Le championnat imaginaire

Les Expos de 1994 Les Expos de 1994 Les Expos de 1994

À l’été 1994, plusieurs voyaient déjà les Expos de Montréal affronter les Yankees de New York à la Série mondiale… jusqu’à ce que la grève des joueurs anéantisse tous les espoirs.

Un texte de Serge Touchette, chroniqueur de baseball depuis 1975

Les Expos ont déménagé à Washington après la saison 2004, mais dans l'esprit d'un peu tout le monde, l'équipe a signé son arrêt de mort le 12 août 1994, date du déclenchement de la dernière grève qui a paralysé le baseball majeur.

Durant les années qui ont suivi, les Expos, non sans peine, n'ont fait que survivre dans l'attente de l'inévitable. Retour sur une saison qui aurait pu sauver une organisation déjà fragile à l'époque.

Je m'en souviens trop bien. Les images, tantôt floues, tantôt limpides, se bousculent dans ma tête. Nous sommes le 11 août 1994. Les Expos affrontent les Pirates de Pittsburgh au stade Three Rivers.

Ils perdent rarement depuis un mois, les Expos, mais ce soir-là, ils sont battus. Ils ont probablement déjà la tête ailleurs. Dans le vestiaire, les joueurs se dépêchent à vider leur casier. Un autobus les attend pour les conduire à l'aéroport. Ils sont sur le point de rentrer à Montréal.

Ils ont déjà la certitude que la grève sera déclenchée sur le coup de minuit. Ils n'ont pas tort. Mais pour plusieurs d'entre eux, cet arrêt de travail prend simplement les allures d'une vacance impromptue.

Comme si l'école s'apprêtait à fermer ses portes aux fins de rénovations.

« Nous serons de retour d'ici deux ou trois semaines, lance le voltigeur Marquis Grissom. Les propriétaires seront peut-être moins gourmands d'ici là. »

Moises Alou tient sensiblement le même discours, comme beaucoup d'autres. Pourquoi? Parce que plusieurs joueurs sont convaincus que les propriétaires ne renonceront jamais aux revenus générés par les séries éliminatoires et la Série mondiale. Jamais.

Moises Alou
Moises Alou
(Photo : Getty Images/Otto Greule Jr/Stringer)

La petite vacance durera finalement beaucoup plus longtemps que prévu : 232 jours pour être exact.

Et surtout, elle marquera le début de la fin pour l'organisation montréalaise, qui sera ensuite condamnée à procéder à une vente de feu.

Encore aujourd’hui, 23 ans plus tard, plusieurs me posent la question : « Pensez-vous que les Expos auraient gagné la Série mondiale ? »

« Sais pas », que je réponds.

Je sais une chose, cependant : ils formaient une bien belle équipe. Ils étaient rapides, ils frappaient et ils misaient sur le meilleur groupe de releveurs des ligues majeures. Quand les Expos menaient après six manches, les journalistes pouvaient déjà commencer à pondre leur texte...

Et une fois le match terminé, ils ne le modifiaient que très rarement. Et je ne blague pas.

Non, rien à l’époque ne laisse présager un tel parcours. Les Expos avaient entamé la saison sur la pointe des pieds, perdant 9 de leurs 13 premières rencontres.

« Nous n'avons pas de vie », s'était lamenté Ken Hill.

Puis, ils avaient signé cinq victoires de suite avant de perdre contre les Dodgers de Los Angeles et d'enchaîner avec six autres victoires d'affilée. Le 11 mai, ils s'emparaient seuls du deuxième échelon de leur division. Et à la mi-juillet, ils délogeaient les Braves du 1er rang.

Du 1er juin jusqu'au moment du déclenchement de la grève, ils avaient compilé une fiche peu ordinaire de 46-18.

Des faits saillants des matchs des Expos avant le déclenchement de la grève

Croisé sur la galerie de presse du stade olympique à la fin juillet, Dick Williams, pour un, avait convaincu bien des sceptiques qui s'étonnaient de voir les Expos voler aussi haut.

Williams, un ancien gérant des Expos, avait été embauché comme recruteur spécial par les Yankees de New York. Son mandat : décortiquer, analyser les équipes de la Ligue nationale les plus susceptibles d'atteindre la Série mondiale advenant une série contre les... Yankees.

« La meilleure équipe que j'ai vue jusqu'à ce jour, c'est celle des Expos », avait-il dit sans la moindre hésitation.

Ce n'était pas un mince compliment de la part d'un homme qui portait déjà deux bagues de la Série mondiale et qui, selon plusieurs, n'avait pas son égal pour déterminer l'équipe la plus susceptible de s'élever au-dessus de la mêlée dans la dernière ligne droite d'une course au championnat.

Il avait du pif, Dick Williams.

Le point fort des Expos, c'est leur relève. Elle est impitoyable. Outre John Wetteland, bien sûr, les Expos comptent deux releveurs qui, plus tard, deviendront des releveurs numéro un : Mel Rojas et Jeff Shaw.

Mel Rojas
Mel Rojas
(Photo : Getty Images/Stephen Dunn)

Rojas chaussera les bottines de Wetteland quand ce dernier aura pris le chemin de New York, et Shaw campera un rôle de numéro un avec les Reds de Cincinnati. C'est vous dire à quel point l'enclos des Expos est bien nanti.

Wetteland, qui domine l'équipe avec 25 sauvetages, Rojas, Shaw et Tim Scott sont les rois incontestés des trois dernières manches d'un match.

Et lorsque Wetteland, fort d'une avance d'un ou deux points, se pointe au monticule, début neuvième, l'adversaire n'a plus qu'à faire brûler un lampion. Ou deux.

John Wetteland
John Wetteland
(Photo : Getty Images/Jonathan Daniel/Stringer)

Quand la grève éclate, les Expos se pavanent avec le meilleur dossier (74-40) des ligues majeures, détiennent une avance de 6 matchs en tête de leur division devant leurs tortionnaires, les Braves d'Atlanta, et viennent de remporter 20 de leurs 23 derniers matchs. Ils ont empoché un total de 42 victoires sur les terrains adverses, un sommet dans les majeures.

Moises Alou frappe pour ,339. Il est une vedette en pleine ascension, lui qui a procuré la victoire à la Ligue nationale grâce à un coup de deux buts à la 10e manche du match des étoiles présenté à Pittsburgh. Il forme le one-two punch de l'équipe avec Larry Walker, qui affiche une moyenne de ,322, 19 circuits et 86 points produits.

Le frappeur gaucher canadien s'achemine d’ailleurs vers la première récolte de 100 points produits de sa carrière.

Larry Walker
Larry Walker
(Photo : Getty Images/Otto Greule Jr/Stringer)

Alou, Grissom et Walker composent le meilleur trio de voltigeurs des ligues majeures. À eux trois, ils totalisent 407 coups sûrs (100 doubles, 11 triples et 52 circuits), 209 points produits et 58 buts volés.

Grissom et Walker ont d’ailleurs accompagné Alou au match des étoiles, tout comme Wil Cordero et Darrin Fletcher. Cinq joueurs chez les étoiles, une première en 11 ans pour les Expos.

Graduellement, les foules augmentent au stade olympique. Un vent de folie commence à souffler sur Montréal. Les partisans de l'équipe rêvent non pas à une participation aux séries d'après-saison, mais à la Série mondiale, rien de moins.

Les Expos gagnent à un train d'enfer. Ils sont jeunes, insouciants. Et ils sont doués. Personne n'a vu venir cette formation qui, à peine quelques mois plus tôt, était perçue comme une petite équipe fraîchement sortie de la maternelle avec la plus petite masse salariale du baseball, exception faite de celle des Padres de San Diego.

À la surprise de tous, les Larry Walker, Pedro Martinez, Marquis Grissom, Wil Cordero, Darrin Fletcher, Mike Lansing, Cliff Floyd, Kirk Rueter et Moises Alou, entre autres, ont grandi plus vite que prévu.

Un peu avant le jour 1 de la grève, les Expos jouent à Houston. Dans le lobby de l'hôtel, Felipe Alou, impatiemment, attend le taxi qui doit le conduire à l'Astrodome, le stade des Astros à l'époque.

Lorsqu'il observe son équipe, le gérant des Expos ne voit pas un feu de paille. Il voit plutôt une bande de ti-culs un brin baveux, qui n'ont peur de rien ni de personne. De tous les partants, le troisième-but Sean Berry est le plus âgé à 28 ans.

« La machine est presque parfaite, me dit Alou en guettant son taxi du coin de l'oeil. La coordination entre nos frappeurs et nos voleurs de buts est à point. Nos releveurs connaissent leur rôle et nos lanceurs partants nous donnent cinq ou six manches par match. Tout est en place... »

Les partants sont Pedro Martinez, qui a encore la couche aux fesses, Jeff Fassero, Ken Hill, Kirk Rueter, l'homme qui lance plus vite que son ombre, et Butch Henry, qui, malgré un talent limité, se révèle être un partant numéro cinq fort étonnant, comme en attestent son dossier de 8-3 et sa moyenne de points mérités de 2,43.

Ken Hill
Ken Hill
(Photo : Getty Images/Stephen Dunn)

Avec 16 gains à son palmarès, Hill connaît la meilleure saison de sa carrière, tandis que Pedro, acquis des Dodgers quelques mois plus tôt contre Delino DeShieds, confirme graduellement cet immense talent que ses ex-employeurs des Dodgers n'ont jamais été capables de cerner. Il compte déjà 11 victoires et conserve une moyenne de près d'un retrait au bâton par manche (142 en 144,2 manches).

Les Expos, faut-il le rappeler, ont été sévèrement critiqués par les médias montréalais à la suite de cet échange. « Une autre économie de bout de chandelle », qu'on disait. Erreur! Ça a peut-être été le meilleur échange jamais bâclé par les Expos.

Les joueurs des majeures en grève : un reportage d'André Bédard

Mais la belle machine de Felipe cesse de rouler du jour au lendemain.

Comme si quelqu'un lui avait volé ses clés.

On connaît la suite.

La machine demeurera dans le garage pendant plusieurs mois. Au printemps, c'est à peine si elle peut encore rouler.

Elle aura été sauvagement abîmée. Et finalement pour pas grand-chose. Les propriétaires n'auront jamais réussi à imposer un plafond salarial et, le 2 avril 1995, après un premier camp d'entraînement composé de joueurs de remplacement, le baseball majeur conviendra d'une entente négociée avec l'Association des joueurs.

Ce sera le retour au travail, mais surtout, un douloureux retour à la réalité pour les Expos.

Le rêve inachevé de 1994 cédera la place aux contraintes budgétaires d'une équipe incapable financièrement de s'offrir une seconde chance.

Felipe Alou
Felipe Alou
(Photo : Matthew Stockman)

« Le sort de l'équipe aurait pu être différent si nous avions été en mesure de garder nos joueurs, déclarera Felipe Alou quelques années plus tard. Nous avions les joueurs pour atteindre la Série mondiale en 1994. Et je ne vois pas pourquoi nous n'aurions pu nous rendre à la Série mondiale en 1995. »

Pour sa part, Moises Alou, choisi le joueur par excellence des Expos en 1994, parlera d'un doute qui continue de lui trotter dans la tête.

« Je vais y penser jusqu'à la fin de mes jours, mentionnera-t-il. Nous avions les éléments pour remporter la Série mondiale, mais nous ne saurons jamais si cela se serait produit. »

Pour le président de l'équipe Claude Brochu et ses partenaires, le prix à payer sera trop élevé.

Marquis Grissom sera échangé. John Wetteland et Ken Hill aussi. Et Walker ne recevra même pas d’offre de contrat de ses employeurs et choisira de poursuivre sa carrière au Colorado.

Ce job de bras sera confié au directeur général Kevin Malone qui, mal à l'aise, sera souvent à court de mots devant les médias. Il est l'exécutant, rien d'autre. Mais il aura la lourde tâche d'expliquer l'inexplicable. Et cette tâche lui pèsera.

Un jour, il claquera violemment la porte de sa petite roulotte qui lui sert de bureau sur le site d'entraînement à West Palm Beach. La porte passera bien près de lui revenir en pleine face.

Une bien mauvaise semaine, comme on dit.

Dans le cadre de la semaine de la grande vadrouille, Grissom, pour un, est visiblement attristé.

Un confrère et moi l'apostrophons dans le terrain de stationnement du stade de West Palm Beach moins d'une heure après l'annonce de l'échange qui l'envoie aux Braves d'Atlanta.

Il a pleuré, Grissom. Ses yeux rougis le trahissent.

Il balbutie quelques mots. Il n'a visiblement pas envie de préciser sa pensée. Et tout en serrant la main des deux journalistes, il lance, émotif : « Salut, les Québécois! » En français de surcroît.

Puis il tourne les talons. En français, en anglais ou en chinois, le discours des Expos est on ne peut plus clair.

Le départ de Grissom et ceux de Walker, de Hill et de Wetteland laissent un trou béant.

Mais pire encore, ils annoncent la longue agonie d'une organisation condamnée à disparaître.

Le 29 septembre 2004, les Expos affrontent les Marlins de la Floride à leur dernier match au stade olympique
Le 29 septembre 2004, les Expos affrontent les Marlins de la Floride à leur dernier match au stade olympique
(Photo : Reuters/Christinne Muschi)

Photo en couverture : La Presse canadienne et Getty Images