Un entraînement avec Andre De Grasse

Comprendre la philosophie qui dicte la préparation du sprinteur canadien

Dominck Gauthier

Un billet de Dominick Gauthier

« Depuis les Jeux olympiques de Rio, j’entends tout le monde dire : "Si Andre était fort, imaginez la vitesse à laquelle il pourrait courir!" Oui, je l’imagine… Il serait très lent. »

- Stuart McMillan, entraîneur du sprinteur Andre De Grasse

Je viens de passer une semaine dans l’environnement de la vitesse et des changements de direction en Arizona. Ma fondation, B2dix, a créé un colloque sur la vitesse en collaboration avec Altis et EXOS, deux organisations qui travaillent avec plusieurs des athlètes les plus rapides sur la planète. Altis entraîne, entre autres, le Canadien Andre De Grasse.

L’occasion était parfaite pour comprendre la machine derrière Andre et voir si les choses ont changé depuis Rio, où Usain Bolt semble laisser la lumière de l’éclair pointer quelque peu vers ce petit Canadien de 1,75 m (5 pi 9 po).

Le premier matin, nous allons assister à une session d’entraînement d’Andre avec son entraîneur, le Canadien Stuart McMillan.

J’arrive donc sur le terrain où aura lieu la session d’entraînement. Je suis excité d’être en plein milieu de l’action. Excité à l’idée de découvrir tout ce qu’il y a de plus poussé en matière de technologie : caméras, GPS, radars photo, accéléromètres, écrans tactiles pour le feedback instantané, drones et je ne sais quoi d’autre dont j’ignore l’existence.

Mais non, la seule technologie présente autour de la piste de 400 m est celle que nous, les spectateurs du jour, avons dans nos mains pour capturer de façon « très discrète » certains moments : nos téléphones intelligents.

La technologie ici, c’est la façon d’entraîner, nous disent les entraîneurs.

Quelques tentes ici et là afin de procurer de l’ombre sous ce chaud soleil de l’Arizona et quatre tables de massage. Le groupe de thérapeutes s’assure d’être prêt à traiter instantanément chaque petit malaise afin de minimiser les complications majeures et qu’ainsi, chaque athlète soit en mesure de pousser sans crainte ni retenue sa machine corporelle.

Stu McMillan avec la sprinteuse Schillonie Calvert-Powell
Stu McMillan avec la sprinteuse Schillonie Calvert-Powell Photo : Jeff Cohen

C’était une belle surprise pour moi de constater cette simplicité. Je considère que souvent, le monde du sport perd un peu ses athlètes dans un tsunami de données.

Nous travaillons avec des êtres humains et dans la performance humaine. Tout ne se calcule pas, tout ne s’explique pas.

Une trentaine d’athlètes de disciplines différentes sont sur la piste.

Nous assistons littéralement à la prestation d’un orchestre si fluide que l’on n’en voit même plus la complexité. Stu, le chef d’orchestre sans chaussures ni chaussettes (il est toujours pieds nus), bat le rythme et fait signe à chacun de ses « musiciens » d’un simple regard ou d’un petit « Andre! 2 minutes! »

C’est alors que De Grasse s’installe sur la table avec le thérapeute. Pendant ce temps, Stu se dirige vers un autre de ses 22 athlètes. Il donne quelques directives, observe, touche, se déplace. En fait, il est en pleine lecture de ses athlètes. Tout est une question de sensation.

On assiste davantage à une démonstration artistique qu’à un programme d’entraînement sportif.

Une fois cette lecture terminée, McMillan revient vers son sujet principal, De Grasse. Il met sa main sur l’abdomen du sprinteur pour sentir son degré de tension, le regarde dans les yeux, lui demande comment il va… Pas comme on le demande à une connaissance lors d’un 5 à 7… Il lui demande VRAIMENT comment il va.

Sans pouvoir entendre la réponse d’Andre, j’ai pu l’imaginer compte tenu du commentaire de l’entraîneur dynamique qui a suivi : « Tu es prêt, tu connais le plan. Allez, on y va! »

La série d’exercices d’échauffement s’amorce. Encore une fois, chacun sait ce qu’il a à faire, mais les entraîneurs gardent leurs protégés à l’oeil. Pas pour s’assurer que le travail soit fait, mais plutôt pour détecter le degré d’énergie, le rythme, l’attitude, la présence, la prestance.

Encore une fois, on parle ici de sensations et d’émotions. Ce que les entraîneurs perçoivent dictera la suite des choses.

Des gradins, on entend très peu de feedback.

L’entraîneur ne parle pas pour ne rien dire. Chaque mot a sa raison d’être et le moment choisi pour le prononcer est stratégiquement choisi. L’entraîneur approche l’athlète de façon délicate, lui donne son bref commentaire puis laisse son élève poursuivre son plan.

D’ailleurs, pour Altis, la règle du feedback est simple : maximum 30 secondes.

Andre De Grasse et Usain Bolt en demi-finale du 200 m aux Jeux de Rio
Andre De Grasse et Usain Bolt en demi-finale du 200 m aux Jeux de Rio Photo : Shaun Botterill/Getty Images

Le lien qui existe entre Stu et ses athlètes est fascinant. Tous sont sur la même note et travaillent à l’unisson.

La rapidité des mouvements et le tempo montent d’un cran. L’échauffement est bien plus long que l’entraînement spécifique.

Par contre, les éléments de cette séance de préparation ne sont pas tirés du hasard : chaque mouvement a été étudié dans le but de développer et de créer les aptitudes nécessaires pour, ensuite, maximiser l’efficacité de l’objectif bien spécifique de la journée : les 30 premiers mètres.

Quelques accélérations de 30 mètres sur le gazon, puis Andre retourne vers les tables de massage pour enfiler ses chaussures de piste.

Le spectacle va commencer!

Tel un canard qui semble calme en surface même s’il agite vigoureusement ses pattes sous l’eau, coach Stu semble toujours calme et en maîtrise, même s’il gère, sans aucune fausse note, la séance d’entraînement de plus d’une vingtaine d’athlètes qui, cette journée-là, ont tous des objectifs différents.

Il le disait lui-même lors d’une présentation en après-midi : son travail consiste à flirter constamment avec le chaos.

De son côté, Andre est comme l’Andre que le monde entier à découvert aux Jeux de Rio : un peu dansant et toujours souriant.

En s’approchant des blocs de départ, il rigole et blague avec les autres athlètes à ses côtés.

D’ailleurs, au milieu de ces athlètes qui s’installent, on constate encore à quel point De Grasse est petit. À ce moment, il est difficile de croire qu’il pourra tenir tête à ces machines de guerre qui font toutes au moins 10 cm et 20 kg de plus que lui.

Mais ce jour-là, l’idée n’est pas d’être 1er pour Andre. Il a pris plusieurs mois de repos après Rio pour décrocher et gérer les demandes de sa nouvelle vie de vedette internationale. Son objectif est plutôt de travailler sur son rythme.

Andre De Grasse et Usain Bolt en demi-finale du 200 m aux Jeux de Rio
Stu McMillan Photo : Dominick Gauthier

Selon Stu, le rythme est la clé de ce mystère De Grasse : ce qui compte n’est pas ce qu’il fait à son contact avec le sol, mais bien, au contraire, ce qu’il fait quand il est dans les airs entre deux pas.

Aux yeux de l’entraîneur, le 100 m consiste littéralement en un ballet où l’équilibre, la coordination et l’agilité sont plus importants que les forces horizontales et verticales appliquées au sol.

Voilà pourquoi Stu n’a aucune intention de passer trop de temps dans une salle de musculation afin d’augmenter la force d’Andre. Il veut plutôt le rendre encore plus rythmique, plus fluide, plus efficace.

À mon avis, c’est là une excellente leçon. Trop souvent, dans le sport, nous oublions ce concept : on tente de changer l’athlète en travaillant sur ses faiblesses plutôt que de maximiser ses forces.

Tous sont sur la ligne de départ. « Ready… Set… Go! »

Quelques départs étaient prévus pour cette séance. La norme, ici, est de travailler de façon très qualitative. De travailler sur des éléments très spécifiques.

Le surentraînement ne fait jamais partie de la composition. Ici, on ne parle même pas de phase de préparation générale où, normalement, les athlètes travaillent sur des éléments non spécifiques pendant plusieurs semaines au début de la saison d’entraînement.

Par exemple, on demanderait à un sprinteur de faire de longues courses et de la musculation plus générale afin de bâtir la base qui, selon plusieurs scientifiques du sport, permettra à l’athlète d’améliorer ensuite ses capacités plus spécifiques.

Pour Stu, au contraire, faire jogger un sprinteur constitue la meilleure façon de le ralentir.

La séance à laquelle je viens d’assister démontrait bien à quel point ici, à l’entraînement, on se concentre sur la spécificité et l’intensité.

En tout, parmi les quatre départs effectués par les sprinteurs en cette journée du mois de mars, un seul a semblé avoir « faussé », pour demeurer dans les analogies musicales.

On l’a constaté en voyant Stu hocher la tête pendant qu’il se dirigeait vers les athlètes après coup. Il leur a adressé quelques mots et la suite s’est déroulée en parfaite harmonie.

Après quelques poignées de main très rythmées avec son entraîneur et ses coéquipiers en guise de remerciement pour le travail accompli, Andre se dirige finalement vers les tables de massage afin de discuter avec ses thérapeutes. Sa journée de travail est terminée.

Quant à moi, je retourne vers ma voiture, complètement estomaqué de ce que je viens de voir. Un peu comme quand une œuvre d’art nous fait vibrer sans qu’on sache trop pourquoi.

Je ne pouvais pas m’arrêter là. Je devais poursuivre mes recherches afin de comprendre ce qui a mené à cette union quasi spirituelle entre un athlète et un entraîneur au passé si différent.

Vous vous demandez aussi comment un simple préparateur physique de Calgary peut devenir un si bon chef d’orchestre d’athlétisme et connecter de façon si exceptionnelle avec le rythme de ses athlètes, souvent d’origines africaine et caribéenne?

Dans une autre vie pas si lointaine, Stu était un DJ de reggae, et un certain Bailey, Donovan de son prénom, adorait ses rythmes...

Au-delà du rythme et du langage non verbal, voici quelques leçons que nous pouvons, à mon avis, tirer de la façon dont Stu McMillan et son groupe dirigent leurs athlètes :

  • La technologie est importante, mais elle n’a pas réponse à tout. Nous ne travaillons pas avec des robots, alors il faut limiter le flux d’informations que nous partageons avec l’athlète.
  • Il faut planifier, mais avec flexibilité. Il est important de pouvoir ajuster l’entraînement au besoin plutôt que de suivre, de façon mécanique, un plan souvent créé plusieurs semaines auparavant.
  • Les feedbacks doivent être courts et menés au bon moment, lorsque l’athlète est dans les dispositions idéales pour le recevoir. Parfois, il vaut mieux se taire et passer à l’exercice suivant.
  • L’entraîneur doit établir un plan général pour son groupe d’athlètes, mais chacun doit bénéficier d’un plan hyper individualisé qui correspond à ses besoins.
  • Améliorer les forces d’un athlète est plus bénéfique que de travailler trop longuement sur ses faiblesses, ce qui risque plutôt de le dénaturer.
  • Même dans le chaos, l’entraîneur doit rester calme et en maîtrise.

C’est là, en tout cas, ce que j’ai retenu de ma visite sur le bord de cette piste d’athlétisme, une journée de mars, en Arizona.

Photo en couverture : Andre De Grasse et Stu McMillan
Dominick Gauthier