à 2006. Elle est aujourd’hui directrice de production télé.

J’’ai toujours été fascinée par Olga Hrycak. C’était impressionnant de voir cette femme d’à peine 5 pieds 3 remettre des gars de 6 pieds 5 à leur place. Son regard mitraillait les joueurs lorsqu’elle n’était pas fière d’eux.

Elle était tellement dure, mais elle pouvait se le permettre parce qu’elle aimait et aidait tellement ses gars. D’ailleurs, je n’ai jamais vu un joueur la défier. Certains ont osé l’ignorer lorsqu’elle leur criait après sur le terrain, mais je n’ai jamais vu personne lui répondre.

Je m'entraînais généralement juste avant son équipe, mais je restais au gymnase pour la voir travailler. J’aimais les exercices variés qu’elle proposait aux joueurs.

Elle n’a jamais voulu entraîner des filles. Elle jugeait qu’on était trop sensibles et qu’on avait trop d’attitude. Elle me disait qu’elle en aurait fait pleurer plusieurs. J’aurais aimé qu’elle nous entraîne. J’ai l’impression qu’elle aurait trouvé la bonne approche.

Elle était dure, mais juste avec tout le monde. Que tu sois un joueur étoile ou un substitut, quand tu faisais une erreur, elle te traitait de la même façon.

Elle n’a pas d’enfant biologique, mais dans les faits, elle en a des dizaines. Elle était tellement dévouée à ses joueurs. Son intronisation au temple de la renommée est vraiment méritée.

Mario Joseph

Mario Joseph a joué quatre ans sous les ordres d’Olga Hrycak au Cégep Dawson et à l’UQAM. Il est ensuite devenu son adjoint avec les Citadins. Il est aujourd’hui intervenant en ressources intermédiaires à la Direction de la protection de la jeunesse.

Aucun entraîneur n’a eu autant d’impact dans ma carrière qu’Olga Hrycak. Aucun entraîneur n’a été aussi présent dans ma vie qu’elle. Encore aujourd’hui, je la considère comme un mentor.

Elle prenait vraiment soin de ses joueurs et les aidait le plus qu’elle le pouvait.

Je me souviens qu’elle visitait même un de ses joueurs en prison. Personne ne la forçait à faire ça. Elle veut foncièrement aider les gens.

Au Cégep Dawson, elle aidait financièrement les joueurs qui venaient de milieux difficiles. Elle a déjà acheté des souliers et de la nourriture pour des gars qui manquaient d’argent.

C’était une entraîneuse tellement intense dans le gymnase, mais tellement humaine dans la vie. Elle nous suivait encore même après la saison. Olga Hrycak voulait que ses joueurs restent sur le droit chemin. Elle nous défiait d’être de meilleurs joueurs sur le terrain et de meilleurs hommes, point.

Elle se servait du basketball pour marquer les gens. C’est vraiment une bonne personne.

(Photo : UQAM/Trevor Johnston)
Prosper Karangwa

Prosper Karangwa a joué pour Olga Hrycak au Cégep Dawson avant de jouer pendant quatre saisons dans la NCAA, à Sienna College, dans l’État de New York. Il a joué au basketball professionnel en Europe de 2004 à 2010. Depuis 2012, il est recruteur pour le Magic d’Orlando, dans la NBA.

Olga a su voir ses joueurs non seulement comme des athlètes, mais aussi humainement, en tant que personnes. Elle connaissait notre famille, elle connaissait bien ma mère, mes sœurs, mon frère. Elle était plus qu’une coach que tu vois à l’entraînement et avec qui les trucs s’arrêtent là. C’est pour ça que beaucoup de ses anciens joueurs sont toujours en contact avec elle aujourd’hui.

Je suis parti depuis 1999 et chaque fois que je reviens à Montréal, une fois par année pendant l’été, on va toujours prendre le petit-déjeuner ensemble. C’est devenu une routine. Je suis parti de là j’étais un jeune garçon, j’avais 20 ans. Là, je me retrouve à 38 ans, je suis marié, j’ai des enfants, elle connaît ma femme, mes enfants.

On s’envoie des textos, des courriels parfois. Mais notre petit-déjeuner, c’est devenu un rituel. On parle un peu de tout, on échange. C’est vraiment rendu une amie.

Son cœur est pur et honnête. Sa volonté d’aider est sincère. Elle fait ça vraiment pour les jeunes. Son désir d’aider, de faire avancer les gens, est vrai.

Mais sur le terrain, elle est aussi vraiment tough et compétitive. Avec elle, c’est dur. Sur le coup, elle va vraiment demander le meilleur de toi et te pousser, te challenger à t’améliorer, à travailler sur tes faiblesses et tout. Mais au même moment, elle n’oubliera jamais que t’es une personne, ton côté de toi qui n’est pas le basketteur.

Quand on avait besoin de sous pour le lunch, ou d’une nouvelle paire de chaussures, elle nous aidait. C’était des gestes qu’elle n’avait pas besoin de faire.

Elle était toujours là pour moi. Si j’étais down, si j’avais faim, mais que je n’avais plus de sous, elle était là. Elle était toujours à l’écoute des besoins de tout le monde. Elle ne faisait pas ça que pour ses meilleurs joueurs, elle le faisait pour tout le monde.

Elle m’a trouvé une job comme conseiller dans un camp à [l’Université] Bishop’s pendant l’été, j’ai fait ça pendant deux ans. Je gagnais des sous. Pour moi, elle est passée de coach à amie, à une mère, à une personne qui, même dans ma vie professionnelle maintenant, est toujours là.

J’ai joué toute ma vie au basket. Il y a des coachs qui m’ont aidé ici et là, mais elle, vraiment, elle était là en tout temps.

C’est sûr que je n’aurais pas été le même homme sans elle. Elle a eu un impact majeur sur moi entre 14 et 19 ans. Au jour le jour, elle était là, elle m’a vu progresser, mais elle est restée présente aussi par la suite. Je la considère comme quelqu’un de ma famille.

Ça dit tout.

Entrevue d'Olga Hrycak par Marie-José Turcotte

Olga Hrycak

  • Naît à Montréal en 1947.
  • Joue au basketball pour l’Université de Montréal tout en étudiant en enseignement de l’éducation physique.
  • Entraîne des filles à l’École secondaire Holy Names à Montréal et y entraîne des garçons à leur admission, en 1977.
  • Dirige les Cavaliers de Champlain de 1979 à 1988.
  • De 1985 à 1987, elle est la première femme à agir comme adjointe pour l’équipe masculine canadienne.
  • Dirige les Blues du Collège Dawson de 1988 à 2003. Sous son règne, les Blues remportent neuf championnats.
  • Entraîneuse-chef des Citadins de l’UQAM de 2003 à 2015. Sous sa direction, l’équipe remporte deux championnats provinciaux.
  • Prend sa retraite au printemps 2015.
  • Est intronisée au Panthéon du basketball canadien à titre de bâtisseuse en mai 2017.

Source : Panthéon du basketball canadien

Photo en couverture : Presse canadienne/Fred Chartrand