Dernier tour de piste pour l’anneau Gaétan-Boucher | ICI.Radio-Canada.ca
Photo : Courtoisie Fédération de patinage de vitesse du Québec

Dernier tour de piste pour l’anneau Gaétan-Boucher

Par Jean-Philippe Martin

1er mars 2018

Du bureau qui surplombe l’anneau de glace Gaétan-Boucher, sous le vacarme soutenu du système de réfrigération, Maurice Gagné jette un oeil à ce qui aura été son deuxième chez lui. Le 11 mars, le vieil ovale du secteur de Sainte-Foy a accueilli ses derniers patineurs pour laisser place au nouveau complexe intérieur.

Par Jean-Philippe Martin

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On pourrait presque croire que M. Gagné, que l’on surnomme le « père du patinage de vitesse au Québec », est nostalgique à l’idée que l’anneau en est à ses derniers milles.

Pourtant, c’est tout le contraire. « On a hâte de voir la pelle mécanique arriver », dit-il sans réserve, impatient que la construction du Centre de glaces débute.

Et dire qu’à une certaine époque, ce pionnier du patinage de vitesse en rêvait de cet anneau de glace extérieur.

Gérard Lecours, Pierre Gagné, Maurice Gagné et Benoit Déry (de gauche à droite) à Grossinger dans l'état de New York. Les habits de Pierre et Maurice Gagné avaient été tricotés par leur mère.
Gérard Lecours, Pierre Gagné, Maurice Gagné et Benoit Déry (de gauche à droite) à Grossinger dans l'état de New York. Les habits de Pierre et Maurice Gagné avaient été tricotés par leur mère. Photo : Courtoisie Pierre Gagné

Avant qu’il ne devienne le premier entraîneur de Gaétan Boucher, Maurice Gagné était un des meilleurs patineurs au pays. Mais, de la fin des années 1950 jusqu’au début des années 1970, les patineurs comme lui n’avaient nulle part où aller pour s’entraîner dans la région de Québec.

Des anneaux de glace improvisés

À l’époque, les patinoires intérieures étaient réservées surtout aux hockeyeurs. Il fallait beaucoup d’imagination et de détermination pour dénicher un endroit où pratiquer son sport, dans des conditions souvent bien peu commodes.

« Les anneaux de glace, il fallait les faire nous-autres-mêmes, les glacer et les entretenir, explique l’ancien patineur. Parfois, on devait pelleter la neige pendant une heure. Quand on arrivait pour patiner ensuite, on était à moitié mort! »

- Maurice Gagné

Un homme pellette la glace lors d'une chute de neige en 1982.
Un homme pellette la glace lors d'une chute de neige en 1982. Photo : Courtoisie Fédération de patinage de vitesse du Québec

Maurice Gagné a même dû négocier pour obtenir un lieu temporaire d’entraînement. Il se souvient avoir demandé la permission (qu’on lui a accordée) d’aménager un anneau de glace temporaire dans un coin non utilisé du stationnement des Galeries Charlesbourg!

Une glace naturelle en 1972

Lorsque Québec accueille les Jeux du Canada en 1967, les épreuves de patinage de vitesse sont disputées sur la piste d’athlétisme, glacée temporairement, du Patro Roc-Amadour. Le patinage ne cesse à ce moment de gagner en popularité.

Des clubs de patinage de vitesse sont formés dans la région de Québec et ailleurs en province. Devant ce besoin grandissant pour un lieu d’entraînement permanent, la Ville de Sainte-Foy décide d’utiliser le terrain voisin de l’aréna de Sainte-Foy pour jeter les bases du nouvel anneau en 1972.

« Pierre Lamarche travaillait pour le service des loisirs de la Ville, explique Maurice Gagné. On lui avait expliqué que [l’anneau] servirait pour les jeunes, et non à notre gang à nous qui était devenue trop âgée. En disant que c’était pour des jeunes, ç’a été plus facile. »

L’anneau de glace naturelle fait le bonheur des patineurs, malgré ses imperfections. Comme cet immense érable mort, qui borde le couloir d'échauffement à l’intérieur d’un des virages de la piste.

L'érable mort en bordure du couloir de réchauffement.
L'érable mort en bordure du couloir de réchauffement. Photo : Roger Côté/Courtoisie Maurice Gagné

« Il fallait faire attention pour ne pas passer trop proche, parce que si quelqu’un tombait, il pouvait foncer dans l’arbre. Je me souviens qu’un des officiels se cachait parfois derrière l’arbre pour être à l’abri du vent », lance Maurice Gagné, amusé.

Les médailles de Boucher et les élections fédérales de 1984

Bien qu’ils puissent désormais compter sur un endroit à eux, les équipes de patineurs doivent constamment se plier aux caprices de dame Nature.

« Les patineurs commençaient à s’entraîner une fois le froid bien installé sur la ville. C’est-à-dire au mois de décembre. Dès la première journée douce de mars, la saison était finie », se rappelle Jean Grenier, président fondateur de la Fédération québécoise de patinage de vitesse (FPVQ).

Une compétition se tient à la pluie.
Une compétition se tient à la pluie. Photo : Courtoisie Pierre Gagné

En 1976, l'année où un certain Gaétan Boucher prend part à ses premiers Jeux olympiques à Innsbruck, en Autriche, Jean Grenier, son collègue André Lamothe et Maurice Gagné décident de lancer le projet d’anneau de glace réfrigéré.

Alors que l’idée chemine lentement, Gaétan Boucher remporte une médaille d’argent aux Jeux de Lake Placid en 1980, ainsi que deux médailles d’or et une médaille de bronze, quatre ans plus tard, à Sarajevo. Ces exploits redonnent un véritable élan au projet d’anneau de glace, qui portera son nom dès 1985.

« On disait : “Ça n’a pas d’allure, on a une médaille d’argent aux Olympiques et on n’a pas d’anneau [réfrigéré]” », raconte Gaétan Boucher.

Gaétan Boucher lors d'une compétition à l'anneau de glace qui porte son nom.
Gaétan Boucher lors d'une compétition à l'anneau de glace qui porte son nom. Photo : Courtoisie Fédération de patinage de vitesse du Québec

« Ç’a pris vraiment les succès de Sarajevo pour convaincre le gouvernement, la population de Sainte-Foy pour dire qu’on allait construire un anneau pour permettre à d’autres patineurs de se développer. »

- Gaétan Boucher

« Ç’a eu un effet extraordinaire », ajoute Jean Grenier, qui s’est empressé de convaincre la Ville de Québec et le gouvernement provincial d’être dans le coup.

Il ne manquait alors que la participation financière du gouvernement fédéral. « On l’a obtenue, parce qu’il y avait une élection qui s’en venait, explique Jean Grenier. Une fois que le fédéral a accepté de payer un tiers, le projet s’est mis en marche et on a eu notre anneau. »

À la merci de la météo

L’anneau de glace réfrigéré, construit au coût de 3,2 millions de dollars, est inauguré en décembre 1985. Pour la première fois au pays, les patineurs de vitesse s’élancent sur une piste de 400 mètres, 6 à 7 mois par année.

La construction de l'anneau de glace réfrigéré à l'été 1985.
La construction de l'anneau de glace réfrigéré à l'été 1985. Photo : Courtoisie Fédération de patinage de vitesse du Québec

Au début de la saison 1986-1987, Robert Dubreuil et ses coéquipiers de l’équipe nationale sont tous rassemblés à Québec.

« Les premiers jours, quand ç’a ouvert, il faisait beau pour le mois d’octobre. Je me souviens très bien d’avoir patiné en short et en t-shirt. C’était inusité pour nous de vivre ça », se rappelle l’actuel directeur général de la Fédération provinciale de patinage de vitesse.

L’anneau de glace Gaétan-Boucher ouvre aussi la porte à la tenue de compétitions internationales dans la région de Québec. En mars 1986, la nouvelle infrastructure sportive accueille des championnats du monde juniors de patinage de vitesse.

La foule aux Championnats mondiaux de sprint de 1987
La foule aux Championnats mondiaux sprint de 1987 Photo : Courtoisie Fédération de patinage de vitesse du Québec

L’année suivante, Sainte-Foy présente les Championnats mondiaux sprint. Cette fois, la météo vient perturber la compétition.

« Lors de la première journée, les résultats ont été très différents de ceux auxquels on pouvait s’attendre en raison des vents, des vents très forts et très changeants », se remémore Robert Dubreuil.

Puis, en mars 1992, la météo se met à nouveau de la partie lors de la présentation d’une étape de la Coupe du monde masculine. « À la mi-mars, alors qu’on pouvait s’attendre à du zéro Celsius, on avait du -18 Celsius et là, les Européens n’ont carrément pas aimé ça. Ç’a été la dernière grande compétition internationale qu’on a pu accueillir », raconte Robert Dubreuil.

Une des nombreuses compétitions de l'anneau de glace
Une des nombreuses compétitions de l'anneau de glace Photo : Courtoisie Fédération de patinage de vitesse du Québec

Un équipement vite dépassé

Au même moment, en Europe et à Calgary, des anneaux de glace intérieurs sont déjà opérationnels. L’Union internationale de patinage se tourne alors vers ces endroits pour y tenir des évènements d’envergure internationale.

Québec perd aussi rapidement son titre de site d’entraînement pour l’équipe nationale au profit de Calgary.

« Les conditions à Québec font que ce n’est pas évident de faire des camps en plein hiver, soutient Gaétan Boucher, qui a pris sa retraite en 1988. De patiner au mois de janvier quand il fait -20 Celsius et qu’il y a beaucoup de vent. »

« En plus, le fait que l’anneau soit dans un centre plus urbain, près de l’autoroute, la qualité de la glace laissait à désirer à cause de la pollution dans l’air. »

- Gaétan Boucher

En moins de 10 ans, l’anneau de glace réfrigéré tant convoité était devenu une installation désuète et mal-aimée.

Des athlètes à l'entraînement en 1983 Photo : Courtoisie Fédération de patinage de vitesse du Québec

« C’est dommage, lance Robert Dubreuil. C’est un projet qui a pris beaucoup de temps à aboutir. Il a été mis sur la table en 1976, il a abouti en 1984. Malheureusement, le timing fait en sorte que les pistes couvertes sont arrivées sur l’entrefaite et ont accéléré cette désuétude-là. Il n’y a pas grand-chose qu’on pouvait y faire. »

L’espoir du Centre de glaces

Privés d’infrastructures adéquates, les athlètes du Québec réussissent tout de même à faire leur place au sein de l’équipe nationale de longue piste. Bon an mal an, la province voit quelques-uns de ses patineurs participer aux épreuves de la Coupe du monde et aux Jeux olympiques.

Avec la construction du nouveau Centre de glaces, Robert Dubreuil a bon espoir de revivre les succès des Jeux de Calgary, où 13 des 16 patineurs de l’équipe canadienne étaient Québécois.

« Depuis 20 ans, on vit une stabilité. Avec la nouvelle infrastructure, on va pouvoir envisager une croissance », croit-il.

Maurice Gagné espère être là pour enfiler les patins lors de l’ouverture officielle du Centre de glaces en 2020.
Maurice Gagné Photo : Radio-Canada/Jean-Philippe Martin

Maurice Gagné se réjouit lui aussi de savoir que les jeunes patineurs comme Laurent Dubreuil ou Béatrice Lamarche auront la chance de s’entraîner dans des conditions optimales.

Il souhaite également que la population s'approprie l’anneau couvert, comme elle l’a fait avec l’anneau extérieur.

À 81 ans, M. Gagné patine encore fréquemment. Il espère être là pour enfiler les patins lors de l’ouverture officielle du Centre de glaces, prévue en 2020.

« Pour moi, ce serait une belle reconnaissance pour le travail accompli et une preuve de tout le chemin parcouru. »

Jean-Philippe Martin journaliste, Caroline Gaudreault chef de pupitre, Olivia Laperrière-Roy conception.

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