Thomas, c’est Thomas Thomas, c’est Thomas Thomas, c’est Thomas

J’ai toujours su

À 24 ans, Jesen Therrien se retrouve dans les rangs AAA et cogne aux portes des majeures.

Un texte de Jesen Therrien, releveur de l’organisation des Phillies de Philadelphie

Mercredi, 31 mai 2017. Nous venons de terminer un programme double contre Portland. Un total de 20 manches jouées en une soirée. Il est déjà 23 h 30 lorsque le gérant, Greg Legg, me demande de monter à son bureau.

Lorsque tu te retrouves dans le bureau du boss, tu sais qu’il se passe quelque chose. J’essaie d’imaginer ce qui m’attend et je vois trois options possibles :

Je suis rétrogradé au niveau A.
Je reçois une promotion et je grimpe dans les rangs AAA.
Je suis inclus dans un échange.

Je ne serai jamais entièrement satisfait, mais force est d’admettre que je connais un début de saison presque parfait avec les Fightin Phils de Reading dans le AA. J’ai réussi 7 sauvetages en 8 tentatives et je présente une moyenne de points mérités de 1,26 en 21 matchs. J’ai retiré 39 frappeurs en 29 manches et deux tiers de travail. Si je suis réaliste, il est presque impossible que je sois rétrogradé.

Dans le bureau, le gérant est accompagné de Steve Schrenk, l’instructeur des lanceurs. Je connais Steve depuis très longtemps. Il fait partie de mon apprentissage depuis mes débuts chez les professionnels, il y a six ans. Ayant lui-même lancé dans les majeures, il comprend parfaitement quels sont mes objectifs et sait comment je peux les atteindre.

Notre discussion est brève. On me félicite et on m’annonce que j’ai été rappelé par les IronPigs de Lehigh Valley, le club AAA affilié aux Phillies de Philadelphie. Je prends l’avion le lendemain matin pour rejoindre l’équipe à Indianapolis.

« Comment te sens-tu? Es-tu content? C’est un rêve qui se réalise, n’est-ce pas? »

Coéquipiers, agent, famille, amis et journalistes, tout le monde est bien content de cette annonce. On me dit que c’est incroyable, que c’est exceptionnel…

La réalité, c’est que je l’ai toujours su.

Jesen Therrien, à l’entraînement
(Photo : Radio-Canada/Christine Roger)

Je viens d’une famille où le baseball est roi et maître. Chez les Therrien, le baseball passe bien avant le hockey. Mon frère, mes oncles et mon grand-père ont pratiqué le baseball. Ma mère a quant à elle joué au softball. Mais si je suis tombé amoureux de ce sport, c’est réellement grâce à mon grand-père. Il est probablement le plus grand amateur de baseball. Il connaît tous les joueurs de toutes les équipes. Et il m’a transmis sa passion.

J’avais à peine 3 ans et je m’en souviens comme si c’était hier. Mon frère, qui est de sept ans mon aîné, se préparait pour aller à l’un de ses premiers matchs.

« Je vais te montrer comment on joue au baseball », lui a dit mon grand-père.

« Et moi, qui est-ce qui va me montrer à jouer », ai-je alors demandé.

Je crois que cet instant est resté gravé dans l’esprit de mon grand-père. À partir de ce moment, il a toujours été à mes côtés. Il m’a accompagné à tous mes entraînements et à tous mes matchs. Encore aujourd’hui, je sais qu’il regarde tous mes matchs sur Internet. Et, bien souvent, il m’appelle en soirée pour discuter d’un lancer ou d’une séquence spécifique.

Jesen Therrien dans la catégorie moustique
Jesen Therrien dans la catégorie moustique
(Photo : Gracieuseté Jesen Therrien)

Oui, j'ai développé une réelle passion pour le baseball, mais je pense que toute cette histoire va bien au-delà du sport. Ce que j’aimais aussi, c’est que c’était un moment où ma famille se réunissait.

Ma mère nous a élevés seule, mon frère et moi. Les sacrifices ont été énormes. Elle nous a toujours poussés pour qu’on réussisse. Je suis vraiment chanceux d’avoir eu l’enfance que j’ai eue.

Je sais que je réalise un peu le rêve de tous les Therrien et je sais qu’ils sont tous très fiers de moi aujourd’hui.

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, je n’ai jamais été le meilleur de mon équipe. J’étais cependant le premier arrivé et le dernier parti. Des Monarques de Montréal-Nord aux Ailes du Québec, en passant par les Orioles de Montréal, j’ai toujours été celui qui travaillait le plus fort, qui donnait son 110 % en tout temps. Et je suis encore comme ça.

J’apporte un papier et un crayon dans l’enclos des releveurs et je prends des notes sur tous les frappeurs qui se présentent au bâton. Il y a beaucoup d’impondérables au baseball, mais au moins, quand j’arrive sur le monticule, je sais que j’ai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour être fin prêt. J’ai particulièrement du succès avec ma balle glissante, mais je sais quel lancer utiliser, à quel moment et contre quel frappeur.

La prise de balle de Jesen Therrien
(Photo : Radio-Canada/Christine Roger)

Le poste de lanceur n’était pas une évidence au départ. J’ai essayé toutes les positions : arrêt-court, champ centre, receveur, etc. Je voulais être le joueur important qui allait réussir le jeu important. C’est seulement vers l’âge de 15 ans que j’ai décidé que je voulais être lanceur.

À 17 ans, j’ai été repêché par les Mets de New York. J’étais l’un des plus jeunes joueurs choisis en 2010 et je n’étais pas prêt. Je devais acquérir plus de maturité et d’expérience, surtout en tant que lanceur. Je préférais refuser l’offre des Mets et aller évoluer avec l’équipe nationale junior.

À ma première année, nous étions huit Québécois dans l’équipe. Je parlais très peu anglais, alors ç’a aidé la transition. La deuxième année, j’étais le seul Québécois. J’ai trouvé ça difficile de devoir m’adapter à un nouvel environnement et de devoir parler anglais 100 % du temps.

Depuis le début de mon aventure dans le baseball, j’ai été privilégié de croiser des gens qui ont cru en moi. Le dépisteur pour les Phillies de Philadelphie Alex Agostino fait partie de ceux-là. Je sais que sans lui je n’aurais probablement jamais été sélectionné par les Phillies.

Il faut dire qu’un Québécois ne fait pas le poids face à des gars qui évoluent dans le circuit universitaire américain. Alex a convaincu ses dirigeants de faire confiance à un joueur du Collège Ahuntsic plutôt qu’à un joueur évoluant à Florida State, par exemple.

C’est l’une des seules fois de sa carrière où Alex a dû mettre son poing sur la table pour faire valoir son opinion, et je lui en serai éternellement reconnaissant.

En 2011, les Phillies de Philadelphie m’ont donc repêché au 17e tour. Cette fois, j’étais prêt. Je me suis facilement adapté aux rangs professionnels. J’ai même appris à parler espagnol en quatre mois.

À ma deuxième année, j’ai éprouvé quelques difficultés comme partant. En fait, je trouvais personnellement que mes lancers s’amélioraient, mais j’avais du mal à atteindre la zone des prises de façon constante.

C’est Steve Schrenk, qui était déjà à cette époque mon entraîneur, qui m’a demandé d’essayer le rôle de releveur. La première fois que je l’ai fait, j’ai adoré ça. Un réel coup de cœur.

Ce que je trouve ennuyant du poste de lanceur partant au baseball, c’est que tu ne lances qu’une fois par semaine. Du baseball, j’en mange. J’ai besoin de jouer. En tant que releveur, tu peux aider l’équipe chaque jour s’il le faut.

On me demande souvent comment je réussis à gérer la pression qui vient avec le poste de releveur. Honnêtement, je ne vois vraiment pas ça comme une pression. Quand j’arrive sur le monticule, que mon équipe mène par deux ou trois points, je trouve ça vraiment cool. Quand mon équipe a vraiment besoin de moi et que je peux faire la différence, c’est là que je me sens le mieux.

Quand je dis que je suis privilégié, ma relation avec Éric Gagné en est le meilleur exemple. Il y a quelques années, j’ai reçu un appel de sa part. Simple comme ça.

« Jesen, je te suis depuis quelques années et j’aimerais t’aider. J’habite en Arizona et je voudrais que tu viennes t’entraîner avec moi. »

Comment refuser une telle offre? Éric Gagné, j’ai grandi en le regardant jouer à la télévision et il veut maintenant être mon mentor, mon guide. Je lui parle après tous mes matchs. Il est là depuis le début, dans les bons moments comme dans les plus difficiles.

J’ai beaucoup appris auprès de lui. J’aime comment il lance, j’aime son attitude, j’aime comment il est agressif sur le monticule. Je m’inspire beaucoup de son côté gamer.

Il était prêt à tout pour gagner et j’adopte la même approche.

Le talent est important, mais je pense que le travail et la force mentale le sont encore plus. Tout est une question d’attitude. Qu’on mène par 10 ou 3 points, ça n’a pas d’importance. Que le stade soit vide ou plein, qu’il fasse chaud ou qu’il fasse froid, quand je suis sur le monticule, je dois performer. Je suis dans ma bulle.

Du baseball, ça reste du baseball. Que je sois à Montréal-Nord ou dans le baseball majeur.

Jesen Therrien, sur le monticule
(Photo : Radio-Canada/Christine Roger)

Je m’appelle Jesen Therrien, j’ai 24 ans, j’évolue avec les IronPigs de Lehigh Valley dans le baseball AAA et je cogne aux portes des majeures.

Je pourrais avoir la tête enflée, mais c’est mal me connaître.

« Reste humble parce que tu ne sais jamais ce qui va arriver demain », m’a toujours répété mon grand-père.

Je devais avoir 5 ans, je regardais le baseball majeur à la télévision et je me suis dit : « C’est ça que je veux faire. »

S’il y a déjà un Québécois qui a été releveur dans le baseball majeur, je suis convaincu que je peux le faire. Je n’oublie pas d’où je viens, mais je sais où je vais.

On me dit souvent : « Si tu atteins les majeures… »

Soyons clairs. La question n’est pas de savoir si je vais y arriver, mais plutôt quand. Il y a 5 ou 10 ans, atteindre le baseball majeur était un rêve.

Aujourd’hui, ce n’est plus un rêve. C’est un objectif.

J’ai toujours su que je réussirais.

Le gant de Jesen Therrien
(Photo : Radio-Canada/Christine Roger)

Propos recueillis par Christine Roger

Photo en couverture : Fightin Phils de Reading