Courir pour la machine

La coureuse Annie Leblanc La coureuse Annie Leblanc La coureuse Annie Leblanc
Signature d'Annie Leblanc

Une bourse d’études dans une université américaine n’entraîne pas toujours la vie rêvée qu’on imagine.

Par Annie Leblanc, coureuse de demi-fond

Le téléphone en main, mes parents au bout du fil, je pleurais : « Venez me chercher! Je m'en vais chez nous! »

J’ai souvent pensé abandonner. Au moins une ou deux fois par année.

J’avais quitté le Canada, où j’étais parmi les 10 meilleures coureuses sur 800 m, pour accepter une bourse d’études de l’Université de l’Oregon, la Mecque de l’athlétisme, à Eugene aux États-Unis. Je courais pour les prestigieux Ducks, qui gagnent tous les titres universitaires américains.

Je me suis vite rendu compte que l’image que je m’étais faite de la vie universitaire américaine était fausse. Oui, je faisais partie d’un grand programme d’athlétisme, mais je faisais aussi partie d’une grosse machine. Une sorte d’engrenage.

Ça paraît bien de l’extérieur, mais…

Pendant quatre ans, j’en ai bavé un coup. C’est pour ça que, même à 20 ans, je me retrouvais là, à pleurer au téléphone avec mes parents impuissants.

L’athlétisme là-bas, c’est une business. Vraiment. À ton arrivée, tu signes un contrat comme tu le ferais avec un nouvel employeur. À partir de là, ce sont les résultats qui comptent.

Tout est une question de points accumulés selon le classement aux diverses courses auxquelles les représentants de l’université participent. Au bout du compte, l’équipe qui remporte le plus grand nombre de points gagne le championnat national.

À plus grande échelle, ces championnats rapportent de l’argent et du prestige à l’université et, au passage, des bonis de performance aux entraîneurs.

Avant tout, l’université cherche donc à soutirer le maximum de points de ses athlètes.

Bienvenue à Eugene, Track Town USA.

Ce que cela signifiait pour moi? En gros, plutôt que de travailler sur ma distance de prédilection, le 800 m, je devais répartir mes efforts en trois : le cross-country (6 km), la saison de course intérieure et la saison extérieure.

Soyons clairs : ce n’était pas par choix de ma part, car le cross-country affectait assurément ma saison intérieure de course. À ce calibre, c’est totalement différent de passer du 6 km au 400 m et au 800 m.

Annie Leblanc
(Photo : Radio-Canada/Alain Décarie)

Je me suis un peu tiré dans le pied la première année, en quelque sorte. Comme j'avais réussi à accumuler des points pour l'équipe au cross-country, on m’a dit : « Vu que tu es capable de le faire, tu vas le faire chaque année. »

Le hic, c’est que si cette philosophie servait l’équipe, elle nuisait à mon développement personnel en tant que coureuse de demi-fond.

Devant une telle situation, c’est sûr qu’au début, on se sent utilisée. Comme un pion. On te rappelle que tu fais cela « pour l’équipe », et c’est vrai. Au fond, ton éducation est gratuite, tu es habillée de la tête aux pieds, tu voyages tous frais payés, tu participes à de grandes compétitions… Il faut bien, en retour, livrer la marchandise.

Ce n’est pas un sens unique. Ça va des deux bords.

Pendant quatre ans, j’ai donc couru à peu près toutes les distances. J’ai été trimballée d’un groupe d’entraînement à un autre. Uniquement à ma dernière année, j’ai fait partie à la fois de l’équipe de cross-country et de l’équipe de sprint avant de me reconcentrer sur le 800 m puis, en mai, de faire du 1500 m.

Quand tu fais un peu toutes les épreuves, tu n’es plus vraiment une spécialiste. Ce que j’étais, au 800 m, avant de quitter le Canada.

Au fond, en déménageant là-bas, je suis passée d'un entraînement très personnalisé ici au Québec à, en quelque sorte, un rôle de fourmi dans la fourmilière.

Je ne veux surtout pas donner l’impression d’être une victime. Je ne suis pas une victime. C’est juste comme ça que le système fonctionne.

Par contre, une chose est claire : je n’ai pas eu la carrière universitaire que j’espérais quand, en 2012, je suis arrivée au campus d’Eugene avec mes valises et mes grands espoirs.

Dans un établissement universitaire américain comme celui où j’étais, la vie d’une athlète, d’une équipe, est donc très axée sur la performance. Au point où parfois, certains entraîneurs t’ignorent carrément si tu n’offres pas les résultats qu’on attend de toi. Ils font comme si tu n’existais pas.

Tu fais l'entraînement qu'on te donne, point à la ligne. Les entraîneurs ne veulent pas entendre grand-chose.

C’était là un aspect que j’ai trouvé très difficile à vivre.

Déjà au départ, je suis très exigeante envers moi-même. Quand j’avais une mauvaise course, je le voyais un peu comme la fin du monde. Je n'avais pas besoin d'un coach pour me taper sur la tête et me renfoncer encore plus.

Annie Leblanc aux Championnats d'athlétisme du Pac-10 à Los Angeles, en mai 2015
Annie Leblanc aux Championnats d'athlétisme du Pac-10 à Los Angeles, en mai 2015
(Photo : Associated Press/Alex Gallardo)

Dans ce contexte, il m’était difficile d’avoir confiance à l’entraînement. Et il m’a fallu du temps avant que, face aux entraîneurs, je mette le poing sur la table.

Ça s’est passé à ma troisième année universitaire. Pour la première fois, je ne m'étais pas classée pour les Championnats universitaires NCAA intérieurs ni pour le relais.

Une semaine avant le championnat, on voulait vraiment que je m’occupe de ma partenaire d’entraînement qui était plus jeune. J’étais comme sa mentore. Cette journée-là, elle était en retard. L’entraîneur mettait toujours la faute sur moi. Ce jour-là, je ne pouvais juste plus l’encaisser. J’ai répondu à son commentaire de manière un peu arrogante.

Comme c'était une des premières fois que je répondais, ça l’a surpris et il s’est mis à crier après moi. Face à cette attitude, je lui ai dit: « Non, non, non. On peut régler ça sans que tu me cries après. »

On s’est engueulé devant tout le monde à la piste. J’étais tellement fâchée que j’en pleurais.

Il m’a dit : « Va-t-en chez toi. Tu ne fais pas l'entraînement. » Mais je ne l’ai pas écouté. Je suis restée et j'ai fait l'entraînement en pleurant de rage.

Pendant deux semaines, on ne s'est pas parlé. J'ai laissé aller les choses.

C’est précisément là où, soudainement, j'ai commencé à obtenir les performances désirées. À partir de ce moment-là, l’entraîneur a commencé à me respecter davantage.

Malgré cela, je n’ai pas progressé comme j’aurais dû le faire pendant ces quatre années.

En juillet 2016, après mes quatre années en Oregon d’où je suis revenue avec un diplôme en physiologie humaine, je me suis présentée aux Championnats canadiens d’athlétisme, à Edmonton. L’objectif : me qualifier pour les Jeux olympiques de Rio.

Mais inévitablement, étant donné les exigences, la fréquence des courses et l’horaire effréné auquel je venais de m’astreindre en plus de ma confiance ébranlée, j’étais loin d’être dans une forme optimale pour ce moment important, crucial même, de ma carrière de coureuse.

Je m’y suis présentée sans grand espoir, frustrée et insatisfaite par mes chronos.

Mais j’ai couru et je me suis classée 2e. Du coup, je répondais à l'un des critères pour ma qualification olympique.

Mais depuis le début de la période de qualification, mon meilleur chrono, réussi la saison précédente, était à 3 dixièmes de seconde d’une qualification pour Rio.

Douleur. Déception. Rater les Jeux olympiques par si peu.

La frustration, sur une échelle de 1 à 10, était à 35.

Ça m’affecte encore aujourd’hui.

Les Jeux sont arrivés et j’ai donc dû me contenter de regarder à la télé ma compatriote Melissa Bishop terminer 4e du 800 m, ma spécialité.

Dire que, plus jeune, je l’ai déjà battue, Melissa. Je la battais, elle me battait, on s’échangeait ça.

Puis à partir de 2012, sa carrière a progressé de façon fulgurante. Aujourd’hui, je cours le 800 m en 2 min 1 s. Melissa, en 1 min 57 s. L’écart – 4 secondes - est énorme.

Pendant que moi, je m’exilais aux États-Unis où je travaillais avec plusieurs entraîneurs, Melissa, elle, est restée au Canada avec le même coach. Cet élément a peut-être pesé dans la balance. Mais tout le monde est différent. Il y a aussi le fait qu’elle soit plus âgée que moi de quatre ans. Je ne sais pas. Je ne sais plus.

Je ne garde pas que du négatif de toute cette aventure. Malgré tout ce qui s’est passé à l’Université de l’Oregon, j’ai appris énormément sur moi-même, sur mon sport. Il n’y a rien qui arrive pour rien. Ce sont des leçons de vie. Un bagage inestimable que je vais essayer d'exploiter du mieux que je peux.

En septembre dernier, Melissa Bishop m’a invitée à aller m'entraîner avec elle à Windsor. Mais je n'avais pas les moyens de déménager. Je n’ai pas droit à la subvention d’Athlétisme Canada. J’avais aussi déjà pris des ententes avec mon entraîneur, José Sant, chez moi à Repentigny.

Annie Leblanc et son entraîneur, José Sant
Annie Leblanc et son entraîneur, José Sant
(Photo : Radio-Canada/Alain Décarie)

Les fédérations québécoise et canadienne d’athlétisme m’ont toute de même donné des sous pour participer à quelques camps d’entraînement avec Melissa. Elle m’apprend énormément.

C’est fou à quel point elle et moi avons des affinités, tant comme personnes qu’au plan physique, au point où certains nous prennent pour des jumelles.

Melissa m’aide beaucoup, surtout sur un aspect bien précis : c’est une personne très positive, capable de lâcher prise. C'est incroyable. Elle s'occupe beaucoup et décroche facilement de la course. Elle n'est pas comme moi, qui pense trop.

Un jour, elle m’a dit ceci : « Tu l'as, Annie. Il faut juste que tu laisses aller, que tu relaxes, que tu aies confiance. »

Welcome to altitude. Thin air = better hurt faces. Closer to the sun= better tans # #yabish @anniethewhite

Une publication partagée par Melissa Bishop (@melissacorinneb) le

Annie Leblanc (gauche) et Melissa Bishop en avril dernier
(Photo : tirée du compte Instagram de Melissa Bishop)

Pour moi, l’objectif est donc devenu Tokyo 2020. Rien de moins. Un autre cycle olympique où je mets en suspens mon autre rêve, mes études en médecine.

D’ici là, je m’entraîne depuis un an dans mon patelin, à Repentigny, avec la forte impression de repartir à zéro. Côté environnement d'entraînement, c'est la guerre. La température n’est pas idéale, la qualité des sites non plus. La piste est passablement défraîchie. Il y a des gens partout, des jeunes dans mes couloirs, même des gens qui arrachent des bouts de piste.

Je me dis souvent que m’entraîner dans de telles conditions peut seulement me rendre plus forte. Mais encore trois ans? Je ne sais pas.

  • - « Tu te poses trop de questions », me dit parfois ma mère, elle-même une ancienne sprinteuse.
  • - Ça t'arrivait pas quand tu t'entraînais?
  • - Non. Je faisais le travail, puis ça donnait ce que ça donnait.

J’essaie de m'inspirer d’elle.

C’est souvent quand on est près d’abandonner que l’on touche au succès. Michael Jordan disait : « J'ai échoué 1000 fois avant de réussir. »

Comme disaient mes parents, au bout du fil, quand je les appelais de l’Oregon aux petites heures du matin en pleurant : « La Annie que je connais, elle se retrousse les manches, puis elle se bat. »

Alors je continue.

Le 11 juin, à Portland, Annie Leblanc s’est approchée à 56 centièmes de seconde du standard requis pour l’épreuve du 800 m en vue des Championnats du monde d’athlétisme, du 4 au 13 août à Londres.

Elle prendra part aux Championnats canadiens d’athlétisme à Ottawa du 3 au 9 juillet, qui servent de qualification pour les mondiaux.

Propos recueillis par Diane Sauvé

Photo en couverture : Radio-Canada/Alain Décarie