Cœurs sensibles s’abstenir

Les ravages des arnaques amoureuses sur le web

Par Jeff Yates
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Description de l'image de fond : une femme est enlacée avec un homme anonyme.

Dans une petite boutique de Columbia, en Caroline du Sud, à une heure de route de chez elle, Susie essaie des robes de mariée. À 70 ans, elle est seule. Aucun membre de sa famille ou ami n’est présent pour la conseiller, pour partager ce moment avec elle. Si elle se trouve ici, c’est pour Howard, un homme qu’elle n’a jamais rencontré et à qui elle a prêté 90 000 $. Ses valises sont bouclées, sa garde-robe, vidée. Elle est prête à partir. Ne manque plus que le signal de celui qui l’a séduite sur Facebook. Pendant ce temps, son mari des 50 dernières années l’attend à la maison.

Une narration de Pascale Bussières

Chapitre 1
La grande séduction

Depuis neuf mois, Susie parle à Howard tous les soirs. Elle est tombée follement amoureuse de lui. C’est à sa demande qu’elle a commencé à préparer leurs noces. Elle prend des photos d’elle vêtue de longues robes blanches où on devine son excitation. Susie envoie les clichés à son amoureux sur son téléphone mobile. Elle regarde sans cesse son écran pour voir s’il a répondu.

Le mari de Susie ne sait pas qu'elle a un amant et qu'elle rêve de l'épouser, encore moins qu'elle lui a déjà cédé toutes leurs économies. Susie, elle, ne sait pas que le nouvel homme de sa vie n'existe pas et que son argent s'est envolé.

Vous l’aurez compris, Susie est victime d’une arnaque amoureuse, comme des milliers de femmes flouées chaque année par des escrocs qui falsifient leur identité sur les réseaux sociaux. Le modus operandi est presque toujours le même : pendant de longs mois, voire des années, l’arnaqueur gagne petit à petit la confiance de sa victime, typiquement une femme divorcée, veuve ou esseulée. Il s'incruste dans son quotidien, l'amadoue et la complimente, jusqu'à ce qu'elle craque pour lui. Son piège bien tendu, il commence alors à lui demander qu’elle lui transfère de l'argent.

721 victimes de fraude amoureuse ont été dénombrées en 2017 au Canada par le Centre antifraude du Canada (CAC). 18,1 millions de dollars leur ont été soutirés. De 1 à 5 % des cas sont signalés.

Plusieurs victimes d’arnaque amoureuse, toutes des femmes, ont accepté de se livrer à Radio-Canada. Leurs histoires se ressemblent tristement et font la lumière sur un stratagème cruel et beaucoup plus courant que l’on pourrait penser. Nous avons caché leur identité pour protéger leur vie privée.

Susie ne sait pas comment son arnaqueur l’a trouvée. C’était une demande d’amitié sur Facebook « sortie de nulle part ». Il s’agissait d’un certain Howard Brandon, veuf dans la soixantaine, père d'un fils de 15 ans et homme d'affaires globe-trotter d'Alabama.

Howard lui envoyait des photos de lui, aux quatre coins de la planète. Sa vie semblait palpitante. Il souriait, au volant de voitures de luxe, dans des restaurants chics, avec son fils ou avec des amis. Il était toujours impeccablement habillé. Sur quelques clichés, il portait même fièrement son ancien uniforme militaire.

Susie, elle, habitait avec son mari en banlieue de Camden, un patelin de 7000 âmes en Caroline du Sud. Deux des 10 attraits de la région suggérés sur une liste pour touristes sont des cimetières. L’armée américaine y a vécu sa pire défaite lors de la guerre d’indépendance.

Son mari ne la regardait plus depuis trop longtemps. Susie était comme un fruit prêt à être cueilli. « C’est à cause de lui que je me suis tournée vers Howard. Beaucoup de femmes mariées font de même quand leur mari ne leur prête plus attention », raconte-t-elle.

« Les arnaqueurs font en sorte que tu tombes amoureuse d’eux. Et puis, au final, il ne reste plus rien. Tu n’as pas juste perdu ton argent, ton cœur est brisé aussi. » - Susie

Susie et Howard pouvaient discuter de vive voix pendant des heures sur l’application de messagerie Viber. Il avait un accent bizarre, avait-elle remarqué, mais il lui avait expliqué qu’il était natif du Danemark. Peu à peu, il a commencé à lui confier qu’il avait des sentiments amoureux pour elle.

Peu après le début de leur relation virtuelle, Howard devait partir en voyage d’affaires. « Il est parti pour la Virginie-Occidentale, ensuite à Londres, puis à Hong Kong », relate Susie.

Quand elle raconte les histoires de Howard, elle parle de lui comme s’il existait vraiment, comme s’il s’agissait d’un véritable homme d’affaires. Elle se reprend. « Vous savez, je fais simplement vous dire ce qu’il m’a raconté. Je sais maintenant que tout ça est un mensonge. »

Rendu à l’étranger, Howard a contacté Susie en catastrophe. Il était nerveux. Les matériaux qu’il voulait importer de Singapour pour son entreprise étaient coincés à la frontière. Il n’avait pas de fonds pour payer les frais de douane. Il avait déjà refinancé ses automobiles. Pourrait-elle l’aider en lui accordant un prêt?

« C’est à ce moment-là qu’il s’est mis à me demander de l’argent. Je lui en ai envoyé de nombreuses fois avant que mon mari s’en rende compte. Ça a commencé avec de petits montants. » Un 200 $ ici, un 300 $ là. Quand son mari a commencé à lui poser des questions sur l’activité de leur compte de banque, Susie a répondu qu’il s’agissait de factures d’Internet ou d’électricité.

Les yeux de la victime expriment la douleur d'avoir été prise au piège.

Puis, un jour, Howard lui a demandé un montant si immense qu’il était impossible pour Susie de le cacher à son mari. Howard lui a suggéré une histoire pouvant servir de prétexte : un ami d’enfance de Susie avait besoin d’un prêt pour démarrer une entreprise. « Le dernier paiement que je lui ai envoyé était de près de 65 000 $. Mon mari et moi avons dû refinancer notre maison », laisse-t-elle tomber. Howard répétait qu’il s’agissait d’un investissement, qu’elle obtiendrait un bon profit, et que bientôt, il reviendrait aux États-Unis et qu’ils pourraient se marier.

« À cette période-là, j’étais complètement accro à lui. Jamais un homme n’a provoqué chez moi de tels sentiments », se remémore-t-elle.

« Je me sens folle de vous raconter tout cela. »

Le temps passe. Malgré les quelque 90 000 $ que Susie lui a envoyés, Howard est resté à l’étranger et a continué de lui demander de l’argent. Ses matériaux étaient encore bloqués à la frontière. Howard prétendait être en Turquie et avoir eu un grave accident d’auto. Il se plaignait que ses deux genoux étaient disloqués. Il affirmait avoir besoin d’aide pour payer des traitements médicaux.

En guise de preuve, Howard lui a envoyé des photos de ses blessures. « Il m’a même envoyé une photo d’un bracelet d’hôpital à son nom, affirme Susie. J’ai su plus tard que toutes ces photos étaient truquées. »

Toutefois, les finances personnelles de Susie étaient à sec. « Il est devenu un peu méchant quand je lui ai dit qu’il n’y avait plus d’argent. Je lui ai dit : “Je ne pourrai jamais payer mon hypothèque de mon vivant.” À moins que je vive beaucoup plus longtemps que je le pense. »

Elle a donc tenté d’emprunter de l’argent à ses amis et à ses proches. Ça a été sa planche de salut. Le fils d’une de ses amies est policier à Charleston, en Caroline du Sud. L’histoire de Susie lui a mis la puce à l’oreille. Après quelques recherches, il a eu de bien mauvaises nouvelles pour elle. Les photos de Howard avaient déjà été utilisées par des arnaqueurs. On les retrouvait sur plusieurs autres profils sur les réseaux sociaux.

C’est à ce moment que Susie a confronté Howard. « Il m’a dit que c’était des arnaqueurs qui avaient volé ses photos. Il m’a dit que je ne l’aimais pas, car sinon, je ne l’embêterais pas avec de telles questions », relate-t-elle. Mais, finalement, elle a vu clair. Il s’agissait d’une fraude.

« J’étais… J’étais assez dévastée. J’avais commencé à m’en douter, mais dans mon for intérieur, j’étais follement amoureuse de cet homme. »

Sera-t-elle capable de passer au travers de cette épreuve? Elle hésite. « Hmmm. Il y a des choses dont je ne pourrai probablement jamais me remettre, comme mon amour pour Howard. Ça, je le sais, soupire-t-elle. Des fois, je tombe dans un trou noir et je me mets à penser à lui, à ce que je pensais qui nous liait. Pendant les Fêtes, les événements comme ça, je pense à lui. »

Chapitre 2
« Je suis l’homme de la photo »

Les arnaqueurs utilisent les photos de bels hommes dans la quarantaine ou la cinquantaine, comme l'ex-colonel Bryan Denny.

Quelques minutes à chercher sur les réseaux sociaux suffisent pour trouver une douzaine de profils qui utilisent les mêmes photos que celles que Howard a envoyées à Susie. On y découvre différentes identités (Denis Walter, Mason Logan et Terry Giovanni) et différentes localités (la Californie, le Kansas ou Venise, en Italie).

L’homme sur ces photos habite en réalité à près de 8000 km de l’Alabama, où Howard prétendait vivre. Il est propriétaire d’une tabagie en Lorraine, dans une petite ville française comptant un peu plus de 12 000 habitants, tout juste à la frontière allemande. Sa conjointe et lui tiennent ce magasin depuis 31 ans, où il travaille neuf heures par jour, du lundi au samedi.

Grâce aux détails de certaines photos de lui circulant sur le web, nous avons réussi à le retracer sur le réseau social LinkedIn. Il était un peu surpris qu’on ait réussi à le trouver. Il n’était toutefois pas étonné que ses photos aient été utilisées par des arnaqueurs.

« Ça fait déjà plusieurs années que mes photos apparaissent sur des sites de rencontre ou de faux profils Facebook, nous écrit-il. En fait, je me suis fait voler mes photos sur mon ancien profil Facebook il y a environ six ou sept années. J’ai fermé mon compte depuis. J’ai même fermé mon compte Twitter. »

Ses amis lui signalent régulièrement de nouveaux faux profils utilisant ses photos. Il est lui-même une victime et admet que la situation est pénible à vivre, tant pour lui que pour son épouse et sa famille.

« J’ai été choqué en apprenant que des escrocs se servaient de mes photos, et surtout de mon apparence, pour soutirer de l’argent à de pauvres femmes tombées dans leur piège, poursuit-il. Je suis profondément désolé d’apprendre que cette Américaine a été escroquée à ce point. »

Cet homme, qu'on ne peut pas identifier, s'est fait voler son identité à plusieurs reprises par des arnaqueurs.

Il n’est pas le seul à être victime d’un vol d’identité. Les arnaqueurs utilisent plusieurs fois les mêmes photos, toujours celles de beaux hommes dans la quarantaine ou dans la cinquantaine avec des professions respectables : soldat, ingénieur, médecin... lls sont actifs et ils ont du style.

Les photos de Bryan Denny sont particulièrement populaires dans le monde des faux profils. Ce colonel retraité de l’armée américaine habite en Virginie. Dans des images qui circulent un peu partout sur le web, on le voit portant un uniforme impeccable devant l’Hôtel des Invalides, à Paris, une flûte de champagne à la main, ou on l’aperçoit sur son ranch avec son cheval. Depuis deux ans, il estime avoir repéré plus de 2000 faux profils Facebook qui utilisaient ses photos.

C’est un message LinkedIn qui lui a appris que des imposteurs volaient son identité. Une inconnue de Montréal voulait lui parler. Elle croyait correspondre avec lui depuis six mois. La dame avait donné à l’imposteur de l’argent pour qu’il puisse prendre l’avion et lui rendre visite. Elle a envoyé à M. Denny une photo d’un billet d’avion à son nom.

« J’ai eu un frisson. Je me disais : “Mais bon Dieu, qu’est-ce qui se passe? C’est fou.” Je n’avais jamais entendu parler d’arnaques amoureuses. C’était très alarmant, nous raconte-t-il au téléphone. Je suis allé sur Facebook, et en une heure à peine, j’ai trouvé au moins 15 autres profils qui utilisaient mes photos, tous sous d’autres noms. »

« Un ami me disait : “Ne t’en fais pas, à mesure que tu vieilliras, les arnaqueurs arrêteront d’utiliser tes photos.” Le hic, c’est que les photos ne vieillissent pas. Elles ne disparaissent pas. » - Bryan Denny

Son fils est présent sur certaines de ces images. Sa femme aussi, que les arnaqueurs disaient morte d’un cancer ou encore dans un accident de voiture.

Bryan Denny a alors pris conscience de l’ampleur du problème. « J’ai eu un sentiment très bizarre. J’ai eu la chair de poule. Je me suis senti malade », poursuit-il. Pendant un bref instant, on sent son intonation et sa cadence de militaire fléchir.

L’ex-colonel reçoit toujours plusieurs messages par jour sur LinkedIn de la part de victimes qui cherchent à comprendre comment elles ont pu se faire avoir. Immanquablement, il est trop tard. Ce n’est que lorsqu’elles ont envoyé l’argent à l’arnaqueur qu’elles font des recherches, soutient-il.

Après avoir fait fermer quelque 600 faux profils Facebook en un an, l’ancien colonel s’est senti épuisé. C’est à ce moment qu’il a fait la connaissance de Kathy Waters, de Fresno, en Californie. Une dame qu’elle connaît a été victime d’un arnaqueur qui se faisait passer pour M. Denny. Depuis, Kathy aide ce dernier dans son combat contre les faux profils de soldats.

« Sans Kathy, je pense que j’aurais tout simplement abandonné. Je me sentais comme si je me battais contre une insurrection. C’était beaucoup trop à gérer seul », illustre-t-il.

Ensemble, ils continuent à repérer et à signaler les faux profils qui usurpent son identité. Ce travail, ils le font à temps perdu, car tous deux ont des emplois à plein temps. Ils ont documenté leurs trouvailles dans un rapport qu’ils ont présenté à des représentants de Facebook en octobre. Selon les deux amis, les réseaux sociaux ont leur part de responsabilité.

« Ça me surprend qu’il n’y ait pas de loi à cet effet. Les réseaux sociaux peuvent faire ce qu’ils veulent, et rien n’est fait. Personne n’est redevable. Personne n’est tenu responsable, déplore Kathy Waters. Ils essaient de dire que les victimes sont responsables d’avoir envoyé de l’argent à des arnaqueurs. C’est en partie vrai, mais les réseaux sociaux gèrent l’écosystème d’où émergent ces arnaques et ils ne prennent pas leurs responsabilités. »

Facebook a certifié que ses représentants ont rencontré M. Denny et Mme Waters, mais n’a pas pu confirmer le nombre de faux profils signalés par l’ex-colonel. Un représentant a toutefois affirmé que l’entreprise prend au sérieux ce problème. Facebook a annoncé en octobre vouloir doubler le nombre d’employés de son équipe de sécurité, pour passer de 10 000 à 20 000. Le réseau social tente aussi de mettre au point de nouvelles techniques, comme l'apprentissage machine, pour aider son équipe à repérer et à éliminer les comptes frauduleux. En outre, Facebook analyse les comportements des créateurs de faux profils pour pouvoir détecter ceux-ci avant même qu’ils ne soient en ligne.

En novembre 2017, Facebook faisait état de 2,07 milliards d’utilisateurs actifs chaque mois, dont de 2 à 3 % ont recours à de faux profils. Cela représenterait de 41,4 millions à 62,1 millions de comptes.

M. Denny s’explique mal comment, après plus de 2000 faux profils signalés par lui et Mme Waters, Facebook peut encore permettre à quelqu’un de créer un profil utilisant ses photos. De plus, les faux profils qu’ils ont signalés ne sont pas toujours supprimés, ce qui fait bondir M. Denny.

Ils ont donc lancé l’année dernière une pétition pour inviter le gouvernement américain à agir. À la fin février, ils rencontreront des membres du Congrès américain, ainsi que des représentants du Pentagone.

« On parle d’arnaqueurs sans scrupules qui exploitent de bonnes personnes partout au monde. C’est exactement le genre de personnes contre qui je voulais me battre quand je me suis enrôlé dans l’armée américaine. C’est ce qui me motive à continuer ce combat », martèle l’ancien colonel.

Chapitre 3
Elles s’organisent et contre-attaquent

Des femmes s'organisent pour retracer les arnaqueurs sur le web.

De l’autre côté de l’Atlantique, pendant que M. Denny réalisait avec horreur l’ampleur du problème, une Britannique décidait qu’elle voulait aider les victimes à combattre les arnaqueurs sur leur propre terrain de jeu.

Ruth Grover a une voix douce avec un léger accent du nord-est de l’Angleterre. Ses propos sont empreints de modestie. L’idée de donner une entrevue la gêne un peu.

Il y a deux ans, elle a lancé la page Facebook Scam Haters United (Union des ennemies d’arnaques). Avec son amie Marie Lavery, de Belfast, en Irlande, elle gère ce qui est devenu une plateforme d’avertissements contre les arnaques, mais aussi un groupe de soutien pour les victimes.

Les deux femmes n’ont pas été victimes d’arnaque amoureuse elles-mêmes. Le combat de Ruth Grover a débuté lorsqu’elle a changé son état civil sur Facebook pour indiquer qu’elle était veuve. Les demandes d’amitié louches – provenant de beaux hommes célibataires – ont commencé à déferler. Contrairement à beaucoup de victimes, elle a vu clair dans le jeu.

Les yeux de la victime sont maintenant ouverts. Elle voit clair dans le jeu des arnaqueurs.

« J’étais dans la cinquantaine et j’ai reçu une demande d’amitié d’un soldat dans la trentaine, me disant : “Salut beauté.” J’ai pensé : "Non, ce n’est pas possible.” », se remémore-t-elle.

Après avoir mené quelques recherches, elle a réalisé que ces demandes d’amitié étaient en fait des tentatives de fraude. Des arnaqueurs rôdaient autour de groupes Facebook pour veuves ou pour femmes divorcées, en quête de nouvelles proies. Ce qu’elle a vu l’a dégoûtée.

« Marie et moi ne ressentons pas la douleur d’une victime. Nous ne faisons pas notre travail avec émotion. Ce n’est pas de la vengeance, assure Ruth Grover. Moi, je le fais parce que je le peux et parce que j’ai le temps de le faire. Je n’avais aucune idée que notre page deviendrait aussi populaire. Je suis choquée, très franchement. »

« Les personnes les plus à risque sont les personnes les plus gentilles, des gens qui ne se douteraient jamais qu’on pourrait leur faire ça. » - Ruth Grover

La page Facebook Scam Haters United compte aujourd’hui un peu plus de 4500 abonnés. Une dizaine de faux profils y sont démasqués chaque jour. Les administratrices y publient les noms et les photos des arnaqueurs. Des histoires horribles, elles en entendent souvent. « Si nous écrivions un livre, personne ne nous croirait », plaisante Mme Grover.

Chaque année, pendant la période des Fêtes, des femmes lui racontent comment elles ont été abandonnées à l’aéroport. Dans un cas typique, le prétendu amoureux de la victime demande de l’argent pour acheter un billet d’avion et venir passer Noël avec elle. L’arnaqueur lui envoie même de fausses photos d’itinéraires ou de billets d’avion. Elle l’attend à l’aéroport, en vain. Elle revient seule.

Une femme a raconté à Ruth Grover qu’elle pensait recevoir son amoureux et ses enfants pour Noël et pouvoir enfin le rencontrer. « Elle avait préparé une fête pour lui et elle avait invité de la famille et des amis. Il y avait des cadeaux sous le sapin pour les enfants de son supposé copain, relate-t-elle. C’est tellement cruel. Pour les arnaqueurs, les victimes ne sont pas des êtres humains. Ils se foutent de la destruction qu’ils causent. »

Ruth Grover et Marie Lavery gèrent aussi un groupe secret sur Facebook, un lieu de rencontre, où quelque 400 victimes d’arnaque amoureuse peuvent discuter et raconter leurs histoires. Cela leur permet de se sentir moins seules et les aide à soulager l’humiliation.

« C’est plus qu’une question d’argent. Les arnaqueurs détruisent leur estime de soi et leur confiance envers les gens. Souvent, les victimes s’en veulent plus qu’elles en veulent à leur arnaqueur », se désole Mme Grover.

Guérir ensemble

Vanessa a 55 ans et habite en Colombie-Britannique. Il y a à peine deux mois, elle a appris que l’homme dont elle s’était éprise et avec qui elle parlait quotidiennement depuis deux ans était en vérité un arnaqueur.

Une femme réfléchit aux conséquences de ces arnaques sur son estime de soi.

Adelric lui avait promis qu’ils allaient se marier. Comme l’arnaqueur de Susie, il avait seulement besoin d’un peu d’argent pour payer les frais de douane de ses matériaux, qu’il voulait importer de la Malaisie. Elle a perdu au total 82 000 $.

Quand Vanessa a cessé d’envoyer de l’argent, l’arnaque a pris un tournant cruel. Une personne se faisant passer pour la fille d’Adelric lui a écrit. La mère d’Adelric était mourante, disait-elle. Elle avait besoin d’argent pour des traitements médicaux. Dans le courriel, elle appelle Vanessa « maman ».

« Maman, tu veux que ma grand-mère soit sur son lit de mort, qu’on l’apporte au cimetière? Tu veux que mon père souffre en Malaisie? C’est la première fois que je te demande de l’aide, et tu dis ne pas avoir d’argent. C’est comme ça que tu m’aimes? »

Vanessa a rapidement tourné la page. « J’ai tout mis derrière moi. Ça m’a aidée quand j’ai rencontré le groupe [Scam Haters]. Ça m’a vraiment ouvert les yeux. Quand je parle aux autres victimes, c’est comme une guérison pour moi, assure-t-elle. Ça m’a vraiment aidée. Plus j’en parle, plus je fais part de mes problèmes, moins je suis stressée. Je me sens comme si elles comprenaient ce que j’ai vécu. »

En plus d’apporter du soutien aux victimes, le groupe tente de les aider à reprendre leur vie numérique en main. Plutôt que de simplement s’apitoyer sur leur sort, les femmes s’encouragent à parcourir les réseaux sociaux à la recherche de faux profils.

Ruth Grover appelle cela « aller à la pêche ». Elles vont sur des groupes Facebook pour veuves, tels My Husband in Heaven (Mon mari au paradis) ou Star Angels (Les anges des cieux). Elles publient un message pour dire bonjour à la communauté. Elles reçoivent alors inévitablement plusieurs demandes d’amitié douteuses typiques des arnaqueurs. Lorsqu’elles repèrent un faux profil, elles le signalent à Facebook et tentent d’avertir les femmes avec qui le fraudeur est entré en contact.

« Après tout ce qu’elles ont vécu, les victimes développent souvent une peur du web. Quelques-unes ont même peur d’allumer leur ordinateur, mais depuis qu’elles se sont jointes au groupe, ces femmes ont du courage. Elles sont partout sur le web et elles avertissent les autres femmes. Elles tiennent tête aux arnaqueurs, ce qu’elles n’auraient jamais fait auparavant », se félicite Mme Grover.

Si elle n’avait pas reçu un avertissement de la part de Scam Haters, Louise aurait sans doute perdu beaucoup plus d’argent. Pendant un an, elle a entretenu une relation amoureuse virtuelle avec Brian, qui affirmait être un militaire américain en mission au Nigéria.

Il disait qu’il voulait venir la voir, chez elle, près de Liverpool, en Angleterre. Toutefois, il affirmait ne pas pouvoir retirer l’argent nécessaire pour acheter un billet d’avion. Les militaires sur la base ne peuvent pas avoir accès à leur argent, lui a-t-il expliqué. Lui prêterait-elle un peu d’argent pour qu’ils puissent vivre leur amour?

Louise lui a envoyé de l’argent, mais il lui a dit peu après qu’il s’était tout fait dérober. Ne pouvant plus puiser dans ses économies, Louise a vendu une bague en diamant pour financer un autre prêt. Elle lui a envoyé au total quelque 4000 livres (7000 $ CA) avant de recevoir un message de la part de Scam Haters.

« À aucun moment je n’ai pu penser que c’était de la fraude. J’étais absolument abasourdie quand j’ai reçu un message de Ruth, qui me disait que Brian était un fraudeur et qu’il arnaquait deux autres femmes en même temps que moi. Je ne pouvais pas y croire », s’étonne-t-elle encore.

Travailleuse sociale à la retraite, Louise essaie d’apporter du soutien moral aux autres membres du groupe. Elle est entrée en contact avec les deux autres victimes de son arnaqueur. Elles ont réalisé qu’il leur envoyait les mêmes messages, mot pour mot. Louise et l’une d’entre elles discutent régulièrement et elles ont réussi à s’épauler. L’autre refuse catégoriquement de croire qu’elle a affaire à un fraudeur.

« La pointe de l’iceberg »

Les victimes à qui nous avons parlé affirment toutes avoir signalé leur cas à la police, mais la vaste majorité des cas d’arnaque amoureuse ne sont jamais rapportés.

« Les fraudes en général sont souvent non signalées pour différentes raisons. La victime se sent humiliée d’être tombée dans le piège et décide de garder ça sous silence », explique le sergent Guy-Paul Larocque de la Gendarmerie royale du Canada (GRC). Selon lui, les victimes typiques ont entre 50 et 59 ans. Quelque 60 % d’entre elles sont des femmes.

« Je me suis sentie trahie. Il me connaît bien. Je lui ai dit : “Tu as profité de moi, parce que tu sais que je fais facilement confiance aux gens.” Et il a répondu : “Non, je ne profite pas de toi. Je t’aime tellement, bla bla bla…” » - Vanessa

Les responsables sont difficiles à pincer, admet le sergent. Ils sont fréquemment à l’étranger, où les services policiers canadiens ne peuvent pas exercer leur juridiction. Des pays comme la Côte d’Ivoire et le Nigéria sont bien connus pour ce genre de stratagème. « Ça arrive qu’on réussisse à mettre la main au collet de certains individus qui sont derrière ça, mais c’est certain que ceux qu’on attrape forment seulement la pointe de l’iceberg », reconnaît-il.

Mme Grover tente aussi de dégonfler les attentes des victimes qui la contactent. « Beaucoup d’entre elles pensent : “Allons le faire arrêter! Mettons-le derrière les barreaux!” Toutefois, il faut comprendre que, souvent, ça n’arrivera pas, admet-elle. Il faut que ces femmes comprennent qu’elles ne reverront probablement pas leur argent et que l’arnaqueur ne sera probablement jamais arrêté. La meilleure chose qu’elles peuvent faire, c’est de s’occuper d’elles-mêmes. »

Le sergent Larocque rappelle néanmoins l’importance de signaler toute fraude du genre à son service policier local. Les signalements permettent à la GRC et au CAC de colliger des informations et d’allouer des ressources à leurs équipes pour mener à bien des enquêtes.

De plus, les provinces et territoires ont des ressources de soutien, que ce soit psychologique ou légal, pour aider les victimes d’actes criminels. « Elles doivent passer par le procès juridique pour avoir accès à ces services-là. Il n’est pas nécessaire que ça aboutisse à des accusations ou à des arrestations. Toute victime a droit aux services d’aide dans sa région ou province », rappelle-t-il.

Aujourd’hui, Vanessa se dit sereine. Elle affirme que, si elle a perdu de l’argent, c’est que Dieu a quelque chose d’autre de prévu pour elle. « L’argent ne m’appartenait pas réellement », dit-elle, philosophe, puisque selon elle, Dieu a décidé de le remettre à quelqu’un d’autre.

Le travail de Louise au sein de Scam Haters lui a fait développer une nouvelle amitié. Chaque dimanche, elle parle au téléphone avec une Américaine, victime comme elle de fraude. « Elle n’a jamais avoué à sa famille ou à ses amis ce qui est arrivé, soutient-elle. Ça fait beaucoup de bien de parler à d’autres femmes comme ça. »

Des victimes d'arnaques amoureuses unissent leurs voix pour démasquer les faux profils sur les réseaux sociaux.

Susie a contacté la police en Caroline du Sud, mais n’a aucune idée de comment progresse l’enquête. Peu après avoir appris qu’elle avait été victime de fraude, elle a tenté de confronter l’homme qui se faisait passer pour Howard, mais il est disparu. Elle s’est résignée à tout avouer à son mari.

« Il se doutait déjà de l’histoire quand je lui ai racontée. Je lui ai demandé s’il voulait que je le quitte, mais il a dit non. Nous sommes ensemble depuis 50 ans, raconte-t-elle. Je remercie Dieu que mon mari m’a pardonné. Je suppose que les choses vont bien, mais… vous savez… » Elle se reprend. « J’ai un bon mari. Il n’est pas le mari le plus affectueux de la planète, mais c’est un homme bon. »

Seulement deux personnes dans cet article se sont rencontrées. Ruth Grover et Marie Lavery travaillent ensemble depuis deux ans, mais ne se sont jamais vues. Il en est de même pour Louise et sa nouvelle amie. Bien sûr, les victimes n’ont jamais croisé leurs arnaqueurs. Après un an de collaboration, Kathy Waters et Bryan Denny ont pu converser en personne pour une seule et unique fois, peu avant leur réunion avec des représentants de Facebook.

Susie, elle, rêve un jour de discuter – pour vrai, en personne – avec une autre victime d’arnaque amoureuse. « Je veux m’asseoir avec elle et lui parler de tout ça », insiste-t-elle. Elle tente désormais de trouver une interlocutrice.

Que voudrait-elle tirer d’une telle conversation? « Je ne sais pas. Au moins, je pourrais lui montrer qu’elle n’est pas la seule à avoir vécu ça. Je pourrais lui dire comment j’ai… À vrai dire, je ne pensais jamais me rendre au point où j’en suis rendue. »

Et son mari? « Il n’est pas un grand parleur. Il n’a jamais été un grand parleur. »

Depuis, Susie a commencé à recoller les pots cassés. Elle n’a pas réussi à faire le deuil de Howard, même si elle sait maintenant qu’il n’a jamais existé.

« J’ai effacé tous les textos qu’il m’a envoyés, mais je n’ai pas pu effacer ses photos. Je ne suis pas rendue là… Les photos ne sont pas de lui, de toute façon, reconnaît-elle, mais je ne suis pas prête à lâcher prise tout de suite. »

Elle prend une pause à l’autre bout du fil, avant de poursuivre...

« Je ne les regarde pas aussi souvent qu’avant. »

Crédits

Jeff Yates
Textes et recherche

Marie-Pier Mercier
Design, illustrations

Pascale Bussières
Narration (format audio)

Guy Charbonneau
Prise de son

Sylvie Lavoie
Réalisation audio

Cédric Edouard
Développement, programmation

Lore Brit
Chef de projet, développement numérique

Xavier Vachon
Assurance qualité

Claudia Timmons
Chef de contenu

Yannick Pinel
Directeur, stratégie éditoriale numérique